Régulièrement, neuf hommes étaient occupés dans l'huilerie et la
minoterie. Bruun, le chauffeur, se considérait un peu comme leur chef.
C'était un homme entre deux âges, aux traits fins et à la belle barbe
noire. Assez bon mécanicien, il était intelligent et débrouillard, mais
il avait un caractère hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois,
parmi les autres ouvriers. Méfiant envers tout le monde, il avait la
mauvaise habitude d'écouter aux portes et d'épier par le trou des
serrures. Avec cela fort envieux et d'un tempérament très amoureux;
quoique marié, la terreur des ouvrières, principalement de Zulma,
surnommée «La Blanche», qu'il excédait de ses assiduités.
Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus âgé des «huiliers».
Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'était d'avoir été le premier
ouvrier embauché par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine
d'années, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut
à chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle,
comme disaient les autres, était le résultat d'une rixe violente au
couteau, où Berzeel, jadis, avait mordu la poussière. Le soir d'un
dimanche, on l'avait ramassé, ainsi arrangé, à moitié mort, devant un
cabaret. De mémoire d'homme Berzeel avait toujours été un farouche
batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il
était à jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la
semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais à peine
avait-il touché sa paye du samedi et échangé ses frusques de misère
contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre
homme, un diable incarné, en vérité. En semaine il logeait avec son
frère chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile
était à un autre village, assez éloigné de la fabrique, et c'était là
qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.
Ce jour-là il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures
avant les autres ouvriers. Il partait à pied, pipe au bec, bâton à la
main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et
luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lançait un jet
de salive à droite, à gauche, comme s'il y eût eu en lui surabondance de
sève. C'était délicieux d'aise, de liberté, de légèreté après cette
longue semaine de sombre emprisonnement dans la «fosse»; mais la route
était longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop
loin d'une seule traite, s'arrêtait-il bientôt devant un petit cabaret,
où il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait
son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une présence
chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gêner? il
sirotait sa goutte; et, comme c'était bien bon, il en prenait encore
une; et parfois une troisième, jusqu'à ce qu'il fût complètement retapé.
Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arrêter avant son
cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et
puis, il y avait là, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont
il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part,
s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se
saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou
sous une table. Dès lors, il n'était plus question de marcher. On le
ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le
hissait dans le véhicule; et c'était ainsi qu'il arrivait chez lui,
inerte, tel un colis qui, après des péripéties variées, parvient
finalement à destination.
Même s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical,
ne parvenaient à le dessoûler. Au contraire. L'énorme quantité d'alcool
qu'il avait absorbée continuait de bouillonner et fermenter en lui;
malgré les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de
grand matin il repartait, soi-disant pour aller à la messe, mais en
réalité pour recommencer à boire dans les caboulots des abords de
l'église. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se
battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et
généralement il fallait que sa soeur allât le chercher de nuit dans les
assommoirs et s'estimât heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines
inouïes, à le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie
dans un sommeil de brute pendant dix à douze heures, si bien qu'il
n'était pas à son ouvrage à la fabrique le lundi matin; le plus souvent
il n'y revenait qu'au cours de l'après-midi, et parfois même le mardi
matin, la face tuméfiée, les yeux lui sortant de la tête, puant le
genièvre à dix mètres, méconnaissable, au point qu'on eût dit un autre
homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais
sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son côté, l'oreille basse, la
mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus
recommencer. Il se mettait à l'ouvrage et toute la semaine travaillait
en bête de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer
dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.
Aux presses, à côté de Berzeel, se trouvait Pierken, son frère. Pierken
ne ressemblait en rien à Berzeel; jamais on ne se serait douté qu'ils
étaient frères. Pierken était petit, rond et gras, avec des joues
poupines et roses, luisantes comme des pommes mûres. Il ne buvait jamais
d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir
apportées par la vieille Sefietje. Il faisait des économies. Le
dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien
tranquillement chez lui, à lire son petit journal d'un sou. Il y puisait
une forte dose de connaissances et de sagesse; peu à peu, sans qu'il
s'en rendît bien compte, se développait en lui une intelligence
rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre
le Capital et le Travail. Cela le troublait profondément, le rendait
parfois inquiet et mécontent. Il apportait la petite feuille à la
fabrique; pendant le repos du matin et de l'après-midi, il en lisait à
haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils
en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de
duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient
pas l'équivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi
était-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en être ainsi, toujours? Pourquoi
M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur
plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance,
alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin
au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose
que leur misérable pain quotidien? Ce problème accablant, que Pierken
ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne
se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de révolte; mais Pierken
était mécontent, toujours et en toute chose mécontent de son sort; et il
s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre
satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait resté à son établi
une minute de plus qu'il n'était strictement nécessaire. Le samedi,
lorsqu'il recevait sa paye, à peine grommelait-il un sourd merci,
estimant que c'étaient plutôt les maîtres qui avaient à le remercier, en
raison de la valeur considérable qu'il leur avait fournie en travail,
pour la misère qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon,
son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait été
question de le renvoyer. Ils hésitaient encore par égard pour Berzeel,
qui était un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule
lui avait défendu sur un ton péremptoire d'apporter à la fabrique ce
sale petit canard et d'en lire des passages à haute voix pendant les
repos du matin et de l'après-midi.
Auprès de Pierken se trouvait Leo. Agé de quarante ans, Leo était trapu,
râblé et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journées,
il se renfermait dans un mutisme concentré et morose, pour en sortir
brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont
toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il était dans un de ces moments
de capricieux silence, il valait mieux le laisser à sa lubie, sinon on
avait bien vite maille à partir avec lui; et lorsqu'il était dans une de
ses heures folles, il était préférable de s'écarter de son chemin, car
il vous aurait renversé, rien que pour le plaisir de vous voir par terre
et de danser la gigue autour de vous. En réalité, de tous les ouvriers
de la fabrique, il était le plus fort, le meilleur, le plus agile et le
plus endurant. Et, comme il le savait très bien, il supportait assez mal
que Pierken, par exemple, qu'il considérait comme un feignant, prît de
ces airs de supériorité intellectuelle et se posât un peu en chef
spirituel de l'équipe grâce à ces blagues qu'il cueillait dans son petit
canard. Leo était l'homme dont on avait toujours besoin quand il
s'agissait d'une besogne exigeant une grande célérité et une force
physique peu ordinaire. Dans ces cas-là, d'ordinaire, on lui demandait
son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il était fier de sa
force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fût dans une de ses
heures renfrognées, il acquiesçait d'un simple signe de tête sans
prononcer un mot; mais s'il était dans une de ses heures folles, il
répondait par une sorte de cri effroyable, un «oui» qui se décomposait
en «Oooo ... uuuuu ... iiiii ...», un long rugissement rauque et tellement
sonore qu'il dominait entièrement le vacarme effréné des pilons et, à
travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en
sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander à
la fabrique quel malheur était arrivé. Les hurlements sauvages et sans
motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment où il arrivait en
trombe, c'était généralement fini; et il devait se contenter de vagues
menaces contre ceux qui se conduisaient comme des bêtes fauves et
mériteraient d'être enfermés dans une cage, ou une maison d'aliénés.
M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo,
qu'ils considéraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient
bien gardés de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!
Après Leo, Poeteken. Il était bon que le délicat Poeteken eût sa place
à côté du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppléait bien des fois à
l'insuffisance du faible.
Poeteken était très petit, très noir, très maigre. On eût dit un gnome,
et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour
atteindre le câble de son pilon. Tout de même, il était plus résistant
qu'on aurait pensé à première vue. Il était bien proportionné, sous un
tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail
comme les autres. C'était un petit homme silencieux, très renfermé, avec
de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais
parfois il était bien obligé de sourire malgré lui aux farces de Leo
et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie
intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion
était réellement en lui, profonde et cachée. Poeteken, le nabot, le
gosse, le petit bout d'homme était sérieusement épris d'une des
ouvrières de la fabrique: Zulma, surnommée «La Blanche», la pauvre
albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle
que Bruun, le chauffeur, s'efforçait de «chauffer». Les autres ouvriers
s'égayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais
une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait
d'une telle union, seraient mouchetés, blanc et noir, comme des chiots.
Poeteken souriait, laissait dire, ne répondait rien à ces allusions
d'ailleurs sans méchanceté. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les
familiarités de Poeteken à l'égard de «La Blanche». D'une jalousie
féroce, il les épiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient à proximité
l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des
fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: «Comment est-il
possible, une si belle femme avec ce mal foutu!»
A côté de Poeteken se trouvait Free, bon géant aux épaules carrées, à la
poitrine fortement bombée. Avec son apparence herculéenne, il était en
réalité d'une santé plutôt chancelante, car il souffrait beaucoup de
l'asthme. On le voyait parfois haleter à son établi, comme un poisson
hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, où il faisait
triste figure. Mais, la crise passée, il semblait renaître à la vie; et
alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute
l'équipe. Surtout avec les femmes il était drôle. Non pas qu'il leur fît
la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et
souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage
des ouvrières, pendant que les hommes se tordaient de rire. En général
les femmes le haïssaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que
«le grand voyou» et ne se gênaient pas pour lui jeter ce nom à la face.
Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot
bien tapé, les faisait fuir comme si c'eût été le diable. Et chaque fois
que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genièvre,
c'était toute une scène: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait
néanmoins s'empêcher de lutiner la vieille fille, qui, régulièrement,
essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord.
Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas à sa goutte.
--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps à perdre, grommelait
Sefietje.
--Est-ce qu'il est déjà plein? s'écriait Free en faisant l'étonné.
Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et
alors c'était la plaisanterie habituelle:
--Sefietje, ma fille, faut pas te gêner. Ça m'est égal qu'il n'y ait rien
au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut,
ça me suffit.
Les ouvriers se tordaient; et, malgré sa mauvaise volonté évidente,
Sefietje était bien forcée de remplir le verre jusqu'au bord avant que
Free consentît à y poser les lèvres.
--C'est bon, Free? ricanaient les hommes.
--Comme du sucre! répondait Free en rendant le verre vide à la servante
avec un claquement des lèvres.
Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui
avait donné ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait
Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-même
aimait à répéter le mot et à l'appliquer, non seulement à sa propre
personne, mais à un tas de choses qui n'avaient rien à voir avec lui.
Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec
«La Blanche», il criait «Fikandouss-Fikandouss». A l'entrée de Sefietje
avec sa bouteille, matin et soir, c'était «Fikandouss-Fikandouss». Tout
était «Fikandouss», et Fikandouss lui-même s'amusait énormément de ce
mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il était
applicable à tout et à chacun. En présence d'un étranger, qui par hasard
lui en demandait le sens, sa joie était au comble; il était secoué d'une
véritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour légèrement
maboul. Il lui arrivait de chanter à tue-tête, pendant des heures, en
plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un
mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de
graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fût rien arrivé et
sans que personne comprît pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si
on insistait, il prétendait souffrir de violents maux de tête. Certaines
fois, comme Free, il avalait sa goutte avec délice en disant que ça
passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinément, et la
passait à Free, qui le bénissait pour ce bienfait et lui promettait des
jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait très
bien le fond du caractère de Fikandouss. Il était étrange et déconcertant.
Par exemple, dans son attitude vis-à-vis des femmes, il vous déroutait
absolument. Ou bien il ne les regardait même pas, ou il se précipitait
sur elles, comme pour les violenter. C'était pure bouffonnerie, d'ailleurs.
Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'était
«Fikandouss-Fikandouss».
Et, enfin, dernier de la longue rangée, se tenait Ollewaert, le petit
bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et
trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avançait presque
en pointe, et son visage présentait comme une autre bosse en réduction:
l'énorme chique de tabac éternellement pressée contre l'une ou l'autre
de ses joues. Les bossus sont méchants, dit-on couramment; mais il
n'était pas méchant du tout; bien au contraire, la bonté même. Quoi
qu'on lui fît, il ne se fâchait jamais. C'était une manie habituelle
chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre
taquinerie, de presser du doigt la joue à la chique, pour que le jus de
tabac lui coulât sur le menton. Il ne s'en fâchait pas. Jamais il ne se
fâchait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: «Allez-y, si ça
vous amuse; moi, ça m'est égal.» Il n'avait qu'un vice: il buvait trop.
«Il se noierait dans le genièvre; il est encore pis que Free!» disaient
les autres. Et, en effet, Ollewaert était fou d'alcool et prêt à toutes
les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait régulièrement sa
tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres
ouvriers (il appelait ça «avaler une tartine de goutte»), mais il
acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de
rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de
puces, qui suivait son maître à la fabrique et s'attardait parfois dans
la «fosse aux huiliers», où il récoltait quelques bribes. Les ouvriers,
en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils
attrapaient quelques puces et disaient à Ollewaert:
--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de
Kaboul.
--Donne! répondait Ollewaert sans hésiter.
Les trois animaux plongés dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait,
sans sourciller. L'équipe partait d'un rire formidable en se tapant les
cuisses.
Ces excès d'alcool lui étaient d'ailleurs fatals. Périodiquement,
Ollewaert était pris de crises d'épilepsie. D'un coup brusque parfois,
sans que rien trahît l'approche de la crise, il s'effondrait à son
établi en des convulsions terribles. Ses yeux se révulsaient; ses
mâchoires serrées pressaient le jus de chique qui lui coulait des lèvres
en une mousse brunâtre; ses poings tremblants se crispaient. On lui
aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent
avec une lame de fer, les mains et les mâchoires; et, généralement, au
bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un
peu pâle encore et frémissant, avec des yeux inquiets et fuyants.
Bientôt il n'y paraissait plus; après s'être secoué comme un chien qui
sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis
s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il
restait d'ordinaire un peu taciturne et comme maté.
Ainsi s'alignait, dans la pénombre et le vacarme, la lourde équipe des
presses, avec les éléments divers qui la composaient. C'était un petit
monde à part dans la fabrique; une sorte de république avec ses lois
et ses usages propres où, malgré les sympathies et les antipathies
personnelles, régnait un esprit de solidarité professionnelle qui
pouvait prendre à l'occasion un caractère presque hostile à l'égard des
autres ouvriers. Par exemple, les «huiliers» n'étaient pas toujours fort
aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupé à l'autre bout
de l'atelier, auprès de ses meules grinçantes. Un peu jaloux de lui, ils
ne supportaient pas très bien cette espèce de pierrot sec, qui était
tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile.
Ressentiment analogue à l'égard des deux charretiers, qui venaient là
déposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout à
Bruun, le chauffeur, et à Miel et Siesken, les deux aides aux meules
verticales, qu'ils appelaient les «cabris». Pour eux, Bruun était tout
simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en
fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien à faire.
Une machine à vapeur, voyons, ça travaillait tout seul: son unique
besogne consistait à ne pas laisser s'éteindre le foyer; et pour le
reste il pouvait flâner, espionner, poursuivre «La Blanche» de ses
assiduités dégoûtantes. On ne se gênait pas, à l'occasion, pour lui
clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu à des
scènes violentes. Blême de rage concentrée, Bruun se défendait, essayait
de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilité signifiait
la conduite d'une machine à vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils
le défiaient de prendre leur place à l'une des presses et de fabriquer
un tourteau de colza ou de lin présentable. Pee quittait ses moulins
à farine pour se mêler à la dispute; et, à leur tour, arrivaient les
«cabris» demander en ricanant aux «huiliers» s'ils seraient capables de
les remplacer au gros travail des meules à broyer. Siesken, l'aîné des
deux «cabris», était le plus vindicatif, avec sa drôle de face poupine
à barbe blonde et ses yeux très bleus, qui luisaient d'un éclat froid
de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui dégénérait
très vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au désavantage de
Siesken, qui n'était guère de taille à se mesurer avec des bougres comme
Berzeel, Free ou Leo.
Avec Miel, le second «cabri», on s'y prenait d'une autre façon. Miel
était le fils de Bruun et, par cela seul, déjà antipathique à presque
tout le monde; mais, en outre, il était bègue et d'une stupidité telle
qu'il était presque impossible de ne pas se payer sa tête. Quelque chose
d'énorme, d'incroyable, cette stupidité de Miel. Rien qu'à le regarder,
on éclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de
cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapprochés du nez, ce qui
donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire
avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-même parlait très
peu, probablement parce que la fonction cérébrale chez lui était réduite
à sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait à lui
parler du temps qu'il était au service militaire. Jamais il n'avait pu
dire au juste à quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il
avait été en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire:
--Dis donc, Miel, à quel régiment étais-tu?
--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., bégayait Miel,
toujours candide et sans malice.
--Oui, mais ... dans quel pays, Miel?
--Ah ... aah ... ça était loin d'ici, sais-tu....
--Et quelle langue est-ce qu'on parlait là-bas, Miel?
--Ah ... aah ... ça je ne comprenais pas, sais-tu....
Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou
l'autre, généralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait
bien en face et brusquement lui lâchait en plein visage: «Espèce de
veau!»
Interloqué, Miel se reculait; et, après vingt répétitions de la même
farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tête, il répondait:
--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc?