VOL DE SAGABABA

Ce fut avec des impressions agréables et riantes que nos voyageurs

revinrent à Saint-Pétersbourg. Au moment où ils rentraient à l'hôtel,

un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'écria en

anglais:

--Voilà mon affaire!

Polyphème, qui parlait cette langue à merveille, se tourna vers lui avec

étonnement.

--Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas.

Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait l'Anglais qui s'était

approché en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste

répondit en haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait beaucoup,

le jeune homme entraîna ses compagnons dans l'hôtel en refermant

brusquement la porte au nez de son interlocuteur.

--Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très intrigué.

POLYPHÈME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui

essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoyé promener.

[Note 25: Célèbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.]

PHILÉAS, _mécontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voilà, une

idée! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter,

hein! mon garçon?

Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace dans la direction de

l'Anglais.

POLYPHÈME, _riant_.--Pas mal! à présent, il s'agit de nous préparer à

partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que

nous allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux voyage, celui-là.

CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai ésact, moi. Avant d'entrer sez

vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine

un peu votre sère tête au microscope, pendant une petite heure. Ze ne

demande que cela.

Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème qui riait de sa

mine renfrognée, et les deux domestiques, restés seuls, se mirent à

faire leurs préparatifs de voyage.

Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa à la porte.

Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tiré le battant qu'un homme

s'élança dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un

manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa de la tête aux pieds, le

saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil.

Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force de ses poumons.

[Illustration 54.png]

--Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte.

Tu déranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence.

Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air effaré et répondit

d'un air piteux:

--Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa!

--Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez le docteur.

--Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton lamentable.

D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse... Le docteur les

suivait, tout effaré!

--On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé? par où a-t-on passé?

combien était-on?

--Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas en secouant Narcisse,

qui restait devant eux, bouche béante; dis-nous comment cela s'est

fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir

retrouvé...

Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur écouta

attentivement et dit:

--Il faut avertir la police.

POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce

n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a volé.

Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à

un original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci, je ne sais

pourquoi.

PHILÉAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre à

sa recherche. Courez à la police, cousin. Polyphème et moi nous allons

aller aux informations.

Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté et d'autre. Au moment où

Philéas ouvrait la porte de l'hôtel, l'hôte vint à lui.

--Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une

demi-heure.

PHILÉAS, _effaré_.--J'ai bien autre chose à faire qu'à m'occuper de

votre bouledogue, mon cher!

NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le

pauvre Chagababa...

POLYPHÈME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse?

NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amitié,

était là quand l'Anglais l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il

venait de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu défendre

chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée à cha chuite et bien chûr,

elle ne l'a pas quitté!

POLYPHÈME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au

guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas,

grâce à lui, à retrouver Sagababa.

Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner d'impatience, on

vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et

semblait souffrir.

On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il était blessé. Il

avait reçu un coup de couteau qui n'avait pas pénétré profondément,

grâce à son épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la main de

Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en

attachant sur lui son oeil doux et intelligent.

--Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir,

nous allons avoir trois hommes à notre disposition dans une heure.

--Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua Polyphème. Regardez ce

que rapporte Sam. Il a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière,

le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans

sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa.

En ce moment un drochki[26] passait devant l'hôtel; il s'arrêta devant la

porte ouverte et le cocher s'écria dans sa langue:

--Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué la personne que je

conduisais tout à l'heure...

[Note 26: Fiacre russe.]

--Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hôte en s'approchant de

l'Isvochnik[27].

[Note 27: Cocher.]

Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant l'hôtel un homme qui en

était ressorti peu de temps après, portant un gros paquet dans ses bras.

Il était suivi d'un chien...

--Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique muselé, il sautait

après l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci était

rapidement monté en voiture et s'était fait reconduire à son logis,

suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier

l'avait frappé et était entré chez lui.

Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur fut indiquée. Ils

entrèrent dans la maison, précédés par Sam qui s'était animé et qui

aboyait avec force.

Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur!

--Sagababa, es-tu là? cria Saindoux.

--A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon prisonnier. Méchant

homme avait volé moi; enfermé moi et être parti... Lui dire qu'il va

chercher un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi être à

maître Saindoux!

Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup

de sa large épaule, il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié

riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de Philéas. Celui-ci, fort

ému, le releva et l'embrassa avec effusion.

On entendit alors un juron étouffé, mêlé de grondements féroces.

L'Anglais revenait chez lui. Sam s'était élancé sur lui au moment où,

voyant ce qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue

s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa et l'étranglait bel et

bien.

On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le voleur fit une mine

piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains

des agents de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos amis

revenaient triomphalement à l'hôtel avec l'heureux Sagababa. Sam

bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philéas, à peine

arrivé, eut un long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit

joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait. Il avait décidé l'hôte

à lui céder le bouledogue, et ce compagnon fidèle et dévoué allait

entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages.

Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta de joie en voyant son

cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout

ce qui leur était nécessaire.

Philéas était radieux! il embrassait tous les gens de l'hôtel, à tort et

à travers.

--Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà lancés dans un vrai

voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant!

_Pas chaud_[28] Hurrah!

[Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).]

[Illustration 55.png]

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 75 / 77 题