Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette délicieuse
résidence impériale, le Versailles de Pétersbourg, devait être visitée
par les voyageurs auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.
Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait
plus que _Narchiche_, partirent donc et allèrent admirer toutes les
beautés dont est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, la
villa impériale, les belles habitations environnantes, tout y excita
l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philéas entendit
parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand
colossalement riche avait là d'immenses serres chaudes; elles avaient
trois kilomètres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au
milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de
réception à pans mobiles. On devait donner là un bal de charité et les
serres allaient être allumées _ad giorno_. Philéas écoutait raconter
tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:
--Je veux y aller, moi.
[Note 24: Historique.]
--Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine d'être vu. Qu'en
dites-vous, Crakmort?
--Ze suis de votre avis, très ser; répondit le Marseillais. La
difficulté, malheureusement, est d'être invités.
--Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement Philéas, puisqu'on dit que
c'est un bal de souscription.
--A combien le billet? demanda Crakmort.
--Cent francs, répliqua Philéas en se grattant l'oreille; déplus, il
faut être costumé.
--Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... Bah! c'est pour les
pauvres. Allons-y gaîment! En ce cas, où trouver des costumes?
--Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement un élégant magasin où
étaient étalés plusieurs frais costumes de fantaisie.
--Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, et prenons ce qui nous
conviendra le mieux.
Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume
demi-magicien, demi-nécromancien. Polyphème préféra être en Figaro.
Philéas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire
Polyphème. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son
projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on
se rendit à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; on dîna,
on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les trois touristes se rendirent
au bal en traîneaux, chaudement enveloppés, tandis que Sagababa
pleurnichait près de «Narchiche» en voyant qu'il ne pouvait suivre son
maître.
[Illustration 53.png]
Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en recevant les remercîments
de ses amis pour sa bonne idée d'y venir. Ils visitèrent avec
enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles
regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs
magnifiques, de fruits admirables et étaient éclairées par des torrents
de lumière électrique.
Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attirée
par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment
du souper, il tira une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de
«Narchiche», il dit à haute voix:
--Un bal de charité chans quête, cha n'est pas complet! Le pauvre
ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che
pays, ch'il vous plaît.
Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit et mille mains finement
gantées prodiguèrent l'or dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt
pleine. Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et
tendit de nouveau l'écuelle au milieu de rires mêlés d'applaudissements.
Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. Une fois la quête
faite, il réclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne
aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la quête. Ce
fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais
émaillait ses prédictions de plaisanteries si amusantes que tous
voulurent l'entendra et payer pour cela.
Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la foule et de son ton le
plus comique:
--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses
qu'il puisse raser pour ne pas aller près de vos pauvres les mains
vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample
moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!
Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat à barbe qu'il
tenait à la main.
Lui aussi eut un succès énorme.
Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis dignes de son
costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K...
présidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce
beau bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, au milieu
des bravos de la foule, le produit considérable de leur ingénieuse
charité.
Au milieu du tumulte causé par les réflexions des uns, les félicitations
des autres, quelques éclats de rire attirèrent l'attention générale sur
une petite figure noire et grimaçante, qui se montrait entre deux larges
cactus.
--Sagababa! s'écria Philéas ébahi.
C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était faufilé jusque-là
afin de rejoindre Saindoux, et qui restait pétrifié devant les
merveilles offertes à ses yeux.
On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui permit de rester là et
le ravissement enfantin du jeune nègre, son langage comique, son
attachement pour son maître divertirent beaucoup de monde.
Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils
regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter de leur délicieuse soirée et
de l'excellente idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête
différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement productive
pour les malheureux.