LE BAIN RUSSE

--Tueur, dit le gros Philéas au moment où les voyageurs approchaient

de Pétersbourg, la température est assez douce aujourd'hui pour me

permettre de songer à prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si

souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble?

--Volontiers, répondit Polyphème; à condition de prendre de bonnes

précautions après, pour éviter tout refroidissement.

--Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie d'attraper du mal,

certainement. Nous y voilà donc, dans cette fameuse ville, cette

capitale célèbre, bâtie par Louis le Grand!

POLYPHÈME, _se récriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez

dire.

PHILÉAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel...

POLYPHÈME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel, à présent!

PHILÉAS, _avec autorité_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait été,

cruel!

POLYPHÈME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand

n'est pas Pierre le Cruel.

PHILÉAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rédigé

pour moi. Oh! c'est qu'il est très aimable quand il veut s'en donner la

peine.

Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on arriva à Pétersbourg.

On se casa dans un des bons hôtels que le jeune artiste s'était fait

indiquer par avance et Philéas rappela à son ami son idée de bain russe.

Polyphème consentit de bonne grâce à suivre Saindoux. Sagababa supplia

son maître de lui permettre de venir et tous trois se dirigèrent vers un

établissement recommandé par l'hôte.

Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés français dans

l'établissement. On répondit que oui et Saindoux, désirant être servi

par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise

en voyant le gros jeune homme.

--Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.

PHILÉAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire le Bordelais.

Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici?

Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir et commença

silencieusement à servir Philéas.

Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que

c'était très simple et fort agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de

recevoir tout à coup, à peine déshabillé, une douche d'eau glacée.

--Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle fichue idée de geler

les gens sans les avertir...!

Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude

l'inondait.

--Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous

me mettez au court bouillon! hurla Philéas, tournant à l'exaspération.

Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... c'est bien

heureux!.. Allons, bon!...

... La douche d'eau glacée venait encore de l'inonder subitement.

--Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, claquant des

dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh là! là!...

La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.

Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le

saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit à le frictionner.

Saindoux se laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda pas à

mettre sa patience à l'épreuve.

--Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps dé vous mettré au

courant dé ma déplorablé situation. J'étais hureux en vous quittant;

grâcé à vos dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! Hélas! jé suis

victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé malhur dé rencontrer en routé. Il

m'a persuadé qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très raré à

étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai cru et...

... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus

rageusement.

--Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous m'étrillez, mon garçon!

prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?

--Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais s'exaltant et frappant

sur le dos de Philéas à coups redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé

donner céla!...

--A la garde! interrompit Philéas, cet homme est fou furieux... je cours

des dangers! à moi!

Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent Polyphème et

Sagababa. Ils entrèrent, suivis d'un homme qui s'élança vers Philéas en

s'écriant:

--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah!

mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!...

Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philéas leur

teinte étrange, dissimulée naguère par des cosmétiques.

Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix étouffée:

--Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes malhurs...

--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'était bien lui);

et votre sinze, qu'en avez-vous tiré?

Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un rire ironique, et se

croisant les bras, dit avec emphase:

--Trois francs et cinquanté centimés!...

--Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis cause d'un déranzement

ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des dédommazements...

[Illustration 52.png]

--A la bonne huré! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qué

cé n'est pas gai d'être garçon dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais

retourner promptément en Francé!

Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa

poche et les mit dans la main du Bordelais ébahi...

--Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation médicale! lui dit-il.

Voilà ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous

retournerez facilement sez vous.

--Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en

disais du mal!

--Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en se frottant les côtes.

Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce méridional!

Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphème se faisait

expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant

Sagababa à mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. Pendant

ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase...

--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme

c'est nuancé! voilà un cas à étudier, à suivre de près... Ser cousin,

quel malheur de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle

perte il a fait faire à la science!

--Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème que l'enthousiasme du

Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gardé une mèche, moi, de ces

fameux cheveux. Les voulez-vous?

Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il lui serra la main avec

un vrai transport de joie.

--Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune homme! zénéreux, sarmant

zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la

médecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux

essantillons capillaires... Quel violet! c'est à en perdre la tête... Ze

vous demande même la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette

transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse tête. Ze le dois à

la science.

Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva l'idée excellente. Il

avait déjà pu apprécier l'esprit et les ressources du docteur qui avait,

sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent.

Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer à

leur suite et de le décider à entreprendre aussi les longs voyages que

les jeunes gens méditaient de faire.

--Vous avez une excellente idée, cher docteur! s'écria-t-il. Je vous

approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des découvertes

merveilleuses à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes des nôtres,

c'est convenu!

--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrière

eux.

--Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, et en se retournant pour

faire un cordial signe de tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à

la porte.

--En voilà, une collection! remarqua Philéas moitié riant, moitié

grognant.

--Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua Polyphème en éclatant de

rire.

Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas être traité de bête.

Polyphème protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et

tout s'apaisa.

Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à l'hôtel. Crakmort alla

s'installer près des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion

de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se

renseigner pour les longs voyages projetés. Crakmort devint dès

lors très utile. Il suggéra plusieurs précautions hygiéniques qui

réconcilièrent avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 71 / 77 题