UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE

--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphème, tout en

commençant à se déshabiller.

--Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit mystérieusement le

petit nègre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds.

--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème en se retournant.

Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune homme. A quel propos

a-t-il dit cela?

Le petit nègre raconta alors à sa manière leur visite à l'ours.

--Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant quelque nouvelle

excentricité de Philéas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller.

Écoute, mon brave, où est ton maître, à présent?

SAGABABA.--Dans chambre à coiffeur, à causer.

POLYPHÈME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne

faut pas qu'il s'en doute, entends-tu?

Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème entra chez Saindoux. Il

alla droit au revolver, le désarma et en remplaça les cartouches par

d'autres, qui n'étaient chargées qu'à poudre.

Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les

événements, avec un mélange d'impatience et de curiosité.

Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, aller avec précaution

à la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais...

Le silence était profond; le temps, calme et relativement doux. Philéas

était pourtant fort mal à l'aise et tremblait légèrement.

--Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution vers la charrette;

je ne vois pas quel mal je fais, après tout. D'après ce que m'a dit

Sagababa, cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue son ours, je

l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en

lui déclarant que l'ours était méchant comme la gale, et voulait nous

dévorer tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma

graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je mon revolver? bien. Et mon

couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est

encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé depuis tantôt...

Visons à l'oreille!

Grâce à la sage précaution de Polyphème, les deux coups de feu de

Philéas étaient inoffensifs. En revanche, ils étaient bruyants, car la

charge de poudre avait été mesurée par une main libérale. En entendant

la détonation, l'ours se leva brusquement, à la grande terreur de

Philéas!...

[Illustration 51.png]

--Bagasse! cria-t-il...

... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors de la charrette et

s'en alla tomber dans les bras de Polyphème qui le suivait de près, sans

qu'il s'en fût douté.

Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il balbutia:

--L'ours parle!

Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre Saindoux, s'élançait vers

la charrette, un poignard à la main, lorsque l'ours apparut et dit:

--Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!

--Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en éclatant de rire.

--L'ours serait un homme? demanda Philéas en se redressant tout à coup.

L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux jeunes gens la figure

pâle et déconcertée du saltimbanque.

--Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais légèrément...

ésagéré tantôt en mé disant propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus

qué la peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... J'ai gardé

imprudemment cetté peau pour dormir et j'ai failli lé payer cher!

--Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? observa Philéas en

tressaillant. Je tire bien, cependant...

--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches chargées

à poudre, répondit Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été

arrangées par moi, ce soir.

PHILÉAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous

êtes-vous douté de quelque chose?

POLYPHÈME.--Votre fidèle Sagababa m'a donné l'éveil sur vos projets.

L'en blâmez-vous?

--Non certes! répliqua Philéas en faisant un signe de tête amical au

petit nègre qui se redressa, tout fier.

Le reste de la huit se passa fort paisiblement.

Le lendemain, le Bordelais partit après avoir reçu des jeunes gens une

bonne somme pour l'aider à regagner la France.

Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla enfin un onguent

qui adoucit la teinte étrange des cheveux malades et qui lui permit de

se montrer sans attirer l'attention générale.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 69 / 77 题