Installé devant une glace, un sourire confiant sur les lèvres, Philéas
ôta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et
Sagababa firent entendre des exclamations d'étonnement...
Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle nuance lilas.
Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche béante, les
yeux écarquillés, regardant tour à tour sa malencontreuse chevelure,
Polyphème qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa qui
tournait autour de lui comme autour d'une bête curieuse.
--Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid
qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser
et porter jusqu'à extinction ce misérable bonnet?
Polyphème se leva, alla examiner gravement la tête du pauvre Saindoux;
puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la
chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air solennel:
--Cela ne peut pas rester ainsi!
Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment où Philéas allait
recommencer ses doléances.
--Maître à moi se peindre avec du cirage! s'écria-t-il.
--Tiens, au fait! avec force cosmétique noir, je serais sauvé, dit
Philéas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur?
POLYPHÈME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance
est impossible.
PHILÉAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte
dans la trique[23], mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes pas
bien éloignés, heureusement) et ramène-moi un coiffeur avec beaucoup de
pommades, de cosmétiques et des poudres de toutes les couleurs.
[Note 23: Pour _troïque_ (traîneau).]
Courir était toujours un bonheur pour le négrillon, mais aller faire
cette course de confiance était un surcroît de félicité, aussi
disparut-il comme un éclair.
Après son départ, le triste Philéas remit avec résignation son bonnet
de soie noire et alla tâcher de se distraire par une excursion avec
Polyphème. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin après une
assez longue marche un campement bizarre.
Au bord du chemin était une lourde charrette couverte; près de
l'équipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la
figure basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua poliment les
jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit:
[Illustration 50.png]
--Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués mots bienveillants à un
compatrioté? Bagasse! on aime à parler la langué dé sa patrie quand on
voyage au loin.
--Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria Philéas, en s'approchant de
lui.
--Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis! C'est uné grandé
nation, cellé qui possédé Bordeaux, cetté vraie capitalé dé la Francé.
--Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en s'approchant de la charrette.
--En général, un peu dé tout, mais pas grand' chosé pour lé moment,
Moussu, répondit le Bordelais. Quelqués singés dé bellé espècé, un ours
dé premièré beauté, dé la parfumérie...
--Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille, vous avez de la
parfumerie, vous? vendez-m'en donc?
--Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le Bordelais, mais il est
difficilé dé défairé ma pacotille en plein air. Où dois-jé vous porter
céla à ésaminer?
PHILÉAS.--Au bout de cette grande allée droite se trouve mon habitation,
allez-y. Je vous y précède et je vais y faire mon choix.
Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant son ami.
--Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter à un saltimbanque, à
un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement
cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout à l'heure.
Mais Polyphème gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait
à se frotter les mains avec jubilation.
--Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose
précieuse que va me vendre ce brave homme.
--Et quoi donc? demanda Polyphème étonné.
PHILÉAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure
graisse d'ours. Je n'ai pas eu la précaution de m'en faire garder,
lorsque vous avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine,
de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-là, est
sous ma main, je l'achète et j'en fourre le plus possible sur ma
malheureuse tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours,
continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un geste désapprobateur de
Polyphème. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont
décolorés que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous
dis que ça...
--Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème. Rappelez-vous
seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce maître filou. Il a une
physionomie d'un rusé!
PHILÉAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc
tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire.
Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa avec le coiffeur et
une grande caisse de marchandises de toutes espèces. Ils examinèrent
tour à tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut à Philéas.
Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmétiques.
Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'écria:
--C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez!
N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes
cheveux et leur faire reprendre une teinte possible?
--Certes, Monsieur! répondit avec empressement le coiffeur, espérant
faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de
bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant.
--Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philéas; j'ai
mon affaire.
--Petit homme avec grande charrette, être dans cour et demander voir
maître à moi, dit alors Sagababa en entrant.
PHILÉAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. Écoutez, Monsieur le
coiffeur. L'homme à qui je vais parler possède un ours, je vais le lui
acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, séance tenante,
de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien.
LE COIFFEUR.--Très bien, Monsieur, je suis à vos ordres.
Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait
déjà étalé ses petites marchandises et se préparait à les vanter. Grand
fut son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit:
--C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose
qu'il me faut.
LE BORDELAIS.--Mossu désiré fairé l'acquisition d'un singé, peut-être!
J'ai son affairé. Uné bêté charmanté. Il né lui manqué que la parolé!
Céla féra la paire avec cé jeune hommé...
SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi,
si maître à moi permet...
PHILÉAS, _avec autorité_.--Silence, Sagababa! méprise ce vain propos,
garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le
chercher, je vous le paierai un bon prix.
LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qué vous voulez?
PHILÉAS.--Oui. Combien en voulez-vous?
LE BORDELAIS, _balbutiant_.--Jé né sais pas au justé... j'y tiens. C'est
mon gagné-pain. Un si bel animal dont jé né mé déférais pas pour trois
cents francs, sandis!
PHILÉAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents!
amenez-le-moi.
LE BORDELAIS, _agité_.--C'est uné bellé sommé, mais... jé né peux pas!
PHILÉAS.--Cinq cents francs, dépêchez-vous!
POLYPHÈME.--C'est insensé, Philéas! envoyez-le donc promener et ne
pensez plus à votre fantaisie.
PHILÉAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le démenti! Voyons,
l'homme, voulez-vous me donner votre bête pour six cents francs? C'est
une somme, ça, hein?
Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on
lisait un singulier mélange d'envie, de chagrin, de dépit et d'embarras.
--C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens trop... Jé n'aurais pas
lé coeur dé m'en séparer. Jé vous lé férai voir cé soir, si vous voulez.
Vous jugérez si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé passer la nuit
sous lé hangar? il se fait tard...
Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda cette permission au
Bordelais. Le coiffeur, désappointé, demanda à retourner à Moscou, mais
Philéas l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur
s'inclina en disant:
--Je ferai tout ce que Monsieur voudra.
Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il écouta tranquillement
les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa
entra et dit:
--Si maître à moi veut regarder ours? moi le montrer à maître à moi.
--Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire aux blâmes de
Polyphème; allons donc voir cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous?
--Non, répondit Polyphème avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce
spectacle. Allez-y seul, si vous voulez.
Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta
avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attaché par une
chaîne, un bel ours brun qui était couché et qui étendit une patte d'un
air féroce.
--Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant précipitamment, il n'a pas
l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si...
Il s'arrêta en hochant la tête.
--Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil...
Sagababa l'écoutait parler avec étonnement. Philéas s'en aperçut et se
mordit les lèvres.
--Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-être jaser... Tant
pis! Où est donc le maître de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa,
afin de détourner les idées de celui-ci.
SAGABABA.--Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit: Dans un quart d'heure,
toi pouvoir montrer ours à maître.
PHILÉAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour
me faire voir son ours lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens,
Sagababa, fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai fort à faire
ce soir.
Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé, prit un prétexte pour se
retirer chez lui. Polyphème, fatigué, ne fit nul effort pour le retenir
et il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de Sagababa
apparut dans ta porte entrebâillée...