EFFETS DE GELÉE

Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris

quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les

estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les

Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient

malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de

longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela

ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les

éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et

de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas

prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques

mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau

ne fut pas perdu pour le malin Polyphème.

--Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur

arrivée à Moscou.

--Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement étendu sur un

canapé.

--Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été qui s'avance.

Allons-nous partir tout de suite pour Pétersbourg et, de là, filer en

Sibérie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Océanie et finir

par l'Amérique? Et puis _vidons_[18]...

[Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.]

--Comme vous y allez! observa Polyphème en bâillant. Certes oui, nous

allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis

d'avis de partir qu'après avoir fait quelques chasses à l'ours et après

nous être encore aguerris contre le froid.

--Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda Philéas d'un ton

dédaigneux.

--Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous donc plus avancé que moi?

Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.

--Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; savez-vous que

nous étions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous

ne pouvez vous faire une idée de la température de Pétersbourg et du

nord de ce pays, dans la mauvaise saison.

--_Aié hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de

manteaux, répliqua Philéas d'un air capable; mais enfin nous ferons

comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: je

m'instruis, je me perfectionne même dans la langue russe et je ne tiens

pas à brusquer notre départ.

[Note 19: Pour _ai ti_, holà!]

Le temps s'écoulait agréablement pour les deux amis, en effet. Courses,

excursions de toutes espèces, tout leur faisait trouver charmante leur

vie actuelle.

Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce qu'avait voulu dire

Polyphème. Mais, trop vaniteux et trop entêté pour suivre les conseils

de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à la

dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir

vêtu comme l'était Polyphème. Il préféra rester chez lui; mais l'ennui

le prit au bout de huit jours de réclusion... Polyphème se moquait de

Saindoux, demandant s'il tournait à la marmotte et lui conseillant de

vivre de sa graisse, comme les ours.

Philéas se rebiffa!

--C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se lécher les pattes

et se nourrir de ça... Tenez, je vais faire un petit tour, décidément.

_Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants

fourrés, mais voilà tout, par exemple.

[Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.]

POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Vous ne tarderez pas à vous repentir de

votre imprudence, mon ami. Je parle sérieusement, la chose en vaut la

peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous.

PHILÉAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que

vous ne le pensez, Tueur!

Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitouflé

de la tête aux pieds, trébuchait sans cesse; il s'accrochait tantôt à

Philéas, tantôt à Polyphème et finit par accaparer l'attention des deux

amis qui tournaient sans cesse la tête de son côté, pour voir s'il était

encore debout.

Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas et se mit à lui frotter

vigoureusement les oreilles avec de la neige.

--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se

débattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?...

... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en

disant quelques mots en russe.

--A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant de plus belle;

délivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige.

Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?

Un café était près de là. Polyphème y poussa son ami, y entraîna le

passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit à quatre pattes

et l'on s'expliqua à loisir.

Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! Un passant

charitable, voyant cela, avait rendu à Saindoux le service, très usité

en Russie, de le guérir séance tenante, grâce à des frictions de neige

sur les membres en danger.

[Illustrationb 48.png]

Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la nécessité d'agir

avec promptitude et énergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie

imprudence de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le faire en

pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le

«Sauveur de ses oreilles», comme il se plut à l'appeler, puis il entra

promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et

de grandes bottes, le tout des mieux fourrés, et revint chez lui arec

Polyphème. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit nègre ayant

eu la malencontreuse idée de mettre des bottes deux fois trop grandes et

un manteau beaucoup trop long.

Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup Sagababa, se jeta sur

une dame qui passait et lui frotta les joues à tour de bras avec de la

neige...

--Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en même

temps.

[Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.]

--Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en français,

êtes-vous ivre?

Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il

tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde!

--Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème,

poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait

s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.

Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable

habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les

lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout.

Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de

sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être

lui-même.

Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame

et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y

avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur

cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces

de colère qui la contractaient.

En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui;

Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença

à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant

Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se

passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette

brusque intervention, il suivit lestement Philéas.

Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la

dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna

ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons

dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie.

Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure

dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant

que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 63 / 77 题