Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux
amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où
ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont
on y jouit.
Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se
lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger
et de profiter.
La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans
le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et
grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai
fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de
chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un
aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles!
Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images
personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes
malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils
s'aventuraient, à faire quelques promenades.
Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de
s'habiller.
--J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air
rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain
froid.
--Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence.
PHILÉAS.--Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il.
Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand
je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons,
venez-vous?
POLYPHÈME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes
raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir
patauger, mon très cher.
PHILÉAS, _vexé_.--Dites nager, mon illustre ami.
POLYPHÈME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens
à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons;
profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.
Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les
voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros
Saindoux.
C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir
épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et
frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé
par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami
dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et
se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations
entrecoupées...
Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes
malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait
fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte
épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi
d'horreur...
[Illustration 46.png]
Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui
arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans
le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître
contribuait à augmenter son hilarité.
Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander
Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et
fuir cet odieux endroit!
... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées.
--Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il d'une voix
concentrée. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du
propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre.
Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans
les oreilles et sur le front... Aïe! je sens qu'il m'en court dans les
cheveux... Allez à la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas,
l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à en devenir fou!...
[Note 16: Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».]
Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une vingtaine de chenilles,
retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivière. Il
nagea entre deux eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème qui
éclatait de plus belle et commença une course effrénée vers son auberge,
suivi de Sagababa.
La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, pétrifia la
population. L'aubergiste ne reconnut pas Philéas et lui barra le chemin.
Celui-ci s'indigna, lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte qui
se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite,
s'élança dans sa chambre et s'y enferma à double tour.
[Illustration 47.png]
Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte appela à grands
cris et commençait à ameuter la population lorsque Polyphème, arrivant à
son tour, apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait de se
passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphème,
alla préparer un dîner particulièrement bon dont il donna un menu
appétissant.
Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de son compagnon, aussi
ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que
Philéas entra dans la salle à manger, sombre, les traits contractés et
gardant un silence farouche. Polyphème continua un croquis en disant
négligemment:
--Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un appétit féroce.
Aussi ai-je veillé au menu, qui vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà.
Donnez-moi votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne me
consolerais pas d'être désapprouvé par vous.
Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; il prit le menu et lut
en silence, mais bientôt une exclamation lui échappa.
--Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, Tueur; j'en serais
enchanté, si...
POLYPHÈME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le
coeur.
PHILÉAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous étiez
pas moqué de moi ce matin. Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne
le peux pas.
POLYPHÈME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle idée! vous
auriez dû faire chorus, au contraire.
PHILÉAS, _vexé_.--Voilà qui est bon, par exemple!
POLYPHÈME, _naïvement_.--Mais certainement. Ce Sagababa était tellement
drôle...
PHILÉAS, _se déridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a
semblé cocasse, ce petit.
POLYPHÈME, _renchérissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait
une mine effarée qui était impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la
chenille qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a fait éternuer! Ah!
ah! ah!
PHILÉAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperçu!
POLYPHÈME.--Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne vous échappe!
PHILÉAS, _flatté_.--Oui, j'observe assez bien, en général.
La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment et organisèrent le
départ.
Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui était à quelques lieues
et ils y montèrent joyeusement, débarrassés, à ce que croyait Saindoux,
de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un
frisson.
Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure de
marche, le train se ralentit, puis s'arrêta tout à coup...
Les voyageurs se regardèrent, étonnés.
--Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.
--Nous sommes probablement à la station, observa Philéas. Quelle drôle
de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare...
--Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se
trouvait dans le même compartiment que les Français. Il y a un arrêt
forcé, car j'entends les employés s'exclamer comme s'il était arrivé
quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.
Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reçut une réponse
qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses
compagnons intrigués et leur dit:
--Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.
--Par?... demanda Polyphème abasourdi.
--Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.
--Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où
l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises
pour cela, Monsieur, sans vous commander?
--Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune
homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur
la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles
de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans
pouvoir avancer[17]; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre
compte.
[Note 17: Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de
Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes
russes.]
En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée,
descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était.
Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit
par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur
énorme!
Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie
avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis
avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou.
Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville
célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont
l'incendie sauva la Russie entière.