A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui
apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber
bruyamment le plateau.
--Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi
désagréable. Qu'est-ce que tu as?
Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce
dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre.
--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué.
Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est
assourdissant, ma parole!
SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de
sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains
loups, bien sûr.
--POLYPHÈME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là,
Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé?
PHILÉAS, _ébahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne
sais pas ce que vous voulez dire...
Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il
poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient
pleines de sang!
Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une
serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas
consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour
ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le
médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de
loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce
genre...
Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène!
A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se
poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse».
Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait
d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure
excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à
fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant
plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier
protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement
dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte
sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà
très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue
de son cousin, le docteur Crakmort.
[Illustration 43.png]
Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour
voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête
rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une
consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition,
mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.
Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à
Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son
maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.
Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas
curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le
rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille;
voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin:
--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui?
la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme,
zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze
conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais,
de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma
personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon
cousin la doit à la médecine: elle l'aura...
PHILÉAS, _bondissant_.--En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à
présent!...
Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi;
Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien
comprendre.
CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous
prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure.
POLYPHÈME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper,
alors? c'est gentil!
PHILÉAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y
vienne donc!...
CRAKMORT, _se récriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne
veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de
me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre
mort ze puisse analyser scientifiquement...
Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément
dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant
sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les
jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de
telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie
et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant,
empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite.
Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le
Marseillais de véritable fou.
Ainsi se termina la consultation.
Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas
sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne
procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins
que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière
sanguinolente.
A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous
la main agile du barbier.
Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un
bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se
retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème.
[Illustration 44.png]
--Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme?
demanda-t-il à Philéas.
--Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai
donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse
affaire, pourtant!
On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à
son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en
eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri
sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré.
--Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude.
--Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce
qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure
dans un musée de gredins, quelle destinée!
Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et
lut ce qui suit:
«Touzours ser cousin,
«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de
cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle
et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que
vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et
ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue
remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer,
ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres.
Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres,
ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner
de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce
cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire,
cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante:
«Seveux de l'illustre Philéas Saindoux,
Trop effrayé d'avoir vu un loup.»
A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,
envoyez-m'en encore, ze vous prie.
Votre cousin dévoué.
«Docteur Crakmort.
«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la
regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.»
--Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre.
Mais il n'y a rien à faire.
--Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable,
infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon
garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le
docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de
son argent, bien entendu.
--Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se
levant en sursaut. J'en suis, moi!
--Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des
environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui
déjeunaient avec eux ce jour-là.
Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du
barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui
discutaient encore sur les moyens à prendre.
--Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti.
--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant.
Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.
--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.
Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec
impétuosité.
Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais
l'explication de Philéas le détrompa vite.
--J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse,
mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je
sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je
r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il?
Un hourra général accueillit sa demande.
--Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très
amusé de l'idée de Philéas.
--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement,
répondit Saindoux avec majesté.
On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun
s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de
chevaux vigoureux.
On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit
où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle
et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait
le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait
la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent
dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était
connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte
délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri
suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas
exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement
demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir.
Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la
plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route.
Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet,
le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire
Saindoux pour se venger.