LE CATAPLASME

Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter à

Philéas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable

à Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le

faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et

allait se retirer lorsqu'un cri de Philéas le fit bondir.

Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit nègre, la jambe

enveloppée et Polyphème, accouru à l'exclamation de son ami.

--Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il enfin en

revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brûle atrocement!...

Ote-moi ça, tout de suite.

SAGABABA, _inquiet_.--Oh! maître à moi, faut pas toucher à cataplasme;

ça calme!

PHILÉAS, _se trémoussant_.--Comment, ça calme! drôlement, par exemple!

Diable! cela cuit, au contraire... Ôte-moi vite cette moutarde.

SAGABABA, _désolé_.--Maître à moi, pas vouloir guérir avec cataplasme?

PHILÉAS, _gigottant._--Pas à la farine de moutarde, garnement. Donne-moi

de la farine de lin à la place de ce fer rouge.

POLYPHÈME, _impatienté._--Allons donc! Sagababa, obéis à ton maître et

ne raisonne pas.

SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir guérir maître à moi; pas ôter graine

de lin.

Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et aida ce dernier à se

débarrasser du cataplasme posé par le petit nègre dans son dévouement

maladroit.

En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. Philéas allait

lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant

subitement ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit et

sortit en toute hâte.

Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec surprise.

--Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.

--Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en mettant sur sa jambe

rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il

entêté? hein! l'est-il?

Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine

triomphante, le fameux cataplasme à la main.

--C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il en entrant. Sagababa

est sûr, à présent! lui en avoir mangé.

PHILÉAS, _ahuri._--Mangé quoi? de quoi as-tu mangé? du cataplasme? de la

moutarde?

SAGABABA, _avec force._--Mangé cataplasme graine de lin, maître à moi; à

présent, sûr; maître à moi mettre ça?

Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa

et la mine pétrifiée de Saindoux.

--Sale garçon! grommela enfin ce dernier: goûter d'une chose qui vient

de toucher à un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde,

entends-tu, entêté mulet!

[Illustration 38.png]

SAGABABA, _avec énergie._--Maître à moi goûter cataplasme pour savoir si

c'est graine de lin!

PHILÉAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai pas. Emporte ça tout

de suite. Je me soignerai sans toi.

Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en marmottant: «C'est

graine de lin; maître à moi verra!»

L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré sa jambe malade. Son

déjeuner fut copieux et il se mit à table le soir, pour dîner, avec un

entrain égal à celui du matin.

--Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en dépliant sa serviette.

Du boeuf? Ah! très bien; j'aime le bouilli, surtout avec de

l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... merci.

Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Saindoux, absorbé,

mangeait lentement. Tout à coup, il se retourna vers le négrillon...

--En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde

pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la

moutarde!

Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait...

--Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! s'écria-t-il. C'être

graine de lin de ce matin!

PHILÉAS, _abasourdi._--Ça, c'est le cataplasme de ce matin?

SAGABABA, _avec joie._--Oui, maître à moi.

PHILÉAS, _suffoqué._--Ce que tu as mis sur ma jambe?...

SAGABABA, _de même._--Oui, maître à moi; pas farine de moutarde, hein?

La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il se tourna

machinalement vers Polyphème. Ce dernier qui, heureusement pour lui,

n'avait pas encore dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes et

du dialogue et de la figure des interlocuteurs.

Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la

lança à la tête de Sagababa en criant de toutes ses forces:

--Sale polisson!

Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte gluante, disparut en un

clin d'oeil et courut se réfugier dans la cuisine.

Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par ce que venait de lui

faire avaler Sagababa.

Il assista tristement au repas de Polyphème et se retira chez lui le

soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si

despotiquement.

--Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, dit Polyphème au

gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rétabli; allons donc faire une

promenade dans les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis

d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus

rapide.

--Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y a longtemps que je n'ai

conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous

mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, fais-nous

venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion.

Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, escorté de l'hôte

qui venait d'être mis au courant par lui de ce dont il s'agissait.

L'HÔTE, _affairé_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval?

J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval

excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on

attelle immédiatement?

--Certainement, répondit Philéas enchanté. Sagababa, va l'aider et

reviens nous avertir quand tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?

POLYPHÈME.--Un instant! vous êtes trop confiant, Saindoux; allons voir

ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une

rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.

PHILÉAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre équipage, avant de

nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident...

L'HÔTE, _vexé._--Ces Messieurs vont voir par eux-mêmes qu'ils peuvent

avoir toute confiance en moi!

Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escortés de

Sagababa, s'étaient dirigés vers la remise.

L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible véhicule ressemblant

beaucoup à une gigantesque araignée. Un petit siège, avec une boîte

mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa disposition semblait

désagréable et ridicule. Les touristes se regardèrent avec indécision.

--Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.

POLYPHÈME, _haussant les épaules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y

a pas à dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela

sous la main.

[Illustration 39.png]

SAGABABA, _se récriant._--Maître à moi peut pas aller là dedans. C'est

impossible... pas assez de place pour trois.

PHILÉAS.--Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, petit imbécile!

Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture.

SAGABABA, _vivement_.--Maître à moi prend pas Sagababa?

PHILÉAS.--Ma foi non!

SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter maître à moi! Lui

aller sur genoux de maître à moi. Bien, comme ça?

PHILÉAS.--Idée saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et

m'écraser de ton poids? dans une promenade d'agrément! va te promener à

pied où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. Allons voir le

cheval à présent, Polyphème.

Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hôte, laissant Sagababa

humilié et désappointé...

Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il ne se tint pas

pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, à part

quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien.

Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait vigoureux, mais

il avait une jambe de derrière enveloppée de linges et soigneusement

ficelée, ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes remarques

de Polyphème excitèrent l'indignation de l'hôte.

PHILÉAS, _avec fermeté_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas

ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-être un invalide!

POLYPHÈME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce

vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon

hôte?

L'HOTE, _suffoqué._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact,

sachez-le. Il a une écorchure, voilà tout. Cela arrive à tout le monde,

Monsieur en est la preuve.

PHILÉAS, _mécontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez

pas à une bête, entendez-vous! Modérez vos idées biscornues et

développez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il

faut que je voie pour croire.

[Note 15: Philéas veut dire saint Thomas.]

POLYPHÈME.--Vous dites, mon ami?

PHILÉAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation

historique pour confondre notre hôte.

La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé que son ami riait de

la colère de l'aubergiste, fit chorus avec entrain.

L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages qui cachaient la jambe

malade, fit voir qu'à part des écorchures en voie de guérison, l'animal

n'avait, en effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.

On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective d'un bon

paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux

touristes.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 51 / 77 题