--Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait après quatre lieues de
marche ascendante le gros Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?
POLYPHÈME.--Je le suis raisonnablement. Un être à part, c'est ce
polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela.
Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit
nègre qui bondissait comme une balle élastique devant la caravane.
L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute;
mais cet exploit ne s'accomplit pas sans émotion. Il retomba sur le
côté et roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, lequel se
raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la présence d'esprit
de s'arcbouter sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à
déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques bosses et à plusieurs
bleus. Philéas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement
Sagababa.
--Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? s'écria-t-il; au
lieu de m'approcher avec une précaution respectueuse, vous meurtrissez
l'objet de votre vénération, petit drôle!
A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant l'oreille d'un air
penaud.
Enfin, après de nombreux efforts, les touristes arrivèrent au sommet de
la célèbre montagne. Mais là, leur désappointement fut complet; ils ne
voyaient rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient à
leurs yeux toute apparence de vue!
--Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous
avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une
bonne installation pour déjeuner.
Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide
s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons.
--Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne
descend à pic à quatre mille pieds!...
Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son
imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son
téméraire «maître à moi».
--Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria
Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide,
avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et
féerique tableau!
En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais
brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs
ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient
de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages
pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes
des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois
reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la
vue merveilleuse qui les enchantait.
[Illustration 34.png]
Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas,
revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les
provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins
intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner...
A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée,
un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux
larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère.
--C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis
que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque.
Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achevé,
Philéas, cédant à la fatigue, s'endormit après avoir (pour se mettre à
l'aise, disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il resta
jambes nues, malgré les observations du guide et les plaisanteries de
Polyphème. Ce dernier fut bientôt absorbé par une esquisse de la vue
superbe qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient entre eux.
Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla brusquement en
poussant une exclamation douloureuse. Polyphème se retourna.
--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
Philéas geignait en se frottant le mollet gauche extrêmement enflé.
--En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en
dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une
jambe que j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et ça me
cuit partout!
Polyphème examina le mollet malade.
--Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, répondit-il au dolent
Philéas. La difficulté à présent, c'est de descendre la montagne. Guide,
donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous la partie malade
avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien.
[Illustration 35.png]
--Quel dommage! observait Philéas tout en se frictionnant la jambe, de
gaspiller comme cela cette admirable crème! J'en aurais encore mangé
avec tant de plaisir!
POLYPHÈME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous.
PHILÉAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la même chose, Tueur!
L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; il put marcher sans
trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et
ses guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.
Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. Son
humiliation augmenta lorsqu'il aperçut au bas de la montagne un groupe
au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce
rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient
attendre les touristes. Ceux-ci, arrivés à une certaine distance,
entendirent des fragments de phrases qui les étonnèrent et les
intriguèrent même beaucoup.
--Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.
--Certainement, s'écria la vieille; je reconnais leur... (ici sa
voix baissa et quelques mots échappèrent aux voyageurs); et puis,
ajouta-t-elle, v'là leur singe avec eux.
PHILÉAS, _interloqué_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-là? qui
reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on?
POLYPHÈME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre...
Philéas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'idée de nous
prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle
nous attend après avoir charitablement ameuté le voisinage pour nous
fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux
poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colère. Ce
dernier, hors de lui, courut vers la servante occupée à pérorer et lui
arracha son bonnet en criant:
--Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?
[Illustration 36.png]
La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui l'entouraient se
jetèrent sur Sagababa. Philéas et Polyphème s'élancèrent au secours du
petit nègre et la mêlée fut complète!
Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les
principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir
séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent
longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à
travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée
comme une mule.
Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la
faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur.
--Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes
la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve
qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne
la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds
hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle!
je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé,
faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il
nous arrivera malheur à tous, c'est certain!
Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes;
s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur
sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la
frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.
Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre.
[Illustration 37.png]
--Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines
paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle
appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se
rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des
personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale
élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides
pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée
de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et
envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre
village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on
verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un
nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures
glorieuses!
A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia
poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa
un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet
perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas
manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les
offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se
mit à les manger à belles dents.
Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur
auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de
se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme
de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée.