--Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant
brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous
pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?
Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de
Philéas.
--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il
pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept
lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant
sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le
retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas
d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce
cas!
Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections,
faites d'une voix endormie et plaintive.
--Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord
vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas
du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa.
Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux
ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur;
tenez, je vais vous aider.
Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de
son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et
l'enveloppait dans son pantalon.
Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur
paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux,
puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin
que leur indiquait l'hôte.
Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance
qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait
cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs
fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une
longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête.
--Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans
l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...
Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu
l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de
portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité
de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui
bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se
mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème,
harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du
prunier.
[Illustration 32.png]
--Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi,
Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas
avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!
Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait
comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le
gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à
son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de
Sagababa sur son arbre.
Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier,
à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus.
La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de
Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu
rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles
prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable.
Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur
la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à
dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut
tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration
goguenarde les exploits de son gros ami.
--Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac
de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous
avalez avec tant d'entrain?
A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de
l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de
gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise.
Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:
--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller
retrouver mon drôle là haut pour...
--... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça,
mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à
l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je
me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le
village qui nous a été indiqué tout à l'heure.
Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche
et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.
Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la
dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin
dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était
avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit;
ils ne virent aucune auberge.
Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant
son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il
entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun!
--Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une
idée subite.
[Illustration 33.png]
--Merci, mon bon! riposta Polyphème.
--Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention
aux répliques de son ami.
POLYPHÈME.--Ça, c'est un fait.
PHILÉAS.--Dans ce village, il y a une église...
POLYPHÈME.--C'est positif; nous sommes devant.
PHILÉAS, _avec volubilité_.--Pour une église, il faut un curé; pour
le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander
l'hospitalité...
SAGABABA, _avec élan_.--Et y manger, maître à moi?
PHILÉAS, _avec majesté_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se
frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut
frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance,
Sagababa, et introduis-nous convenablement.
Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se
reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette
avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les
amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une
vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en
criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa
un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader
la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.
Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était
pétrifié de son _succès_.
POLYPHÈME.--Elle nous a pris pour des voleurs!
PHILÉAS, _irrité_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs
comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes
d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même!
POLYPHÈME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart
d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué
en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur
laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une
auberge; allons-y.
Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les
malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa.
C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se
reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le
lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement
l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le
chapitre suivant.