Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les
voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant
nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes
ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en
servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en
travers de son havre-sac.
La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient
les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus
beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant;
tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière
d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas
en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions,
bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de
Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son
gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé
qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas,
fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le
point de réunion déjà fixé.
[Illustration 30.png]
Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à
moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre
la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de
superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des
objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui
désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir
parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes
palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt
malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.
Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant,
Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui
raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui
retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses
pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se
désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté
qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa
marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans
tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.
Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était
installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le
séparait de Philéas et dominait le campement choisi.
Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant,
il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de
«maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux
manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations
de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche
habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie.
Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé
comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards
désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite
les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il
entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait
de temps en temps le café de «maître à moi».
--Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment
pourrai-je me tirer de là?
POLYPHÈME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon;
une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me
rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.
PHILÉAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le
genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par
ici.
Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui
faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il
avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout
à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa
détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents.
Polyphème s'en amusait de tout coeur.
Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se
passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait
pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas
charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème:
--Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi?
[Illustration 31.png]
Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.
--Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y
a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa
est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui,
sur son arbre...
Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la
misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas
horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit,
roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe.
Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait
une bouteille de sirop et la dégustait.
Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda
Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène
indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux,
gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé
sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et
courut tout d'une traite se réfugier dans le bois.
--Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà
encore une de ces aventures comme vous les aimez.
PHILÉAS, _les dents serrées_.--Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon
avantage...
POLYPHÈME, _d'un air naïf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est
toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne
le niez pas!
PHILÉAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile.
POLYPHÈME, _insistant_.--... Et intrépide! il faut être hardi pour
s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.
PHILÉAS, _calmé_.--Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne?
POLYPHÈME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée.
PHILÉAS, _ravi_.--Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il?
POLYPHÈME, _avec aplomb_.--Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré
les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait
peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir
remporter son attirail.
Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches
la tête grimaçante du petit nègre.
Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il
serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur;
il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où
le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant
naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer
dans ses hauts faits de touriste.