[Note 11: Voulez-vous...]
[Note 12: Quoi?]
POLYPHÈME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que ça?
PHILÉAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pièce,
parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas.
[Note 13: Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.»
Je ne comprends pas.]
POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes
un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues!
PHILÉAS, _flatté_.--Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend
son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte.
POLYPHÈME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.
PHILÉAS, _hésitant_.--C'est que c'est très difficile à... je vais vous
le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.)
POLYPHÈME, _gaîment_.--Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet!
n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en
campagne.
Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui
tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit
de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il
précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de
ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac.
PHILÉAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette
machine-là? c'est formidable!
POLYPHÈME, _tranquillement_.--Elle est un peu gênante, mon ami, mais
vous pourrez vous en servir tout de même.
[Illustration 59.png]
PHILÉAS, _piteusement_.--Croyez-vous?
POLYPHÈME, _souriant_.--Dame! il n'en coûte rien d'essayer.
PHILÉAS.--Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle
marche bien.
POLYPHÈME.--Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup.
SAGABABA, _avec empressement_.--Voilà eau, maître à moi; moi verser?
PHILÉAS.--C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer
cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un
canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour
tout de bon. (Il la prend sous son bras.)
POLYPHÈME, _intrigué_.--Qu'est-ce que vous faites donc?
PHILÉAS.--Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il
s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça...
POLYPHÈME, _gaîment_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez
ainsi... armé chez nos voisins?
PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte
condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la
machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis
fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah!
miséricorde!...
La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas.
Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son
instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui
déjeunaient.
La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur!
Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que
Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était
complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis
d'un air hébété, avec son arme au bras.
Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena
dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.
--Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction.
Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!
POLYPHÈME.--Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas.
--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.
--Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez
tourné le dos constamment.
--C'est vrai, observa Philéas rassuré.
--Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua
Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver,
soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de
bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner.
Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés
de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour
chasser les... chameaux.