--Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son gros compagnon, le lendemain de
son arrivée. Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?
PHILÉAS.--L'Algérie me semble très superbe, Tueur, complètement
magnifique, excepté ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se
gratte avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt minutes hier,
et puis j'y ai renoncé; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre
cent quatre-vingt-neuf piqûres; ça me cuit partout... il me semble que
je suis dans un bain de moutarde.
POLYPHÈME.--On se fait à cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez
plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?
PHILÉAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable à eux de se
montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tête?
POLYPHÈME.--Comment, «en chemise»! Ce sont des manteaux appelés burnous
et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur
costume.
PHILÉAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tête
et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon
cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir
les environs, aujourd'hui?
POLYPHÈME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous
mettrons en route dès que nos chevaux seront prêts.
Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs de la promenade.
Resté seul, Philéas s'ennuya promptement, agacé qu'il était par les
puces qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, attachant sur
son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flâner dans les environs en
attendant son ami.
Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à face avec un petit nègre,
noir comme du charbon et dont la figure était remarquablement drôle,
intelligente et maligne, malgré une affreuse laideur.
Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, ce qui le rendait
d'autant plus extraordinaire.
PHILÉAS.--Ah! le drôle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le
français?
LE PETIT NÈGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc.
PHILÉAS.--Comment te nommes-tu, petit?
LE PETIT NÈGRE.--Pauvre négrillon s'appeler: Sagababa.
PHILÉAS, _éclatant de rire_.--En voilà un nom cocasse! Eh bien,
Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à un arbre à fruit quelconque? je
grille de manger des produits africains; ils doivent être excellents,
surtout cueillis tout frais!
[Illustration 24.png]
SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc.
PHILÉAS, _flatté_.--Il est très poli, ce moricaud! Faisons vite cette
course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre
mon illustre compagnon.
Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philéas oubliait ses
puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position.
--Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. Pauvre Sagababa
s'enfuir de chez maître méchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir
faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi aime
bien hommes français. Bons, grands, généreux; voudrais servir toi!
serais si content! t'aimerais tant!
PHILÉAS, _avec bonté_.--C'est bien difficile, mon pauvre garçon; en
attendant, cherchons des fruits; nous voilà à l'entrée d'un joli bois
qui doit avoir...
Un épouvantable rugissement, un véritable tonnerre éclatant à cent pas
des promeneurs interrompit Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié,
mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre.
Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se précipita vers un rocher
voisin au moment où un lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée,
se battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière du bois,
rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excité par la peur,
devint leste comme Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une
telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses bonds, n'arriva
pas à temps pour le saisir...
--Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable.
--Pas encore, répondit Saindoux d'une voix entrecoupée, mais je crois...
que... ça ne tardera...
Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait
de bondir contre le rocher et ses énormes griffes avaient presque touché
Saindoux.
Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi;
quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oublié ses
cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se
frappant la tête avec joie.
--Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, du haut de son arbre.
--Moi homme de génie, petit bêtat, répondit Philéas avec orgueil. Tu
ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne
t'attends pas à mon invention...
En disant ces mots, il détacha de son dos la cage où se trouvait
fifi-mimi.
--Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux
d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de
là, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne
dégringole pas, ou tu es perdu!
Le lion rugit...
PHILÉAS.--Je suis prêt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la
cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!...
au chat!... pschit....
[Illustration 25.png]
Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, s'élança de plus belle
contre le rocher. Philéas se tenait sur ses gardes, et au moment où
la bête féroce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea
habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil.
--Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.
--Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher!
Est-ce amusant! bon, il s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les
barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la
gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de côté! en
voilà, une comédie... Va-t-il être content, M. le Vicomte, quand je
lui raconterai cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand
homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais inventé cette façon
de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voilà qui fait dodo pour
toujours. Hé!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...