VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!

Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par

Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville,

si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre

attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde,

que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer

sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que

Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé

là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste

sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas

baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux

suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux.

Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la

figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés,

les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui

semblait fasciné.

L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu

m'insultes... et dans mon pays, encore!

PHILÉAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais

comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.

L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis _pas

tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme

une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air!

bagasse!!!

POLYPHÈME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami:

calmez-vous, je vous en prie, en songeant...

L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon

défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que

c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en

flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien

qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise:

--Qu'est-ce que je vous ai fait?

--Ze lui réponds: «rien!»

--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?

--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique.

POLYPHÈME, _riant_.--C'est magnifique! où voulez-vous en venir,

Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce

genre!

PHILÉAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça!

POLYPHÈME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.

[Illustration 22.png]

L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze

ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.

POLYPHÈME.--Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous

battrez sur le bateau.

L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr!

POLYPHÈME, _bas_.--Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne...

Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!

PHILÉAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui

avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous

nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme

ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous,

bouillabaisse?

L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la

main, Monsieur?

POLYPHÈME, _bas_.--Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux

brave.

PHILÉAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons,

bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!...

L'INCONNU, _effrayé_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes?

PHILÉAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon

arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une

vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous

nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines.

Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre

sautera. Ça vous va-t-il?

Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra

terrifié.

--Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir

par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille.

PHILÉAS, _majestueusement_.--Vous êtes père de famille? je vous fais

grâce, alors.

[Illustration 23.png]

L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas précisément... ze ne suis pas marié.

PHILÉAS, _avec colère_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors?

L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une

famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux,

grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze

périssais.

PHILÉAS.--En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas

Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je

vous en avertis.

L'INCONNU, _très émotionné_.--Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin,

mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre

tante, Alménie Saindoux.

PHILÉAS, étonné.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler

de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!

La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et

allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le _Zéphyr_, qui devait les

conduire en Algérie.

A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse

de faire marcher _rondement_ le navire.

POLYPHÈME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens;

laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces

deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme.

Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle.

PHILÉAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre

pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec

enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur

maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite

aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)

POLYPHÈME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce

pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il

va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures.

Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à

des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice.

Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin

de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua

vigoureusement le gros dormeur.

--Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures

moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.

--Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est

merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit

aux matelots pour nous faire aller de ce train-là?

--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans

du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait

travailler ferme, vous devez le comprendre.

L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le

dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se

frappa le front.

--Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à

Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.

POLYPHÈME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne?

PHILÉAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier,

alors?... Comment...

POLYPHÈME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!

PHILÉAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit?

POLYPHÈME.--Non, le dix.

PHILÉAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphème...

POLYPHÈME, _feignant de se fâcher_.--Ah! mon cher, vous êtes terrible

avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs

vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin!

Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute

espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un

désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se

firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne

rien perdre de leurs aventures dans ces parages.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 27 / 77 题