BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!

Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!...

--Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; elle file comme un

charme! Allons, nous voilà partis pour Blidah, illustre Polyphème... Un

temps de chemin de fer et nous y serons!

POLYPHÈME, _souriant_.--Pas tout à fait, mon cher; il y a la mer à

traverser, en outre.

PHILÉAS, _dédaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-là, ce n'est pas

grand'chose.

POLYPHÈME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont

déjà gentils!

PHILÉAS, _incrédule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui

veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-là; mais ils ne

m'attraperont pas comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement

qu'en deux heures nous serons rendus à Alger.

POLYPHÈME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une idée excellente,

délicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la

main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, quel trésor j'ai

là, mon Dieu!

PHILÉAS, _modestement_.--Vous êtes bien bon; je suis trop poli pour vous

démentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille)

nous valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons pas... (il

bâille).

POLYPHÈME.--D'envie de dormir, hein?

PHILÉAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait

somnoler un peu.

POLYPHÈME.--Ne vous gênez pas, mon cher; dormez.

PHILÉAS, _scandalisé_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas

respectueux!

POLYPHÈME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon côté.

PHILÉAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer

sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre;

je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.

Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures

s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous

continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était

arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt

pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit

s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son

coeur, et alla rejoindre les dîneurs.

[Illustration 19.png]

Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures

s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé.

Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la

décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre

wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y

compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et

Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur

sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du

changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit

tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là.

Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut

stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se

tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent

ce qui avait motivé le changement de wagon.

Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait

dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon,

persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt.

Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa

banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant,

puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une

obscurité complète.

PHILÉAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?...

hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous...

Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même

fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois

deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la

voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre

bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle

position, grand Dieu!

[Illustration 20.png]

Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. Deux hommes parurent

avec une lanterne sourde.

PREMIER EMPLOYÉ.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumière pour

s'y conduire en plein jour!

PHILÉAS, _à part, épouvanté_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur!

c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs!

[Note 8: Sésame.]

DEUXIÈME EMPLOYÉ.--Est-_il_ là?

PREMIER EMPLOYÉ.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de

mon marteau.

PHILÉAS, _anéanti_.--Miséricorde! ils veulent me torturer avec des

clous, les misérables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent...

tant pis, il arrivera ce qu'il pourra!

PREMIER EMPLOYÉ.--Allons! dépêche-toi; il faut lui faire son affaire et

lestement encore!

A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se précipita hors du wagon

sur eux, en vociférant: «Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»

Les employés, effrayés de ces cris, le prenant pour un malfaiteur,

rendirent avec usure au gros Philéas coups de poings et coups de pieds

en appelant leurs camarades.

On accourut de toutes parts et l'on parvint à s'expliquer. Ce fut

long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il était,

prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le détromper qu'en le

conduisant à la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer.

Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et demanda à rejoindre

Polyphème à la station suivante, pensant avec raison que son ami devait

l'y attendre.

Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de

cette scène ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc

de Saindoux qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand sérieux:

--Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans

une heure, mais dans un quart d'heure.

--A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; vous êtes un brave

homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plaît.

--Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant à Saindoux une

locomotive prête à partir.

PHILÉAS.--Mais ce n'est pas un train, ça!

LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de

Tartarie, Monsieur; avant de le lui expédier, on le fait servir à

quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre.

PHILÉAS, _flatté_.--Monsieur, vous êtes bien bon; je dirai même que vous

êtes un homme charmant! j'accepte avec joie.

Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de

rires étouffés et la locomotive partit avec la rapidité de l'éclair.

Elle allait, en réalité, rejoindre un train de marchandises pour

remplacer une machine déraillée et le mécanicien, riant sous cape,

s'amusait à exciter la terreur de Philéas par des récits lugubres

d'accidents horribles, à l'endroit même où le gros voyageur s'était

placé.

Philéas avait beau changer de place, le lieu où il était se trouvait

rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui

recommandait son âme à Dieu, respira librement en voyant Polyphème sur

le quai de la station.

PHILÉAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, mon ami, laissez-moi

descendre, s'il vous plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané

conducteur!... Polyphème, courez après nous! à la garde! à la garde!...

... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait passé comme le

vent, laissant derrière elle Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire

de cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq,

les cheveux ébouriffés, gesticulait comme un furieux sur la machine.

Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui offrit de l'installer

dans une autre locomotive qui allait à la station de Polyphème.

Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, pendant que le malin

conducteur s'éloignait, à la grande satisfaction de Saindoux qui se

croyait au bout de ses peines.

Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait son ami, mais

en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la

distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut

dans un énorme panier placé près de son ami.

Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se dépêtrer de sa prison.

Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se

redressa bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé de jaune

d'oeuf!

PHILÉAS, _furieux_.--Sac à papier! j'ai du guignon... quelle omelette,

mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps...

Prelotte! comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y

vois plus clair... holà! ça coule dans mes oreilles, j'en ai plein la

bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...

Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si bien que le bon gros

Saindoux finit par en faire autant de bon coeur.

[Illustration 21.png]

Il alla se débarbouiller et se changer de la tête aux pieds, retrouva

avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème

un autre train qui les mena sans accident à Marseille.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 25 / 77 题