LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS

--Tout est-il prêt?

--Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, mes valises aussi; mes

sacs sont bourrés comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier.

Nous partirons quand vous voudrez!

En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta les mains d'un air

radieux.

--A merveille! dit Polyphème; alors je vais écrire à notre ami, M.

Pierrot, que nous partons demain pour Blidah.

PHILÉAS, _effaré_.--Hein! quoi! plaît-il? déjà en Afrique? Et notre

tournée en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme ça?

POLYPHÈME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de

cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger,

là-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne dérange en

rien nos projets.

PHILÉAS, _rassuré_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot

que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de

Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je

me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à

mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par

l'entremise de cet homme estimable.

Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne

doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus

leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire:

_Polyphème à Pierrot._

Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci

mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la

meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte

payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne

me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme

je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon

précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions

vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai

semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des

plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je

taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte

d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous

verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête!

qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au

courant, cela va sans dire.

Bien à vous,

Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces.

Pour vous et nos amis, Charles N.

_Lettre de Philéas à M. de Marsy_.

Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon

être que je vous écris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en

vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y

va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu

et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.

Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous

recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon

existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai

d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que

je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon

voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a _re_renvoyée; je la lui ai

_rere_renvoyée... elle me l'a _rerere_renvoyée! alors... la voilà!

Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec

violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée,

pas vrai, Monsieur le Vicomte?

Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes

routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des

bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés.

Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle

_crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors,

il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une

terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des

_crampistes_ s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les

coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare

les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui

causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.

Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses

lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur

et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que

d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça

servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions.

--A rien, m'a-t-il dit.

--Alors pourquoi le fait-il?

--Pour amuser le public.

--Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la

donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier;

c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé

aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un

spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison

d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent.

Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales

coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive.

C'était comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les

_poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y

avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est

pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un

amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à

manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous

ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et

méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les

chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum!

les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les

pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée,

ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des

écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant

des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on

entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec

sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait

s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à

lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était

plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le

poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant

cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe

sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se

cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui

avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas

d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte[7]

les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la

perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux,

fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se

tenait les côtes.

[Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.]

[Note 6: Sportmen.]

[Note 7: Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).]

Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et

elle se venge.

--Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle

m'arrache tout, cette horreur de bête! Gusman, mon pauvre mari, au

secours! sauve ton Isménie...

Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche de faire partir la guenon.

Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte épouvantable.

Gusman se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches pour de

bon! L'arrivée du maître avec son grand fouet a tout apaisé; il avait

réussi à se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la

grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calmée, a

lâché Gusman et la perruque; tout le monde s'est en allé, riant encore

de toutes ces bonnes farces!

Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. Je vous r'écrirai de

Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de

voyage.

[Illustration 18.png]

En attendant, je vous prie, avec toute espèce de civilité puérile et

honnête, de faire agréer à votre aimable et digne famille mes respects

les plus respectueusement respectueux. Je vous réitère, à vous, Monsieur

ami et Vicomte, que je suis avec une émotion profonde et serai pour la

vie!...

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 22 / 77 题