M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas.

M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un

vrai journal que cette missive.

[Illustration 10.png]

PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles.

Allons, papa, commencez vite.

JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard!

PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!

JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, très cher frère!

PAUL, _de même_.--Je t'imite, très chère soeur!

[Illustration 11.png]

Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien élevés que

j'entends parler avec tant d'aigreur?

JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi,

Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu!

PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant.

M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des

choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à

lire. Écoutez bien. (Il lit.)

Monsieur et cher Vicomte,

M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour

quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire,

tout aidé que je suis par mon illustre ami _Gérard_.

Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part

quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect)

en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station

où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y

suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels

m'ont raffermi le corps.

En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet

très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à

_pantomimer_ comme lui.

Les enfants éclatent de rire.

PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas _pantomimer_!

JEANNE.--Ça devait être joliment drôle, leur conversation!

M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose même dire que je suis devenu en

quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!

Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort

obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant,

Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que

je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police?

--Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné.

--La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me

répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et

si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende

à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner

l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai

la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir.

--Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est

établi?

--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me

répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de

distinction qui arrivent à Paris...

(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication

me flatta un peu.)

--Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom,

m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!

--Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant.

Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la

taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et

sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports

perdus_.

Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du _bureau des

passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon

histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un

coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume

de l'épithète de _Jocrisse_ qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que

ces _chemindefériers_ sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?

[Illustration 12.png]

Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière

dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!)

je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules

Gérard.

[Illustration 13.png]

--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de

le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il

vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre.

Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand

homme! que je me dis en moi-même.

Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire

comme du charbon.

Je me précipite dans ses bras en criant:

--Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos

dangers et vos voyages.

Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en

disant:

--Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?

--Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet

accueil pas gracieux du tout.

--Oui; après?

--Moi, je suis Saindoux!

--Qu'est-ce que ça me fait?

--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi,

votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et

me voilà...

Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui.

Le monsieur se met à rire.

--Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne

en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne

voulant nullement emmener de compagnon de chasse.

Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou

à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que

m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, _hôtel du Paon magnifique_,

rue des _Mauvais-Garçons_. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux

cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie:

--Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je

vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale

tournure. Venez vite dîner, mon cher.

Je lui réponds avec dignité:

--Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez

le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait

jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes

un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...

Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en

joignant les mains:

--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas

encore le nom célèbre de _Polyphème Gérard?_ Malgré ma modestie bien

connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans

les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue

des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais

seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence!

Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout

saisi et que je dis timidement:

--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et

dangereux?

--Je suis _le Tueur de colibris féroces_, qu'il répond avec majesté. Ces

animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri

de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes

oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et

déchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser

et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la

reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout

entières?

Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui

daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent

d'admiration et de joie.

--Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus

d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la

mort!

Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces»

éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut

jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)

--Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos

préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?

--Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.

Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de

ne jamais m'en séparer.

Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous

allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris

féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop,

et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule,

idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien

tant que de déplaire à mon ami le grand homme!

Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à

vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes

très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre

épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me

rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir

de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte,

j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit

pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie.

Philéas Saindoux.

P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils

et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement

inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins

gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment

comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de

toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me

mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 13 / 77 题