LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES

Peu de temps après être revenu de son voyage aux bains de mer, M. de

Marsy reçut la visite de Philéas Saindoux[1] qui le pria de venir

honorer de sa présence une réunion musicale et lui raconta ce qui suit:

Deux chantres renommés, demeurant dans des villages différents,

s'étaient donné rendez-vous à Beaugé pour savoir lequel des deux avait

le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait une

magnifique et formidable voix de basse profonde. Il était presque sans

rival à dix lieues à la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait

lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands,

grands et petits.

[Note 1: Voir _Les Débuts du gros Philéas_, du même auteur (chez

Hachette).]

Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix

de ténor des plus aiguës. Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces

artistes, les deux villages étaient en rivalité déclarée.

[Illustration 02.png]

Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les chantres et leurs

fanatiques avait empêché toute lutte.

Le grand jour arriva bientôt.

Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des

rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aimé,

tandis que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège non moins

pompeux.

[Illustration 03.png]

Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il

était impossible à leur concitoyen de donner une seule de ces notes

formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet

continuant, ils tinrent conseil.

[Illustration 04.png]

Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue;

il portait à la main un panier couvert.

--Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle voix va nous

émerveiller plus que jamais tout à l'heure, grâce à ce petit remède;

avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands

chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on assuré.

CANONET.--Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade,

de...

PHILÉAS.--Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher

Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix!

Canonet fit une grimace.

--Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai jamais; s'ils

étaient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y répugne!

Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour de lui.

--Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que

tu as l'honneur du village à soutenir! Si tu recules, nous sommes

déshonorés!

PHILÉAS.--C'est sûr! suivez mon raisonnement. Si ça le dégoûte, ça lui

répugne; si ça lui répugne, ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur,

il n'avale rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à _cagner_

devant ce piailleur de Rossignol.

Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se décida à prendre le

remède de l'inexorable Philéas.

--Vous le voulez tous? dit-il avec résignation, allons! je me dévoue

pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et...

PHILÉAS, _vivement_.--Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille

avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz

des nouvelles!

CANONET, _avec effroi_.--Comment! les coquilles aussi?

PHILÉAS, _tranquillement_.--Bah! il n'y a que la première qui coûte! les

autres iront toutes seules. CANONET.--Vous en parlez bien à votre aise,

vous! goûtez-y donc un peu, pour voir.

PHILÉAS, _avec aplomb_.--Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin;

tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos

espérances, vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos concitoyens,

Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous écouterez nos voix

aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!

[Illustration 05.png]

CANONET, _ému_.--Assez! je cède aux instances de mes compatriotes! (On

le félicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur)

finissons-en! Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener ma voix

_hégarée_.

En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala avec des efforts et

des contorsions terribles un des oeufs que lui présentait Philéas.

CANONET.--Hou! heu! heu! satanée coquille! avec ça qu'elle est d'un dur!

(Il mâche.) Là! ça va mieux comme ça. (Il respire.)

PHILÉAS, _avec empressement_.--En voilà un autre, mon ami.

CANONET.--Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intérieur, voilà

tout. Ça suffira.

PHILÉAS, _contrarié_.--Il fera moins d'effet, aussi.

CANONET.--Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) À la bonne heure, comme

ça. (Il en avale un autre.) Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une

lettre à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui passe...

qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.)

PHILÉAS, _ahuri_.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?

CANONET.--Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là! oh! là! là! que j'ai

mal au coeur!

PHILÉAS, _vivement_.--Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq

oeufs. Il t'en faut un sixième, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas,

puisqu'il est mauvais.

CANONET, _avec terreur_.--Je n'en veux plus. J'en ai assez.

PHILÉAS, _affairé, sans l'écouter_.--Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche,

un oeuf frais, très frais ou nous sommes perdus!

Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter l'oeuf demandé; on

cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une

poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut vers la niche et fit

triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit

cercle autour de lui, pour savoir si le remède avait réussi.

La joie de ses amis fut complète quand Canonet fila un son formidable,

qui fit pâlir Rossignol et ses adversaires, groupés à l'autre bout de

la place. Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant,

déclara que ses moyens étant au grand complet, la lutte pouvait

commencer.

Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable,

Rossignol, inquiet des _préparatifs_ de son adversaire, buvait force

tisanes de toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première force,

hochait la tête en le voyant faire. Rossignol, ennuyé de ses gestes

désapprobateurs, l'interpella brusquement.

ROSSIGNOL.--Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de me blâmer, toi! N'est-ce

pas prudent de m'éclaircir la voix comme mon rival?

LARIGOT.--Oui, mais pas de cette manière-là. Je crois avoir entendu dire

que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça

vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites.

ROSSIGNOL, _frappé_.--Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me

l'a dit. Mais où avoir cette boisson?

LARIGOT.--Il faut demander à Philéas. Saindoux n'est pas du village de

Canonet, ça doit lui être égal de te voir triompher de ce fifi-là!

Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait, tout fier de voir, le

succès du remède indiqué par lui.

En entendant la requête de Larigot, Saindoux hocha la tête et clignant

de l'oeil d'un air malin:

--Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je suis partisan de

Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et généreux. Je veux bien

vous aider à chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile à

trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule à

lait.

LARIGOT, _naïvement_.--Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur

cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitières, je pense!

Et les deux hommes se mirent en quête de _poules à lait_. Ils étaient

allés dans quelques maisons sans rien trouver quand Philéas, se frappant

le front, s'écria en se pinçant les lèvres:

--Que nous sommes bêtes! allons nous informer près de M. de Marsy. Il

connaît ces choses-là; il nous renseignera tout de suite.

--C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne idée. Allons lui

demander des renseignements.

La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrèrent au

pauvre Larigot son erreur grotesque.

M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait de poule et Larigot,

très vexé de sa bêtise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis

que le malin Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son ami

Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules.

[Illustration 06.png]

Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et, montant chacun sur un

tonneau, se placèrent l'un en face de l'autre.

Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger la lutte, se tenait

debout d'un air fier et majestueux.

PHILÉAS.--Mesdames et Messieurs, nous voilà tous ici pour juger ces deux

talents; ils désirent savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et

pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment. Canonet, commencez;

donnez-nous un échantillon de votre belle voix!

Un silence profond s'établit et Canonet entonna un psaume avec des

variations composées par lui. Sa voix formidable retentissait avec

l'éclat du tonnerre.

Le public extasié applaudit avec frénésie.

Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant.

Mais Rossignol commença à son tour un motet à roulades et fit de tels

prodiges dans un autre genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à

des roulades prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes, que

l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol rassuré contempla d'un

air de pitié la terrible basse.

Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal de Philéas, sa voix

partit-elle comme un ouragan déchaîné. Il hurla un _Magnificat_ de sa

composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en

tremblaient.

Rossignol répondit au _Magnificat_ par un cantique où il épuisa tous les

trésors de sa vocalise; il lança des sons tellement aigus, que Canonet,

hors de lui en voyant le triomphe lui échapper de nouveau, entonna pour

couvrir la voix de son adversaire un _O Filii et Filiae_...

La scène devint alors impossible à décrire. Canonet mugissait; Rossignol

glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient

pour leur champion. La foule criait, en applaudissant à tout hasard!...

Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable _couic_, puis

s'arrêter tout court en gesticulant...

Canonet étonné se tut et tout le monde contempla avec stupéfaction

le ténor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces

abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.

PHILÉAS, _effaré_.--Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant à

voir, mon pauvre garçon!

ROSSIGNOL, _désolé_.--Couic!... couic!... coui... i... ik!!

--Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident, s'écria le

docteur Boutié, en sortant de la foule et courant à Rossignol; vous vous

êtes brisé le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forcé!

ROSSIGNOL, _effrayé_.--Couic! couic!... i... ik!...

LE DOCTEUR.--Venez, je vais vous donner un traitement à suivre, car

votre état est fâcheux et réclame des soins immédiats.

ROSSIGNOL, _tristement_.--Couic!...

Et le docteur emmena Rossignol, consterné et repentant.

Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la fin malheureuse de la

lutte; son chagrin réuni aux oeufs crus lui tourna le coeur...

--Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé. Il n'a rien voulu

garder!

Chacun retourna chez soi en causant de cette scène émouvante; on

plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet.

Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout en s'apitoyant sur

la voix cassée du ténor, on ne pouvait s'empêcher de rire de la figure

qu'il avait faite.

Voyages abracadabrants du gros Philéas · 第 4 / 77 题