Pour répondre à cette question, nous croyons devoir présenter ici le
tableau du gouvernement de l'église. L'Écriture sainte, la tradition et
l'histoire de l'église seront les sources dans lesquelles nous puiserons
tout ce que nous avons à dire sur cet objet important, et il en
résultera clairement que ce gouvernement exclut toute idée d'arbitraire.
J. C., voulant former son église, choisit parmi ses disciples douze
apôtres, et, parmi ceux-ci, il en choisit un à qui il donna le nom de
Pierre, comme pour préparer, dit Bossuet, l'ouvrage qu'il méditait
d'élever sur cette pierre, et lui donna, non seulement une primauté
d'honneur, mais encore une primauté d'autorité et de juridiction dans
toute l'église. Cette prérogative accordée au chef des apôtres n'expira
point avec lui; elle doit durer autant que l'église elle-même, elle
passera pure et intacte à tous ses successeurs dans le siége où il s'est
fixé.
Cependant les apôtres ne demeurèrent point étrangers aux pouvoirs que J.
C. conféra à leur chef; il leur donna aussi immédiatement l'autorité de
gouverner son église, mais avec subordination à la chaire de Pierre, qui
toujours doit en être le centre commun. De là ces expressions si
familières dans les SS. PP. parlant de la chaire romaine qu'ils
appellent _la source de l'unité, l'église-mère qui tient en sa main la
conduite de toutes les autres églises, le chef de l'épiscopat d'où part
le rayon du gouvernement_.
Mais, quelque éminent que soit au-dessus des autres le premier siége de
la catholicité, son autorité n'est point arbitraire; elle est réglée,
dans son exercice, par les canons, c'est-à-dire par les lois communes de
toute l'église.
«Vous avez la plénitude de la puissance, écrivait saint Bernard au pape
Eugène III; mais vous ne devez en user que selon les lois communes, que
le saint siége a faites siennes en les confirmant. Tel a été le
sentiment de tous les Papes, dès l'origine du christianisme.»
«Qui doit observer plus exactement les décrets d'un concile universel
que l'évêque du premier siége?» écrivait le pape Gelaze aux évêques de
Dardanie. «Nous sommes, disait le Pape saint Martin à Jean, évêque de
Philadelphie, les défenseurs et les dépositaires et non les
transgresseurs des saints canons.» «C'est en les observant et les
faisant observer aux autres, ajoute Bossuet, que l'église de Rome
s'élève éminemment sur toutes les églises.»
Il convenait sans doute à la sagesse du divin législateur, en fondant la
société spirituelle de l'église, d'investir ceux qui la gouvernent de
tout ce qui est nécessaire pour la maintenir et la perpétuer. Le pouvoir
que J. C. a donné à saint Pierre principalement, et aux apôtres, a passé
à leurs successeurs, et par une tradition continue, il durera jusqu'à la
fin des siècles. C'est à eux qu'il appartient de statuer sur la
doctrine, et de régler ce qui concerne le régime intérieur de l'église:
mais en cela leur autorité est circonscrite dans des bornes qu'elle ne
doit point franchir. En matière de foi, l'Écriture sainte, la tradition
et les conciles sont la règle dont ils ne peuvent s'écarter; dans ce qui
a rapport au régime intérieur, la discipline générale, approuvée et
reçue dans l'église, fait loi pour eux tant qu'elle n'est point abrogée.
Les décisions de l'église les plus solennelles se font dans les conciles
oecuméniques, où sont convoqués tous les évêques de la catholicité,
représentant l'église universelle; ils en ont l'infaillibilité, et,
d'après les principes catholiques, leurs décrets sur la foi et les moeurs
sont reçus comme dictés par le Saint-Esprit. J.C. lui-même a promis que
l'_erreur ne prévaudrait jamais contre son église_. Quant aux décisions
des autres conciles, en matière de doctrine et de discipline générale,
elles ne font pas loi dans l'église universelle, à moins qu'elle ne les
ait adoptées.
Toutefois il est reçu que les usages dont sont en possession les églises
particulières, et qui prennent leur source dans l'ancienne discipline,
font loi pour ces églises: ils forment, en quelque sorte, leur droit
commun, et ils doivent être respectés sous le régime de l'église qui ne
respire que charité et condescendance: Saint-Grégoire, parlant de
l'église d'Afrique, dit que les usages qui ne nuisent point à la foi
catholique doivent demeurer intacts. C'est là cette vraie liberté dont
parle le concile d'Éphèse, et qu'il défend expressément de troubler.
«Nous faisons consister notre liberté, dit Bossuet, parlant de l'église
gallicane, à marcher, autant qu'il se peut, dans le _droit commun_, qui
est le principe, ou plutôt le fondement de tout le bon ordre de
l'église, sous la puissance canonique des ordinaires, selon les conciles
généraux et les institutions des SS. PP.»
Telle est la nature et la forme du gouvernement de l'église. J. C.
lui-même en a posé les bases: il le destinait à être perpétué jusqu'à la
fin du monde, à traverser les siècles, au milieu des orages comme dans
le calme, et dès-lors il entrait dans son plan de lui donner une forme
fixe et immuable, indépendante des temps et des circonstances, et par là
d'écarter tout arbitraire, car ce qui est versatile au gré des passions
et des intérêts ne peut être de durée. Aussi voyons-nous l'église,
pendant les persécutions des trois premiers siècles, parfaitement
établie, parfaitement gouvernée. Rien ne prouve mieux combien tout est
prévu, tout est bien coordonné. Depuis ce temps-là, Dieu a disposé en sa
faveur le coeur des empereurs et des rois: leur protection lui est utile,
elle lui est précieuse pour donner une force plus pressante à ses
canons, un soutien plus sensible à sa discipline; son gouvernement
s'exerce avec plus de tranquillité, mais il n'en reste pas moins
toujours le même, c'est-à-dire toujours éloigné des voies arbitraires,
comme il est toujours au-dessus des vicissitudes humaines.