J'éprouvais le besoin de former autour de moi une petite réunion
d'hommes d'esprit autant que sages et éclairés. Je connaissais M.
Étienne pour l'avoir vu souvent à l'armée, et je savais qu'il était
agréable à l'empereur, qui l'estimait beaucoup; mais M. Étienne avait
une répugnance insurmontable à entrer en contact avec le ministre de la
police générale. Ce ne fut qu'à la mort de M. Esménard que je parvins,
par l'intermédiaire de M. Arnault, membre de l'Institut, digne de la
plus grande estime, à déterminer M. Étienne à accepter la division
vacante, et qui n'avait pas le plus léger rapport avec le reste du
ministère. L'empereur approuva ce choix, et j'eus beaucoup à m'applaudir
de l'avoir fait, tant je trouvai de loyauté, de raison dans M. Étienne.
J'aurais de bien nobles traits à citer de cet homme, d'un esprit si
brillant et d'un coeur si droit.
Je ne connaissais M. Jay que pour en avoir entendu parler comme d'un
homme de beaucoup d'esprit et d'instruction. Après avoir suivi en Italie
M. le duc d'Otrante, qui lui avait confié l'éducation littéraire de ses
enfans, il avait quitté ce ministre lorsqu'il s'était embarqué à
Livourne pour se rendre en Amérique, et venait de rentrer à Paris. M.
Jay appréhendait beaucoup les préventions qu'il me supposait contre
toutes les personnes qui avaient appartenu au duc d'Otrante. Je ne le
laissai pas beaucoup dans l'incertitude. Je l'appelai près de moi, et je
fus si content de sa personne, de ses sentimens politiques, qu'il ne
prit aucun soin de cacher, et de la modération de son esprit, que je
résolus de l'attacher à mon cabinet, au titre qui lui conviendrait le
mieux. Je lui confiai la fonction de traduire et d'analyser les
productions anglaises, qui abondaient au ministère de la police, par
l'entremise des commissaires de Boulogne. M. Jay accompagnait les
rapports qu'il me faisait sur ces ouvrages d'observations sur la
direction politique de ces publications. Son travail était envoyé
directement à l'empereur, qui m'a chargé plusieurs fois d'en témoigner
sa satisfaction à l'auteur. Quelque temps après, il m'ordonna de le
charger de la direction du journal de Paris.
On m'avait parlé de M. Michaud sous les rapports les plus avantageux; il
s'occupait alors de son bel ouvrage sur les croisades. Je saisis toutes
les occasions de l'attirer chez moi, et j'eus lieu d'être aussi
satisfait de son dévoûment que tout le monde l'était de son esprit: il
s'était rallié de bonne foi au gouvernement impérial. Meilleur juge que
moi du caractère et des dispositions des hommes, et connaissant les
sentimens de M. Michaud, comme son talent, l'empereur m'ordonna de le
placer sur la liste des bénéfices, lors de la répartition des actions de
la Gazette de France. Depuis, l'empereur ne l'oublia jamais dans toutes
les circonstances où il voulut accorder quelques récompenses aux gens de
lettres. Je n'eus jamais qu'à me louer de mes rapports avec M. Michaud,
qui, de son côté, n'eut jamais à se plaindre de mes procédés envers lui;
je crois qu'il ne me refuserait pas cette justice.
J'avais entendu parler de M. Tissot comme auteur de plusieurs
productions littéraires. Je savais encore qu'il devait à l'empereur de
n'avoir pas été la victime des plus lâches ressentimens d'ennemis
implacables, qui avaient voulu le faire comprendre dans les déportations
qui eurent lieu après l'affaire du 3 nivose. Sur les représentations de
MM. Monge, Bertholet, Cambacérès et de madame Bonaparte, qui le
connaissaient depuis long-temps, le premier consul le raya lui-même de
la liste fatale; mais comme on insistait encore pour l'éloigner au moins
de Paris, le premier consul ordonna l'examen le plus sévère de la
conduite de M. Tissot pendant la révolution, et comme on ne trouva aucun
fait à sa charge, le général Bonaparte jugea combien les passions
étaient en jeu dans cette circonstance, et le rendit à sa famille.
Depuis cette époque, deux hommes, exaltés par l'esprit de parti, vinrent
lui confier le dessein qu'ils avaient conçu d'attenter aux jours du
premier consul; le sacrifice qu'ils avaient fait de leur vie pouvait
assurer le succès de leur criminelle entreprise; ils y renoncèrent à la
voix de M. Tissot. Cette bonne action était restée ensevelie dans le
silence pendant plusieurs années. Je l'appris par hasard, et je
m'empressai de la faire connaître à l'empereur. Il en fut touché, et
c'est alors qu'il me raconta lui-même en détail comment il avait sauvé
M. Tissot du plus grand des dangers, dans un moment où chacun voulait
satisfaire ses haines particulières à la faveur d'une circonstance aussi
terrible que l'attentat du 3 nivose.
Je ne révélai point, et je ne devais point révéler cette circonstance à
M. Tissot, et jusqu'à la lecture de mon ouvrage il l'ignorera. Elle me
donna l'envie de le connaître personnellement. Il vivait alors dans la
retraite, ne s'occupant que des lettres et d'un emploi dans les
droits-réunis, dont le chef, M. François de Nantes, un des hommes les
plus spirituels de France, avait beaucoup d'amitié pour lui. Nous eûmes
ensemble une entrevue pleine de franchise. Je n'avais en ce moment à lui
offrir dans mon ministère aucune fonction qu'il pût accepter; je me
bornai à lui demander s'il voulait se charger de me signaler les
ouvrages de littérature et d'art qui méritaient l'attention publique, et
de m'indiquer les jeunes talens qu'il fallait encourager: j'attachais la
plus haute importance au bonheur de contribuer à favoriser son choix. M.
Tissot accepta ce genre de travail et s'en acquitta avec autant de zèle
que de bienveillance. Plus d'une personne lui a dû, sans le savoir,
d'honorables récompenses de l'empereur. Les jeunes gens surtout avaient
en lui un ami et un avocat plein d'ardeur. Plus tard, l'empereur me
donna l'ordre de confier la rédaction de la Gazette de France à M.
Tissot.
À la mort de l'abbé Delille, qui l'avait choisi pour suppléant dans sa
chaire de poésie latine, le premier mouvement de l'empereur fut de
penser à M. Tissot; il vit avec plaisir les suffrages du collége de
France et de l'Institut le lui proposer pour successeur de l'abbé
Delille; M. Tissot fut donc nommé professeur en titre.
L'empereur a toujours fait un cas particulier de la droiture et du
jugement de cet écrivain; je l'ai vu une fois le faire appeler près de
lui pendant les cent jours.
Avec ce petit aréopage, je me crus en état de prévenir les effets de la
prévention, de paralyser la malveillance qui me supposait des intentions
hostiles et des sentimens qui étaient loin de ma pensée; je jugeais, au
contraire, dès mon entrée au ministère, que, pour bien servir
l'empereur, il fallait me tenir dans la ligne de la modération, et
n'écouter aucune haine personnelle. Je voulais surtout agréer aux gens
de lettres, en marquant leurs succès et leur noble attitude dans la
littérature et dans la politique. Les hommes estimables que j'avais
choisis me secondèrent admirablement par leur bienveillance et leur zèle
pour tous les talens. Quant à mon influence sur ces écrivains, les
personnes qui possèdent les journaux de l'époque peuvent se convaincre
qu'ils n'ont pas craint de professer hautement alors des principes qui
plusieurs fois, depuis la restauration, les auraient conduits à la
police correctionnelle. Mais le gouvernement était fort, sa théorie
nationale; il avait rallié tous les esprits et tous les partis. On
aurait regardé comme un fou celui qui aurait prêché la discorde, nous ne
nous inquiétions pas de la liberté de telle ou telle opinion. J'adjure
ces messieurs de déclarer dans quelles circonstances j'aurais pu les
inviter ou les autoriser à employer le subterfuge et la ruse pour donner
telle ou telle direction à l'esprit public. Fort de mon innocence à cet
égard, je reste convaincu, de mon côté, qu'ils ne se seraient prêtés à
aucune lâche complaisance, car ils avaient beaucoup d'indépendance, et
jamais peut-être l'empereur n'a entendu, sur certaines matières, des
vérités aussi fortes que celles que j'ai puisées quelquefois dans leurs
conversations, les plus libres peut-être qui aient eu lieu dans Paris,
et dont aucun d'eux ne craignait jamais les conséquences. La liberté de
ces entretiens fut même rapportée à l'empereur par des personnes dont le
zèle officieux est toujours prêt à nuire.
Je commençais à prendre racine dans des fonctions dont je n'avais aucune
idée quelques mois auparavant, et j'avais déjà moins peur du contact
dans lequel j'étais obligé d'entrer avec toutes les imperfections
humaines.