Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes
d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni
l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos
préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée
varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée
des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée
d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux
efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les
transports: moyens employés pour vaincre la nature et les
espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse
tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail
parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes
principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à
reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix
avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les
Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de
l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette
politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse
royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec
l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron
Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note
injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre
Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en
interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de
Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une
crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer
les conditions.
I
À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25
septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne,
où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise
sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant à profit le
vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre
l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir
jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.
[Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.]
Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque
vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière
sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes
prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le
cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un
négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour
faire un arrangement[272]. À ces demandes, Alexandre répondait par ses
plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en
phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues
n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un
accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre
les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se
dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en
jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait
jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête
de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet
aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire
d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts
du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne
vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui
vous est prescrite[273].» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il
est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que
témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient
abordées[274]»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se
rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque
ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de
plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans
relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.
[Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.]
[Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.]
[Note 274: _Id._]
Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au
nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de
bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick
n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se
suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du
Nord[275]», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et
de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en
activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous
Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter
ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick,
Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre
les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide
à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui
reprochant de mésuser de ses ressources[276].
[Note 275: _Corresp._, 18140.]
[Note 276: _Id._, 18300, 18477.]
En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts
et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la
région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions.
Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses
procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente
infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait
couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes
d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les
compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les
régiments à 4,500[277]. Autour de Davout et en arrière, les princes de
la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer
leur contingent[278]». L'Empereur donne une attention particulière aux
troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à
marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.
[Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les
réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.]
[Note 278: _Corresp._, 18333.]
En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre
divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis
le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne
et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais:
pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: _corps
d'observation des côtes de l'Océan_. En réalité, elle était destinée à
passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à
droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de
l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se
poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres:
celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.
L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en
Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de
deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout
s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre
remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance
profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur
que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul
homme[280]. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux
troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une
puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à
Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.
[Note 279: _Id._, 18218, 18285.]
[Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV,
1656.]
Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits
rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à
de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se
réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux
corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces
disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au
pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une
troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à
prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose
individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses
services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux.
Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps
d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur
destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en
Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le
Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée;
ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris,
Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les
cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un
complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs,
tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux
et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre
divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent
huit pièces[281], mais les régiments ne quittent pas encore leurs
garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points
divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les
parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les
pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude
les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable
appareil[282].
[Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général
toute la _Correspondance impériale_ depuis août 1811 jusqu'à février
1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être
marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.]
[Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.]
Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en
partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la
quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de
réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des
divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et
pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il
attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des
Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui
combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en
revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de _haydoucks_ qui
guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il
jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà
et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent,
décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et
emprisonnés dans nos rangs.
Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les
hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent
quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures
d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son
grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel
redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la
vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les
espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au
corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois
équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la
garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les
énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune:
par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat
comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et
l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des
intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange
complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de
commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de
bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui
abreuverait toute une armée pendant une année[284]» Enfin, pour voiturer
l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa
suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion:
il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux,
commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de
trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense
matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles
dans les profondeurs de l'Est.
[Note 283: _Corresp._, 18281.]
[Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n° 18404.]
Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde
et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à
d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette
universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son
tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses
précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu
dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence
dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de
prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à
l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage
aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et
épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins
aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples
armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de
climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper
d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la
grandeur même et la perfection des préparatifs.
Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains
de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il
cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses
efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la
Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie
de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des
jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre,
il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable
d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout
se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait
en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens
dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre,
il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point
la craindre[285]»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie.
Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des
auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je
suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les
forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et
ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes
qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui[286].» L'effet de ces
menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de
vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos
armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier
aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se
sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la
Vistule.
[Note 285: Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.]
[Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par
Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.]
C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer
systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il
ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune
officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu
définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où
serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements,
quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître
l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à
la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures.
Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon
laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses
iraient trop loin et à le prendre sur le fait.
À demi instruit de nos apprêts, Alexandre ne restait pas inactif. À vrai
dire, il ne pouvait plus guère augmenter ses armées, ayant fait appel
depuis longtemps à tous ses effectifs disponibles: il venait encore
d'avouer à l'ambassadeur d'Autriche que les corps étaient «au parfait
complet[287]». Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept
divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix
escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize
cents bouches à feu[288]: «mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir
pour cela: je mets à profit le temps qu'on me laisse[289].»
[Note 287: ONGKEN, rapport de Saint-Julien publié à la suite du tome
II, p. 611 et suiv.]
[Note 288: BOGDANOVITCH, I, 37.]
[Note 289: ONGKEN, _loco citato_.]
Il essayait d'améliorer l'organisation militaire de l'empire, de
simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les réserves. Par
ses ordres, on préparait de nouveaux appels, la levée de quatre hommes
sur cinq cents parmi les jeunes gens en âge de servir; mais ces
contingents ne seraient en état de paraître devant l'ennemi qu'après de
longs mois d'instruction. Actuellement, l'état-major s'occupait surtout
à disposer, conformément au plan imaginé par Pfuhl, les troupes sur
pied. Les armées de la frontière, rangées jusqu'alors l'une derrière
l'autre, se mêlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes
principaux, placés sur la même ligne. Le premier se formait autour de
Wilna, en arrière du Niémen: il composerait l'armée principale, celle
qui reculerait vers le camp retranché de Drissa et en ferait le centre
de la résistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait
sous sa direction immédiate ce grand rassemblement. Le second groupe se
formait au sud de Wilna, près de Prouzany, derrière le Bug; ce serait
l'armée chargée de tenir la campagne et de harceler l'ennemi,
d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Français
par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger à
combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le
commandement de cette deuxième armée, réservé d'abord au général Lavrof,
serait confié finalement à l'impétueux Bagration; une troisième, sous
Tormassof, se tiendrait en réserve et serait utilisée suivant les
circonstances. C'était dans cet ordre que l'on comptait affronter la
guerre défensive, sans préjudice des efforts à tenter, au début des
hostilités, pour entamer momentanément le duché de Varsovie ou la Prusse
orientale et déconcerter l'adversaire par cette rapide incursion[290].
[Note 290: _Mémoires de Wolzogen_, 77-79.]
Dans leur groupement nouveau, les armées russes remettaient en ligne
sous une autre forme les deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt
mille hommes que le Tsar avait mobilisés dès le début de l'année.
C'était à peu près tout ce qu'il pouvait opposer à l'invasion, obligé
qu'il était de maintenir des corps assez importants en face de la Perse,
dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des
Cosaques et en Finlande. Pour accroître les forces disponibles, il n'y
avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la
libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et
qui se montaient encore, malgré les distractions opérées, à plus de
quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforçait
de précipiter à leur terme les négociations avec la Porte et voyait dans
cette oeuvre de diplomatie le complément indispensable de ses mesures
stratégiques.
Pour amener les Turcs à la paix, il se résignait à de nouveaux
sacrifices. En janvier et février, il avait voulu se faire céder les
Principautés entières pour en repasser la majeure partie à l'Autriche,
qu'il espérait séduire. Éconduit à Vienne, il renonçait à trafiquer des
deux provinces, consentait à restituer aux Turcs ce qu'il avait offert
aux Autrichiens, c'est-à-dire la Valachie entière et une moitié de la
Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du
territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Résolu à
négocier sur ses bases, il se mit en quête d'un intermédiaire qui pût
instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire
valoir, préparer et ménager un accord. L'idée lui vint de s'adresser à
l'Angleterre: préjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit
demander par communication secrète de le traiter d'avance en allié et de
le servir à Constantinople, où Pozzo di Borgo travaillait déjà depuis
une année à lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le
cabinet de Londres se préparait à accréditer auprès du Sultan un
ministre, M. Liston, en place d'un simple chargé d'affaires; à la
sollicitation d'Alexandre, Liston fut chargé de transmettre et d'appuyer
les propositions de la Russie[291]. Il devait arriver à son poste vers
la fin d'octobre; c'était alors que la négociation s'entamerait,
aboutirait peut-être, et débarrasserait le Tsar de l'importune
diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'améliorer
les relations avec l'Autriche et conduirait peut-être à obtenir de cette
puissance, à défaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter,
une neutralité strictement garantie.
[Note 291: Ce fait a été révélé par Alexandre lui-même à l'envoyé
suédois Loewenhielm. Correspondance inédite de Loewenhielm, mars à mai
1812; archives du royaume de Suède.]
Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers
l'Orient, Napoléon s'appliquait à le contrecarrer. Dès le 14 septembre,
il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi
serait désormais une défaillance sans excuse, car le secours était
proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait
inévitable, il ne leur défendait pas de le croire: «Si le Divan,
écrivait Maret à Latour-Maubourg, était persuadé que la guerre aura
lieu, et s'il faisait, d'après cette opinion, de nouveaux efforts pour
la continuer lui-même avec vigueur, ne détruisez point ses dispositions
et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'énergie à ses
opérations militaires.» Le 21 septembre, Latour-Maubourg était invité à
renouveler la demande faite au printemps, à réclamer l'envoi en France
d'un plénipotentiaire ottoman, avec mission de négocier «un arrangement
et un accord d'opérations».
Pour effacer toute trace de mésintelligence, Napoléon descend aux plus
petits moyens. Au temps de l'intimité avec Alexandre, il avait négligé
de répondre à la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifié
son avènement, et ce manque de procédés avait fait à l'orgueil musulman
une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient à Constantinople sur
cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement
répondu au message du Sultan, qu'il lui a écrit de Vienne pendant la
dernière campagne, mais que la lettre est tombée sans doute aux mains de
partis ennemis ou s'est égarée au milieu du désordre inséparable d'une
grande guerre. À l'appui de cette fable, le chargé d'affaires présentera
un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pièce qu'on lui expédie
de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original
qui n'a jamais existé, l'Empereur s'astreint à toutes les formules de la
phraséologie orientale; il dit à Mahmoud: «Je prie Dieu, très haut, très
excellent, très puissant, très magnanime et invincible empereur, notre
très cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et
les remplisse de gloire et de prospérité, avec fin très heureuse[292]»;
et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, «qui fut
l'ouvrage des siècles», redevenir inaltérable.
[Note 292: Archives des affaires étrangères, Turquie, 222.]
S'étant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec
l'Autriche, la Prusse et la Suède, il n'y mettait aucune précipitation,
car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles à
cacher n'avertissent la Russie de ses volontés hostiles. Ayant décidé en
principe de faire traîner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses
alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommençait pas même à
poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles échangées
pendant les premiers mois de l'année, défendait toujours à la Prusse
d'armer, fût-ce même en sa faveur, l'invitait durement à n'attirer
l'attention sur elle par aucune démarche inconsidérée, à ne point se
mêler, humble et faible qu'elle était, à la querelle des grands. Quant à
la Suède, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait
ne la mander qu'à la dernière heure; apprenant que Bernadotte continuait
à rassembler des troupes par provision et à tout événement, il blâmait
ces mesures, conseillait impérieusement de les suspendre[293]. Il
voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bougeât qu'à
son commandement: à Vienne, à Berlin, à Stockholm, on devait attendre
patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher à la devancer,
sans donner l'alarme à Pétersbourg par un empressement inopportun. Mais
ce système de ménagements perfides envers la Russie lui préparait
d'assez sérieux mécomptes, l'exposerait à manquer des alliances
insuffisamment préparées. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les
deux autres États s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par
peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances
voulues de notre politique, ses lenteurs calculées, vont nous mettre en
péril de perdre la Prusse; déjà, elles nous ont aliéné de nouveau la
Suède, qui recommence à se détacher de nous et à s'échapper de notre
orbite.
[Note 293: _Corresp._, 17916.]