Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché
de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache
plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret
de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les
réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces
polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs
varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une
alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de
l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen
imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie
féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des
Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse
comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend
l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le
chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la
France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à
Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du
territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur
cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le
souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et
par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui
fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à
Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son
langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son
rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur,
le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de
Tchernitchef pour Paris.
En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand
projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge.
L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina,
précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers
les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de
Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant
sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En
arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu
à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher
de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière,
des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc,
Bialystock[129]. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de
munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des
vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait
des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter
le passage[130]. Le quartier général paraissait devoir s'établir à
Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski,
commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés
à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions[131].
[Note 129: Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et
avril 1811, _passim_; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de
Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède;
renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV,
1653.]
[Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31
mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
[Note 131: Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de
Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des
indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps
il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir
prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être
controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux
de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se
réaliser en 1813.]
En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement
s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa
rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs,
hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs
cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se
mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux
forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses
lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du
prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie,
avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela
être empêchée de se tenir sur la défensive[132].» Dépassant ses
promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre,
quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs.
L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps
supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions
depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.
[Note 132: _Mémoires de Czartoryski_, II, 273.]
Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent,
les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de
communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées
en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles
se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des
routes militaires[133]». Les précautions les plus rigoureuses avaient
été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer
les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout
espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux
assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques
avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une
surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les
entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et
jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des
postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant
et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur
qualité[134]: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la
Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.
[Note 133: Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11
mai.]
[Note 134: Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.]
En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et
s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses
effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents
mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond
de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient.
Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort
incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats.
Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à
circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on,
n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient
marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en
Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur
lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son
front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait
hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux
espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires
désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs
d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés,
avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi
prévenus[135]. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en
faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de
l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où,
vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral
et sensé sous lequel elle aspirait à revivre[136].
[Note 135: Dépêche de Bignon, 27 avril.]
[Note 136: _Id._]
Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de
l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les
réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas
à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient
purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de
l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne,
les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse,
demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles:
leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces
réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans
une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres,
dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à
agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque
probabilité de succès[137].»
[Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de
Czartoryski_, II, 279.]
L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de
l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se
dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction
secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les
dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant
inutile[138]. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne
solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui
demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait
autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne
point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait
dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le
compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait
l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière.
Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour
obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions,
Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire[139].
[Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cité, 79.]
[Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250.
_Mémoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.]
La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie.
La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial
s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était
l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une
considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était
sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la
France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on
entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute
dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme
d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse
Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les
meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc,
et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour
enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.
L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche:
celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de
grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la
landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit
représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin
d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un
célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement
de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait
s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les
sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la
princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa
convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union
projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on
trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et
l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne
pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir[141]». Il n'y
avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert
de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc
Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait;
on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire
d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le
résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le
sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles
s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin;
mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la
rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de
Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue
actuellement sans objet[142].
[Note 140: «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à
Champagny, 17 avril.]
[Note 141: Otto à Maret, 8 mai.]
[Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance
d'Otto, mars à juillet 1811.]
Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich
en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une
conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir
confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve
«une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à
certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui,
écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures
de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines
circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans
notre consentement[143].» Cette étrange révélation émut d'autant plus
Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805
l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la
troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette
puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût
marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré
à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée
française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les
insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur
Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait
l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main:
c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues
d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop
d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait
Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre _comme possible ce
qui paraît l'impossibilité même_[144]?»
[Note 143: _Mémoires de Metternich_, II, 418.]
[Note 144: _Id._, 419.]
Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une
aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat,
direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit
autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire
serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au
besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de
la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger
l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre
sur le pied de guerre[145].
[Note 145: _Mémoires de Metternich_, II, 418-419.]
Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de
l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au
bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au
nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et
s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de
son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le
mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux
avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité
des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se
manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm,
et il cessa momentanément de compter sur la Suède[146].
[Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.]
En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait
plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se
perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la
Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée
et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche
répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même,
sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître
s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir
activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des
intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans
plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre
la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion
défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en
fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux
n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au
commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs
principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe,
cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle
suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar
une sorte d'impopularité[148]. De tous côtés, Alexandre voyait se lever
des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient
la route.
[Note 147: MARTENS, VII, 15.]
[Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait
suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe
sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les
bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y
nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les
infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient
devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a
disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe,
qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait
rapporté.»]
Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement
de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda
une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son
projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure
occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au
moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur
une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me
résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes
démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les
dangers[149]....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient
occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les
circonstances s'y prêteront[150]», ne l'avaient abandonné. Les
dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se
déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans
frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.
[Note 149: 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de
Czartoryski_, II, 279.]
[Note 150: _Id._, 280.]
Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être
mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il
prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les
armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le
rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait,
n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie
un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses
armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il
donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses
ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel
engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa
neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et
songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la
guerre[151].
[Note 151: Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à
Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.]
Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui
le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot
du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec
peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux;
il blâmait les infractions commises à la règle continentale,
s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses
forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise
de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à
la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés.
Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout
accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en
dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.
Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux
griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était
l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très
difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui
paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains
adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une
démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de
l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie
des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de
l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait
qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très
légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer
le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés
par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à
reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il
l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux
empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour
la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point
que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et
d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la
crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une
situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême.
Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à
souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au
débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit?
En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort
incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était
essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait
d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au
duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la
désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe,
pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire
polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer
un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la
Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le
rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai
moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour
son gouvernement d'une sécurité durable.
En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à
son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si
minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement,
marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui
faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui
groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était
qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre,
comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon
consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces
espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté
varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de
décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se
continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le
néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à
en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard
l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions
dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les
débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent
quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de
tirer à soi et d'absorber le reste.
Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il
réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop
chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de
quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais
réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en
conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut
surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien
négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que
la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof
d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très
discrètement la main.
Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre.
En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la
Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon,
malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond
de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans
scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour
accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de
prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État
indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au
moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et
l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais
complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à
Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et
de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par
un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir
au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout
se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et
réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution,
sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle
n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à
cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un
tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques
incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir
le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi
vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort
futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement
parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement
entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de
paroles creuses et de dissertations stériles.
D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence.
Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et
conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer
«qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur
d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant
celle du commerce[152]». L'ambassadeur, s'autorisant de ces
déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes
d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre
équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander
justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de
parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant
lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait
proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg
que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant
devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle
sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie,
_qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa
situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée
et assurée pour l'avenir_[153].» Pour que le nouvel établissement du
prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement
toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi
les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était
qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.
[Note 152: Caulaincourt à Champagny, 27 mars.]
[Note 153: _Id._, 6 avril.]
Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et
lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même
temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des
Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à
Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre
prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter
par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à
Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa
communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion
à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement
nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire
venir l'idée?
Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon
écrit de sa main et plusieurs fois remanié[154]. Sur tous les points en
contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse,
attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais
d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux
souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec
beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg,
se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la
cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et
les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines
mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle
observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la
pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre
Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être
plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai
adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France,
quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de
conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie
supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse
aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever
entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union
avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la
Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y
étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de
détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle
la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour
lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en
remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg;
qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce
qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens
d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux
empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je
suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la
guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout
fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon
existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un
allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et
d'amitié qu'elle m'a toujours connus[155].»
[Note 154: Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 155: Lettre publiée par Tatistchef, _Alexandre Ier et
Napoléon_, 547-552.]
Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce
que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à
faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le
règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de
délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que
désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre,
c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant,
dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu
serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce
brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il
convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.
Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en
disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à
Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on
s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte
quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de
l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les
conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des
Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna
commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir
entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement
prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans
défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le
désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les
affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de
commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre
les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même
sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les
deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère
qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands[156].»
[Note 156: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
XXI, 84.]
Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre
reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de
cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans
d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé
par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En
termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre,
tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié
à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai
cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus
agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et
l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai
rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement
et de la meilleure grâce.
[Note 157: _Corresp._, 17935.]
Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses
protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié
et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de
Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces
expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui
se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité,
répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et
que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à
se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport,
l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville
s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à
l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public
nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les
diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle
est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu[158].»
[Note 158: 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23
avril.]
Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et
d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au
galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait
Joseph de Maistre[159], s'était si bien habitué aux courses rapides que
la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il
retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner
en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par
métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait
cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique,
ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres
antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux
extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de
cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et
se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de
l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne,
Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se
croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et
précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il
va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.
[Note 159: _Oeuvres complètes_, t. IV de la _Correspondance_, p.
9.]