D'une des fenêtres de son magasin, situé avenue de l'Opéra, ma modiste a
vu passer, il y a huit jours, Alphonse XIII. Et, depuis huit jours, elle
est hantée par ce souvenir. Le roi d'Espagne lui a paru un jeune homme
délicieux; elle l'avoue. Elle aime beaucoup l'uniforme bleu dont il
était vêtu et la petite casquette blanche qui le coiffait; elle a trouvé
une grâce infinie à cette longue figure imberbe, éclairée de beaux yeux
noirs pleins de joie et si curieux de tous les spectacles; à cette
bouche entr'ouverte--sur de fort jolies dents, il est vrai--et dont la
lèvre inférieure s'avance en sorte de moue gentille qui accentue
l'ingénuité du sourire et ce qu'il y a d'encore enfantin dans
l'expression de ce visage d'adolescent. Elle raconte que, de sa fenêtre,
elle a crié: _Vive le roi!_ tant qu'elle a pu, et si fort qu'Alphonse
XIII l'a regardée, lui a souri, a secoué vers elle, dans un geste de
bonjour familier, sa main gantée de blanc. Ma modiste parle avec horreur
de l'attentat de la rue de Rohan et son mari, qui assiste à notre
entretien, l'approuve. Il est employé à la préfecture de la Seine,
socialiste et secrétaire du comité des libres penseurs de son
arrondissement. Il a vu, lui aussi, le souverain à l'Hôtel de Ville; il
a crié: _Vive le roi!_ et il s'en est fallu de rien qu'Alphonse XIII,
vers qui plusieurs mains se tendaient à ce moment-là, ne serrât la
sienne. Il conte ces choses avec ravissement. Ce «radical» bon garçon se
sent, au fond, prodigieusement flatté qu'un roi de dix-neuf ans ait dit
bonjour à sa femme et donné une poignée de main à des gens qui ne sont,
comme lui, que «les premiers venus».
Nous ne réfléchissons pas assez que cette façon de sentir, qui est
commune à la plupart des hommes, expose à de terribles dangers les
pauvres rois et que cette vénération un peu puérile dont nous entourons
leurs moindres gestes est l'excuse même de leurs illusions et de leurs
erreurs. D'un enfant trop gâté nous faisons, le plus simplement du
monde, un homme insupportable et nous nous étonnons qu'un apprenti-roi
tire, logiquement, du spectacle de nos enthousiasmes et de l'admiration
que chacun de ses actes semble nous inspirer, le sentiment qu'il est un
homme très supérieur à nous et qu'il n'y a donc rien de plus légitime au
monde et de plus nécessaire à notre félicité que la toute-puissance dont
il est investi...
Aussi, ce qui me stupéfie, ce n'est pas qu'il y ait de mauvais rois,
mais qu'en dépit de la déplorable éducation que nous donnons aux rois il
s'en rencontre çà et là d'excellents. Leurs vertus sont infiniment plus
méritoires que les nôtres, car nous leur demandons de connaître la vie
et nous ne faisons rien de ce qu'il faudrait pour la leur enseigner.
Loin d'eux, nous nous montrons frondeurs; en face d'eux et à leur
contact, nous redevenons courtisans et tout petits: témoin le mari de ma
modiste, socialiste et libre penseur, qui ne peut se défendre de sourire
amoureusement au dernier rejeton d'une famille que ses grands-pères ont
menée à l'échafaud...
Les psychologues répondent à cela: «C'est que l'état d'âme d'une foule
ne traduit point nécessairement les sentiments particuliers des
individus qui la composent. Cent personnes, qui pensent ou sentent sur
une question donnée d'une certaine façon, peuvent former «une foule»
dont l'opinion sera très différente de ces cent opinions-là. C'est ce
qui explique pourquoi, dans Paris, ville «avancée» entre toutes,
Alphonse XIII a pu voir tant de jacobins lui faire risette...»
Et puis, est-on jamais bien sûr d'être jacobin? Il me semble que
l'instinctive fidélité que garde cette ville-ci aux gloires, aux
élégances de son histoire, se trahit à chaque instant dans ses
gestes,--dans sa badauderie même. Paris adore les «vieilleries» où
s'évoque le prestige des maîtres dont il ne veut plus. Il reste très
orgueilleux de son musée de l'Armée. Il s'est réjoui que la Malmaison
fût restaurée et que la République y préparât un trésor de reliques
napoléoniennes; il ira, cet été, admirer les «rétrospectives» d'art de
Bagatelle et revivre son passé dans la fréquentation des vieux peintres;
il visiterait bien plus assidûment Cluny, si Cluny n'était point l'Odéon
des musées... perdu dans un recoin de cette délicieuse «rive gauche» que
j'adore, mais où il faut bien constater que la foule n'afflue pas. Le
pavillon de Marsan est plus «central». Tant mieux; et c'est une idée
géniale qu'eut M. Georges Berger d'y installer ce musée des Arts
décoratifs où tant de reliques précieuses, à côté des chefs-d'oeuvre de
l'art d'aujourd'hui, s'offrent, depuis une semaine, aux curiosités du
passant. Meubles historiques, armes de rois, bijoux, missels et
dentelles de reines... avidement, la bonne foule contemple ces choses;
et ces débris d'un âge qu'elle ne regrette point communiquent pourtant à
son âme un sentiment très doux de déférence, de curiosité amie...
Mais les musées auront perdu bientôt leur clientèle d'hiver,--que deux
mois de printemps glacial leur avaient conservée. «On ferme!» On ne
ferme pas que les musées. Voici le temps où les directeurs de théâtres
expédient leurs dernières pièces--les pauvres pièces sur lesquelles «on
ne compte pas»--et préparent leur clôture d'été. Et cette clôture sera
la preuve que Paris a cessé d'être habitable pour les gens du monde et
qu'il est décent d'en sortir le plus rapidement possible...
Les auteurs dramatiques que j'entends se plaindre des misères de leur
état sont bien injustes, en vérité. Ils semblent ne pas apercevoir
quelle place considérable ils occupent dans la vie contemporaine et à
quel point leur fécondité est devenue nécessaire à la joie de nos
esprits! Ils se plaignent... Mais ne voient-ils pas que, pendant dix
mois, nos gazettes n'ont à peu près consacré qu'à leurs ouvrages, aux
interprètes de leurs ouvrages, à leurs personnes, à leurs projets, à
leurs attitudes et à leurs «mots», toute la place que n'occupent point
chez elles les affaires et la politique?
Certains écrivains (qui ne sont point auteurs dramatiques) reprochent
aux journaux cet excès de complaisance, souhaiteraient de les voir un
peu moins préoccupés du sort de la pièce de demain et un peu plus
attentifs aux mérites du livre d'hier... Ils disent: «Rien de ce qui se
passe au théâtre n'est négligé par les journalistes et il ne se joue pas
un acte à Paris--sur quelque scène que ce soit et si pauvre
qu'apparaisse l'ouvrage--qu'ils ne se considèrent comme tenus d'en
raconter l'histoire et, au besoin, d'en railler les faiblesses; mais ce
commentaire-là, c'est encore une réclame, et qui vaut mieux que
l'affreux silence sous lequel moisissent nos livres...
Ceux-là ont plutôt sujet de se plaindre, en effet; et les auteurs
dramatiques sont nos enfants gâtés. Que Z..., l'éditeur, ait décidé de
chômer pendant six mois; qu'Y..., illustre romancier, songe à retarder
d'un an ou deux l'impression du volume, qu'il vient d'écrire, ce sont là
de menus incidents qui nous indiffèrent... Mais qu'on annonce: «Coquelin
va chercher à Cambo le manuscrit de M. Rostand», voilà une nouvelle qui
nous passionne. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je constate simplement que
la nouvelle nous passionne et que nos badauderies font de cette ville-ci
le paradis des gens de théâtre.
[Illustration: Le roi et le président sortant de la gare de Mourmelon.]
[Illustration: AU CAMP DE CHALONS.--Le "pylône" du haut duquel le roi,
le président et les personnages officiels ont assisté au tir
d'artillerie.]
En attendant qu'ils partent en vacances, on se dispose, sur d'autres
scènes, à faire ses malles aussi. On ne s'en va pas encore; on «liquide»
sa saison, si je puis dire. C'est le mois un peu fiévreux où les
maîtresses de maison font leurs dernières «politesses», donnent à dîner,
à chanter, à danser pour la dernière fois; où s'ouvrent, à côté des
Salons, les dernières expositions d'art; où se préparent les épreuves
suprêmes du turf, parmi l'affolement des couturiers. Hier, Auteuil;
Longchamps tout à l'heure; et, de là, sortiront nos modes d'été, les
formes définitives du corsage, de la jupe et du chapeau que je
commanderai demain. Car on ne porte point les robes et les chapeaux
qu'on aime, mais les robes et les chapeaux «qu'il faut porter». C'est un
ordre qui vient on ne sait d'où et que rend sacré le mystère même qui
l'enveloppe. Or, le bruit court qu'on va remettre à la mode la
crinoline! En verrons-nous à Longchamps dimanche? J'ai peur. En vérité,
il n'y a personne au monde qui ait le droit de m'obliger à porter une
crinoline; cependant, je sens bien que le jour où ma couturière m'aura
déclaré qu'«on la reporte», mon énergie s'effondrera... Et nous serons,
à ce moment, quelques millions de femmes que cette consigne exaspérera
et qui, sans savoir pourquoi, la mort dans l'âme, achèterons des
crinolines.