SUR LE COTEAU DE SAINT-GERMAIN-DU-VAL,

Pendant la nuit.

* * * * *

Je vois, je vois d’ici ma cité bien aimée

Sommeiller, vaporeuse, au bord de l’horizon,

Comme un léger esquif que la brise embaumée

Endort sur l’Océan profond.

A voir ses toits de marbre et ses maisons d’ivoire,

Sa ceinture de monts, ses ombrages en fleur,

Quels flots de souvenirs inondent ma mémoire!

O mon enfance! ô paix du cœur...

Puis je vois, se dressant dans l’épaisseur des ombres,

--Des secrets de la nuit témoins silencieux,--

Ces tours[S] aux fronts hautains qui, des nuages sombres,

Déchirent les flancs orageux.

Aux superbes sommets de ce noble édifice,

Orgueil de mon pays, œuvre d’un roi chéri,

Ne voit-on pas planer une ombre protectrice?

L’ombre du magnanime Henri?

Et là-bas ce beau Loir dont la blanche surface

S’illumine aux clartés de la lampe des cieux;

Semblable au sentier d’or que parcourt, dans l’espace,

Un archange aux pieds lumineux.

La Flèche, ô mon doux nid! ô ma belle patrie!

Asile où je vécus du fruit de mon labeur;

Toi qui compris mes chants, qui protégeas ma vie;

Quel amour t’a voué mon cœur!

Oh! moi, je donnerais pour ta grâce pudique,

Pour ton ciel nuageux, pour tes monts verdoyants,

Et la vieille Italie, et la jeune Amérique,

Et l’Asie aux cieux flamboyants!

Que me font les splendeurs des cités orgueilleuses!

Athène et ses débris............

* * * * *

* * * * *

Paris, ce vaniteux qui veut briller et plaire,

A mes yeux un instant sembla royal et beau;

Mais bientôt j’aperçus la fraude et la misère

Sous la pourpre de son manteau.

Ces bruits, ces chants, ces cris de la foule empressée,

Où pas un œil ami ne s’arrêtait sur moi,

D’un lourd penser d’exil oppressaient ma pensée

Et me glaçaient d’un vain effroi.

Alors, ô mon pays, rêveuse et désolée,

Loin de ces inconnus je courais me cacher,

Pour songer doucement à ta fraîche vallée,

A tes bois, à ton vieux clocher.

Il me semblait revoir ce castel solitaire,

Qui dort sombre et muet sur tes côteaux fleuris,

Et qui, puissant jadis, sous ton toit séculaire

Abrita le saint roi Louis.

Et mon coeur bondissait!--pourtant, ô ma patrie!

Jamais tu n’eus pour moi ni fêtes ni plaisirs;

Mais le doux souvenir de ma mère chérie

Parfumait tous mes souvenirs.

La Flèche, ah! si jamais, à mes désirs contraire,

Le destin, loin de toi, m’entraînait quelque jour,

Pour consoler mon cœur sur la terre étrangère,

Garde, ah! garde-moi ton amour!

Je ne demande rien à l’aveugle fortune;

Mon front de fiers lauriers ne s’est point ombragé;

La gloire me fait peur, le faste m’importune;

Je ne veux rien que ce que j’ai.

Mais quand la mort viendra, céleste messagère,

M’emporter, libre enfin, vers un monde nouveau,

Qu’on dépose ma cendre où le sort tutélaire

Posa mon fragile berceau....

* * * * *

On le voit, la vie de mademoiselle Carpentier ne présente qu’une

physionomie monotone; le grand événement qui l’a marquée a été son

voyage à Paris. Mais nous disons tant mieux avec l’excellent M.

Primrose[T], cet ami du foyer domestique, dont toutes les émigrations

s’étaient bornées à passer, dans sa maison, de la chambre bleue à la

chambre rose, et nous répéterions volontiers aussi, avec les voyageurs

aux pays lointains, désenchantés, au retour, ces vers d’un charmant

poète français, Léonard:

Quel fol espoir trompait mes vœux

Dans cette course vagabonde!

Le bonheur ne court pas le monde;

Il faut vivre où l’on est heureux.

Comme Élise Moreau, comme Marie Laure, mademoiselle Carpantier doit

presque tout à la nature. Ses dispositions précoces pour la poésie lui

valurent les plus vives sympathies. L’étude vint ensuite les développer;

mais ce fut l’étude individuelle, l’étude telle qu’elle a été pratiquée

par nos poètes artisans, l’étude sans maître.

L’auteur des _Préludes_ a composé son recueil de pièces assez

différentes de forme, de ton, de couleur et de sentiment. La critique

sévère y reprendra des alliances de mots et des rimes usées, et

réclamera moins d’abondance et de facilité. Mais ce sont là des taches

légères. Mademoiselle Carpentier excelle dans les tableaux sombres ou

sauvages; son pinceau, tout viril alors, nous transporte par sa touche

énergique et fière. Nous citerons, en ce genre, _Une création de Satan_,

et surtout _Indépendance_, dont les cinq dernières strophes resteront

dans la mémoire des littérateurs.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 115 / 139 题