Pourquoi ne suis-je pas la bonne jeune fille
Qui, ne cherchant jamais rien hors d’elle, ne brille,
Fleur, que de son éclat; lys, que de son parfum?
Pourquoi voit-on, hélas! sur mon front pâle et brun,
Le stigmate d’une âme ardente, austère et forte?
Et d’où vient que mon cœur, où l’espérance est morte,
Vibre à tous les sanglots amers ou décevants,
Comme une harpe à tous les vents?
Quel vain désir de gloire est venu me séduire?
Pourquoi mon front veut-il méditer et produire?
Qui donc a suspendu le vieux luth à mon bras?
Et pourquoi le Dieu grand, qui ne se trompe pas,
Qui suit chacun de nous, le guide et le regarde,
M’a-t-il donné le cœur et la robe du barde,
Des larmes pour apprendre a chanter la douleur,
La pensée au lieu du bonheur?
Mais la lutte qu’elle avait engagée ne pouvait être interrompue plus
longtemps: il fallut retourner à Paris. A son arrivée, elle s’occupa de
la publication de ses premières poésies: _Les Églantines_, qui parurent
à la fin de décembre 1842. Au plus fort de ses préoccupations
littéraires, elle reçut une autre lettre de sa mère, exprimant de vives
inquiétudes sur la santé de sa fille aînée. Marie Laure crut que sa mère
s’exagérait l’état de sa sœur et chercha à la rassurer dans sa réponse.
La pauvre mère, incertaine alors, craignant; d’une part, de troubler
Marie Laure au milieu de ses travaux, et, de l’autre, ne sachant pas au
juste jusqu’à quel point la santé de sa fille devait l’alarmer, écrivit
en termes moins inquiétants. Au commencement de mars, Marie Laure reçut
des nouvelles rassurantes sur la santé de sa sœur. Elle se flatta alors
que le printemps amènerait une guérison, et l’espérance vint se placer
entre ses vœux et ses prières. Mais comme un coup de foudre, la nouvelle
de la mort de sa sœur vient la frapper, et, peu de temps après, sa mère
entre dans sa petite chambre.
A la vue de sa fille, naguère encore si charmante, de sa fille
affreusement pâle et maigrie; de sa fille dont la voix est faible et
altérée, dont la taille s’est voûtée, dont la démarche est chancelante
et le regard est terne, la pauvre mère est saisie d’effroi, et elle
conduit sans retard son enfant chez un médecin célèbre. Ce médecin
reconnaît une phtisie pulmonaire mortelle... cependant l’air de la
campagne a fait quelquefois des miracles, et il recommande l’air de la
campagne.
Marie Laure respira encore l’air pur des champs, auquel elle dut un
soulagement momentané; mais son sort était décidé sans retour. Les
secours de la religion lui furent administrés. Elle vécut encore
quelques jours, plongée dans un assoupissement presque continuel. Dans
un moment lucide, où le sourire errait sur ses lèvres pâles, et où elle
pensait à Dieu et à sa bonté infinie, sa pauvre mère lui entendit dire
très distinctement à voix basse:
«Mon Dieu, je vous demande un million de fois pardon.»
Le lendemain de sa mort, c’était la fête du village, les jeunes,
filles, vêtues de blanc, voulurent la porter elles-mêmes jusqu’au
cimetière. Elles jetèrent sur sa tombe des milliers de fleurs et
l’entourèrent de rosiers blancs.
Voici l’épitaphe qui fut gravée sur la pierre de son tombeau:
Ici dort un enfant, fleur un seul jour fleurie,
Vierge au front inspiré;
Elle avait les doux noms de Laure et de Marie,
Nom charmant! nom sacré!
La mort seule a calmé son mystique délire.
Comme vers un autel
Son âme virginale et l’âme de sa lyre
Montent ensemble au ciel.
* * * * *
La vie de Marie Laure a été trop courte pour que son talent put briller
dans toute sa force et dans toute sa pureté. Le recueil de nouvelles en
prose et de poésies qu’on a publié après sa mort est empreint d’un
délicieux parfum de jeunesse et d’une originalité native qui décélait
l’inspiration. C’est comme poète de la nature que Marie Laure figure
dans cet ouvrage; poète spirituel et penseur, qui, s’il eût vécu plus
longtemps, fût devenu sans doute un grand poète.
La pièce qui suit a été composée par Marie Laure, pendant le mois qui a
précédé sa mort. Elle en écrivit les derniers vers quelques heures avant
son agonie.