Oh! bon Dieu! dans Paris comme la vie se hâte!
Pourtant on y voit le double; en allumant le vent
On fait de la nuit un autre jour radieux.
Que de monde! quel bruit! voilà demi-semaine
Que la foule m’entraîne où elle court
Et que je me perds chaque jour.
Eh bien! laissons-nous faire! que la foule m’entraîne!
Perdons-nous!--Oui, aussi ma journée se perd;
Et le temps que je voudrais nonchalant
Marche sur un chemin de fer;
Il ne laisse point respirer mon âme;
Et j’en ai besoin cependant: au pays qui m’est cher
J’ai promis à noble dame
De lui peindre ce que je verrai.
Eh bien, ne nous perdons plus! A commencer d’aujourd’hui
Cherchons d’abord la maison où nos rois demeurent.
C’est difficile; ici tout est maison de roi!
Je ne vois que palais que des franges décorent;
Les murs semblent d’or; ici, là-bas, de l’autre bord,
L’or éclate partout, l’or grimpe dans les rues
Jusque sur les toitures bleuâtres.
Qu’ai-je vu? des soldats; un château, des statues;
Des rois voici donc le palais!
Mais celui-là est sombre et fait noire figure;
Oh! c’est que celui-là n’a pas besoin d’or sur ses murailles,
Car il a la gloire pour dorure,
Et surtout depuis qu’il logea l’empereur!
L’empereur!... Voilà donc le palais où il demeurait!
C’est ici qu’il prenait son tonnerre allumé,
Quand, sur son cheval blanc, fièrement il allait
Frapper les rois orgueilleux qui nous avaient manqué.
L’empereur! l’empereur! oh! que je me sens l’envie
De parler de lui aujourd’hui!.... Si je connaissais quelqu’un
Dans ce bois rempli de monde qui prend l’air,
Ou dans ce jardin où la foule se promène;--
J’ai passé, repassé; je ne connais personne;
Pas un seul Agenais; la foule est presque muette;
Personne ne se touche la main; personne ne se salue.
Quel beau monde cependant! que Paris est élégant!
Sans doute ici il n’y a pas de pauvres;
Tout est dame, tout est monsieur;
Chaque jour est dimanche, et sous ces arbres
Qu’il fait beau près de ces bassins!
Comme mon sang se rafraîchit
A l’ombre de ces charmilles!
Et sur cette place quel joli coup d’œil!
Des fontaines, des jets d’eau; que c’est beau!
De l’eau qui tombe en nappes et remonte en lames!
Des géants aux cheveux d’or d’où dégoutte l’argent;
Des statues à l’entour sur des roches assises;
Sur un grand piédestal brillant
Une pierre dressée en colosse pointu,
De grands candélabres d’or à cent branches feuillues;
Devant, à gauche, à droite, la foule par milliers;
O pays de miracle! ô ville de sorciers!
Cela m’est égal que personne ne me parle, ne me réponde,
Restons seul au milieu du monde!
Je veux voir où il me conduira;
Perdons-nous encore aujourd’hui;--mais je me suis perdu déjà!
Je ne me reconnais plus;....--qu’est-ce qui s’élève?
Une statue en bronze, un homme tout près du ciel,
Redingote grise, petit chapeau:
C’est _notre Empereur!_ c’est Bonaparte!
Encore lui ici! toujours lui!
Qu’il va bien près du soleil!
Il est là comme s’il était à la tête de son armée;
On dirait qu’il attend la canonnade....
Ne sont-ce pas là de bien belles impressions de voyages; sans fard comme
sans enluminure? Comme tout y est vif, leste, naturel et vrai! N’y
a-t-il pas aussi de la sublimité dans ces lignes si simples:
Une statue de bronze, un homme tout près du ciel....
* * * * *
......Il va bien près du soleil?
La poésie ne consisterait donc pas dans les vers? A ce compte, les plus
grands poètes pourraient bien n’avoir écrit qu’en prose.
Jasmin contemplant la grande capitale sous ses aspects les plus
imposants vient de nous peindre les idées, les images, les sentiments
dont elle a peuplé son imagination et son cœur. C’est comme un panorama
mobile où la succession des objets s’embellit des nuances les plus
délicates de l’esprit le plus subtil et le plus pénétrant. A ce vaste
tableau extérieur nous opposerons un tout petit tableau d’intérieur,
capricieusement dessiné à propos de l’envoi de cahiers de papier fin,
qu’on lui adressait pour copier _Françounetto_. Le fait est peu
émouvant, il faut l’avouer; mais les poètes n’ont-ils pas un talisman
comme les magiciens? Voyons donc ce que devient ce papier fin sous le
talisman de Jasmin: