LE BOIS.

Oh! vous, pauvres puissants, que l’étiquette enchaîne,

Allez au bois;

Et là, vous entendrez, assis sous le vieux chêne,

De douces voix.

Muet comme l’extase, et, caché sous l’ombrage,

Le soir, j’entends

Les amours de l’oiseau, les amours du feuillage,

Comme les vents.

Tout est ravissement, dans ce paisible asile;

Du rameau vert,

De l’herbe, de la mousse et du genêt fertile

Sort un concert.

Là, la fleur dit à l’air, alors qu’elle se penche:

Caresse-moi;

Et l’air répond, dans la corolle blanche:

Je suis à toi.

Le brillant scarabée, en sa robe superbe,

Appelle aussi;

Une voix lui répond, sur le bout d’un brin d’herbe:

Viens, me voici!

Furtif, sur le gazon, à travers le feuillage

Le soleil luit,

Glisse de branche en branche, anime le bocage

Qui lui bruït.

Dans la tranquillité, vers une fleur agreste

On voit encor

Le soyeux papillon qui, gracieux et leste,

Prend son essor.

Et le sol, caressant la tête qui s’incline

Sur son rameau,

Entend balbutier à la fleur enfantine:

«Vous êtes beau!»

Voyez l’abeille, dans l’aubépine embaumée,

Qui s’enfouit;

Du fond d’un pur calice elle sort parfumée,

Bourdonne et fuit.

Écoutez, écoutez, du fond du taillis sombre,

Où seul j’accours

Ces chants mystérieux qui s’échappent de l’ombre:

Amours! Amours!

Oui, là, vous oublîerez de ce faste inutile

L’éclat pesant,

Les cris de la terreur, les pavés de la ville

Rouges de sang!

Pour moi, j’aime rêver à la douce innocence,

Au bois profond,

Où l’esprit qui se plaît dans un muet silence,

Devient fécond.

Hommes contemplatifs, la nature est un livre

A vous offert;

Cherchez dans ses feuillets la fleur qui vous enivre:

Il est ouvert!

Lorsque Savinien revint à Paris, son père, guéri, pouvait subvenir aux

besoins de sa famille. Le jeune homme quitta alors le toit paternel pour

aller habiter un de ces combles mansardés où une vingtaine d’ouvriers

travaillent en commun. Très habile déjà, Savinien se perfectionna

tellement dans son état qu’il parvint à faire, en un seul jour, sept

paires d’escarpins, et, une autre fois, quatorze paires de chaussons. Ce

sont deux véritables tours de force que très peu d’ouvriers, même parmi

les meilleurs, seraient capables d’exécuter.

Cependant, sa tête ardente demandait une alimentation: il chantait donc,

le jour, tout en travaillant, les chansons de Béranger, et, la nuit, il

lisait Rousseau, l’auteur de _la Nouvelle Héloïse_ et du _Contrat

social_. L’explosion de juillet arriva: Savinien fut un des premiers à

prendre les armes. Les mots d’abaissement continu, de jésuitisme,

d’absolutisme bourdonnaient systématiquement depuis de longues années

dans les feuilles de l’opposition; le moment était venu pour tout bon

patriote de réhabiliter la gloire et la liberté. Le jeune poète le crut

ainsi, avec bon nombre de Français. Il fut arrêté, les armes à la main,

et il aurait, peut-être, payé de la vie son généreux élan, si la

victoire n’était restée à ceux qui partageaient ses opinions et ses

espérances. Il avait mérité la croix de juillet; mais comme il était

trop fier pour la demander, il ne doit pas se plaindre de ne l’avoir pas

obtenue. D’autres, moins modestes, furent plus heureux.

Le mouvement qui éclata, au mois d’avril, ne devait pas le trouver

inactif. Arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, Savinien put juger comment

le pouvoir entendait cette gloire et cette liberté. En réfléchissant sur

le passé dans sa prison, il se souvint, peut-être, de l’expédition

d’Espagne en 1823, faite malgré les puissances du nord; de l’expédition

d’Alger entreprise et heureusement terminée en quelques jours, en dépit

des menaces de l’Angleterre; peut-être encore en est-il venu à penser

que la branche aînée avait du bon et qu’elle n’eût jamais voulu de

l’entente cordiale, non plus que de la paix à tout prix.

Sorti de prison, Savinien Lapointe se maria et publia ses premiers

essais poétiques dans la _Ruche populaire_, journal rédigé par des

ouvriers. Bientôt, soutenu par les encouragements les plus honorables et

les plus illustres, il fut mis dans le cas de publier un recueil de

poésies intitulé: _Une voix d’en bas_. Ce livre remarquable a suffi pour

faire prendre à Savinien une place distinguée parmi nos poètes

contemporains.

Le talent de Savinien n’a pas été façonné par une main étrangère; il est

le brillant résultat de méditations solitaires, d’études assidues,

fécondées par les dons naturels les plus précieux: une imagination

puissante; un esprit prompt, alerte, vif, observateur; un sentiment

délicat de la mélodie et du nombre. La voix de Savinien est parfois

rude, âpre, incisive; elle ne chante pas alors pour plaire, mais pour

instruire, amender et réformer. Si les versificateurs de nos jours

avaient compris leur époque, ils se seraient abstenus de publier leurs

contre-sens, harmonieux, sans doute, mais de purs contre-sens, et la

poésie ne serait pas tombée comme jadis la vérité, au plus profond d’un

puits, où elle se serait indubitablement noyée sans le secours que lui

ont prêté deux poètes de génie.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 94 / 139 题