Maçon à Toulon.
Les parents de Poncy sont pauvres; son père, ouvrier maçon, et sa mère
travaillent presque toute l’année au dehors pour subvenir aux besoins
communs de la famille; aussi, jusqu’à neuf ans, le petit Poncy passe son
temps à courir les rues ou à jouer dans les champs, ou bien il est
gardé, avec des enfants de son âge, au prix de un franc par mois. A
neuf ans, il commence à gagner bravement sa vie; il devient manœuvre au
service des maçons; puis, avant de faire sa première communion, ce grand
acte religieux, qui refrène les joies impatientes de l’enfance, il fait
une courte apparition à l’école mutuelle, d’où il sort pour entrer à
l’école de la doctrine chrétienne. Là il étudie un an et demi, et, plus
tard, il passe quelques mois à l’école communale supérieure.
Voilà en deux mots la part d’éducation et d’instruction que reçut le
jeune Poncy. Après ces études élémentaires, il reprend le plâtre et la
truelle.
Mais pourquoi, quand le soleil a fondu le voile de brume et de vapeurs
qui s’étend au loin, et va transformer l’immense azur des mers en champ
de feu et découvrir, à mesure qu’il monte, le vaste horizon bleu du
ciel, pourquoi ce jeune homme, debout sur le bord du rivage, suit-il
d’un œil avide la marche ascensionnelle du roi des astres qui, dans ses
phases progressives illumine de nuances infinies et les montagnes et les
rochers se perdant dans les nues? Pourquoi encore quand les ombres du
soir se répandent sur les plaines tandis que le soleil dore d’un dernier
éclat ces montagnes et ces rochers, le même jeune homme contemple-t-il
avec ravissement les tableaux solennels de cette heure suprême? Pourquoi
quand le port est encombré d’une foule d’étrangers venus des quatre
parties du monde; foule bizarre aux mille contrastes, aux mille costumes
divers, aux mille idiomes différents; pourquoi ce même jeune homme
écoute-t-il si attentivement, regarde-t-il avec tant d’ardeur? Pour
répondre à cette dernière question, c’est que, peut-être, par le regard
et par l’ouïe il obtiendra de cette foule cosmopolite l’explication de
ses agitations secrètes, de ses méditations solitaires. Mais non, ce
n’est point là que doit éclater le premier jet de sa vocation poétique.
C’est de la mer que lui viennent ces tressaillements nerveux qui donnent
l’éveil aux facultés de l’intelligence; c’est cette mer qu’il visite,
le soir, le matin, à toute heure de liberté; cette mer qui a fait battre
si souvent son cœur, qui a enchanté son imagination par ses
incomparables prestiges, et dont les mobiles transformations le
poursuivent jusque dans ses rêves; cette mer, qui fait fermenter en lui
cette flamme impatiente déposée par Dieu en son sein; c’est cette mer
qui doit être sa muse visible, et l’affinité mystérieuse qui existe
entre elle et lui se manifestera par un hymne qu’il lui adressera, et,
dès lors, elle lui aura appris le secret de ses agitations, de ses
émotions; elle lui aura révélé sa vocation, elle lui aura dit qu’il est
poète... poète de la nature.
Cependant, quelle que soit la puissance de l’inspiration, encore faut-il
qu’elle soit disciplinée par les règles de la forme et qu’elle soit
corroborée par l’acquisition de connaissances variées, au moins
élémentaires. La tragédie d’_Athalie_, achetée pour deux sous, sur un
étalage du port, apprit à Poncy dans ses chœurs qu’il existait des vers
de toute mesure, et un vieux bouquin, dégarni d’une partie de ses pages,
lui enseigna les règles matérielles de notre versification. Plus tard,
moyennant cinquante centimes par mois, il se procura un excellent
auxiliaire dans le _Magasin pittoresque_, qui lui tint lieu de cours
d’histoire, de sciences naturelles, de géographie, de beaux-arts, de
morale, de tout enfin. Le _Magasin pittoresque_ fut pour lui un
véritable instituteur.
Les études du jeune Poncy étaient ignorées de tous, ou, du moins, ses
parents en étaient seuls témoins, sans se douter du résultat où il
tendait. Un jour vint, pourtant (c’était en 1840) où une circonstance
imprévue devait donner confiance dans ses travaux littéraires au jeune
ouvrier maçon et lui faire présager la gloire: un morceau de papier,
bariolé d’un grand nombre de vers, que la bonne mère de Poncy appelait
un barbouillage de son fils Charles, et sur lequel elle invitait le
docteur, qui soignait son mari malade, à formuler une ordonnance, frappa
l’homme de l’art, qui était aussi homme de goût. Ce fut alors que la
_Bible_, que les ouvrages des plus illustres poètes classiques, anciens
et modernes, furent mis dans les mains du jeune ouvrier. Éclairé sur les
difficultés de l’art, Poncy ne travailla pas seulement pour produire, il
revit, il corrigea, il retoucha toutes ses pièces avec beaucoup de soin;
et, quand il eut épuisé vis-à-vis de lui-même toute sa sévérité
d’Aristarque, il s’en remit à la sollicitude d’un homme de talent pour
faire paraître ses poésies au grand jour de la publicité.
La Presse a reconnu unanimement dans l’ouvrier maçon les qualités les
plus précieuses du poète. Pour nous, ce qui nous a frappé le plus dans
ses _Marines_ c’est une perception vive, une impressionnabilité délicate
jointe à un vigoureux talent descriptif. Quand, rêveur, se promenant sur
le rivage de la mer, il sent gronder dans son sein le feu poétique, il a
disposé d’un coup d’œil toutes les parties de la scène qu’il va vivifier
par sa puissante imagination; puis il les nuance, il les colore, il les
diversifie suivant les accidents de la lumière, la mobilité des aspects
produits par les flots, les nuages, les navires, les oiseaux; sa plume
est un pinceau habile qui compose vite et bien un tableau saisissant.
Mais une série de descriptions successives, même très belles, aura
toujours pour écueil la monotonie. Soit art, soit calcul, le jeune
ouvrier a mêlé avec beaucoup de bonheur à ses peintures brillantes des
traits de sentiment ou de grandes pensées qui leur donnent un relief
considérable. Ainsi, dans le fond de la mer qu’il cherche à sonder, il
voit l’image du fond du cœur humain; une barque abandonnée sur le sable
par le reflux de la mer lui paraît le soir de la vie humaine dépouillée
de ses illusions, assombrie par les nuages ternes de la réalité, ou bien
les flots de fumée qui s’élèvent vers le ciel et se confondent le font
rêver aux rivalités et aux haines des hommes. Ce qui donne aux poésies
de Poncy une valeur inappréciable, c’est qu’elles sont empreintes d’un
profond sentiment religieux. C’est en inspirant l’amour du bien et du
beau qu’il veut reconnaître la libéralité de la Providence envers lui.
La pièce suivante est une des plus remarquables de ce premier recueil.