17 Janvier 1843.

Quand le fleuve écumant, de ses flots trop prodigue,

Bouillonnait dans nos murs, renversait notre digue,

Lorsque sur le côteau, le regard indécis

Cherchait de notre pont les cintres rétrécis,

La Loire, en ce moment, n’était qu’un lac immense,

Abîmant tour à tour nos rives sans défense.

Soudain un cri d’horreur, poussé non loin du port,

Vibre dans le lointain; c’est le cri de la mort.

Le hardi riverain de l’imposante masse

Comble rapidement la première crevasse;

Sans retard et sans trève, en vain il a lutté,

Le courant incessant, par l’homme rebuté,

A quelques pas de là, sur la digue moins sûre,

Refait presque aussitôt une autre déchirure.

Ouvriers courageux, pour vous point de secours;

Luttez contre un torrent qui menace toujours;

Le danger c’est la mort; il n’est plus d’espérance!

Paisibles habitants du jardin de la France,

Abandonnez le lieu qui nous donna le jour.

Qui diffère un instant est perdu sans retour.

Ce fleuve comprimé, s’il se fait un passage,

Va couvrir de vos toits la bruyère sauvage,

Déchirer votre sol; de vos arbres si beaux

L’on n’apercevra plus que les derniers rameaux

Et ces mille pensers que nous donne la crainte

Torturaient le mortel, qui n’avait plus de plainte.

Partout même danger, en tous lieux même effroi.

Ecoutez résonner le sinistre beffroi.

Comment abandonner la chaumière rustique

Et le vaste foyer et le grand meuble antique,

Ces sillons productifs qui sont ensemencés,

L’ouche qui va fleurir ses rameaux élancés?

Le riche, aux biens épars, peut changer de demeure;

Le pauvre, lui, jamais... ou bien, il faut qu’il meure.

Hâtez-vous! emportez le trésor le plus cher;

De la bêche et du soc n’oubliez pas le fer;

Ce métal et vos bras voilà votre richesse!

La terre, au laboureur! au riche, la paresse!

Et la mère, en priant, détache et réunit

Le crucifix d’ébène et le rameau bénit.

Tout fuit.... enfants, troupeaux. La femme demi-morte

Jette un dernier regard, puis referme la porte.

Là, dans le même endroit, pêle-mêle entassés,

Enfants, hommes, vieillards, tous étaient menacés.

De son lit de douleur la malade enlevée

Oubliant tout son mal, gisait sur la levée;

De son sang amassant le reste de chaleur,

Ses membres amaigris retrouvaient leur vigueur.

Mais l’eau mouille leurs pieds; où trouver un refuge?

Horreur! grâce! pitié! c’est un nouveau déluge.

Là, si le prêtre ami ne peut les secourir,

Du moins l’homme sacré leur apprend à mourir.

Aux progrès du fléau l’homme toujours s’oppose;

Si le danger s’accroît, lui jamais ne repose.

A son but généreux l’ouvrier arrivant

Du fleuve courroucé semble un rempart vivant;

Du terrain précieux si l’élément perfide

Enlève brusquement le seul endroit solide,

Décidé, courageux, l’homme déterminé,

Pour combler le dégât revient plus obstiné.

Au plus fort du danger n’existe plus la haine;

Les bras, anneaux mouvants, ne forment qu’une chaîne.

Dieu qui veillait sur vous, secondait vos efforts,

Courageux campagnards! oh! que vous étiez forts!

Le fleuve débordé pourtant croissait encore.

Cette nuit, sans sommeil, on attendit l’aurore.

La crainte d’un malheur nous tenait éveillés;

Les enfants, le matin, seuls avaient _sommeillés_;

Quand vint poindre le jour, la foule consternée

Contemplait tristement notre cité cernée:

Lisez, enfant naïf, vieillard observateur:

L’eau de l’homme a passé quatre fois la hauteur.

Regardez un instant cette pile solide

Arrêter, comprimer le courant trop rapide.

Il recule, il revient, il a pris un détour;

Il a vaincu l’obstacle, il bouillonne à l’entour.

Lasse de son effort, la Loire enfin s’affaisse;

Chaque lame en passant légèrement s’abaisse,

Et le flot impuissant ne peut plus humecter

Le chiffre indicateur que l’on vient consulter.

La frayeur disparaît, et la douce espérance,

Baume consolateur, efface la souffrance.

Tel un convalescent conserve sa pâleur

Longtemps encore après sa dernière douleur.

La frayeur agissant sur notre âme attérée

Ne permet pas encor la joie inespérée;

Mais le cœur se desserre, et l’on peut exprimer

L’espoir inattendu qui vient nous animer.

Rentrez tous au foyer redire la prière;

Contemplez en passant la solide barrière

Qui seule a défendu vos bois et vos moissons.

Mères, plus de frayeur, regagnez vos maisons.

Oh! vienne un beau soleil, vous verrez le rivage,

Nouvellement fleuri vous offrir un passage;

A l’endroit où bondit le flot dévastateur,

Vous ne trouverez plus que la mousse, une fleur,

Un sentier non frayé, l’herbe qui, trop pressée,

Va plier sous vos pieds humectés de rosée.

Evitez en passant l’épi jaune et fluet;

Sur le bord des sillons ramassez le bluet.

Arrêtez-vous ici; là, derrière la haie,

Veille un dogue grondeur, qui jappe et vous effraie.

Admirez sur les bords d’un rivage sans fin

Les oiseaux sautiller sur le sable si fin.

Vous y verrez l’enfant, jaloux de leur ramage,

Leur tendre des filets pour repeupler sa cage,

Puis, d’un vol mesuré tous par deux réunis,

Les oiseaux effrayés regagneront leurs nids.

Quand des hommes actifs auront comblé la brèche,

Chacun alors pour soi dirigera sa bêche;

Agriculteur ardent, au travail adonné,

De nouveau possesseur du toit abandonné,

Pour réparer le tort des vagues désastreuses,

Il emploira du jour les heures les plus nombreuses;

Lorsqu’au mois le plus chaud, par la fin d’un beau soir,

Près du fleuve paisible il reviendra s’asseoir;

De loin apercevant son enfant plein de joie

Remonter le courant, sans crainte qu’il se noie,

A peine rassuré, douteux de l’avenir,

Il redira ces mots, qu’il ne peut retenir:

Dieu, seul régulateur du ciel, de la lumière

Préserve nos hameaux, protége la chaumière.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 23 / 139 题