AVERTISSEMENT.

La plupart des poètes du peuple qui figurent dans ce volume

appartiennent à la classe des artisans; quelques uns seulement

n’exercent aucune profession manuelle; mais tous ont ce trait de

ressemblance qu’ils ne doivent leur illustration qu’à leurs dispositions

naturelles et à leurs études propres. C’est à l’un ou à l’autre de ces

titres, ou à ces deux titres réunis, qu’ils ont été admis dans cette

collection. Tous, sans exception, sont des poètes de la nature. Mais il

ne suffit pas d’être tailleur, maçon, cordonnier, pour y avoir droit

d’entrée; il faut, avant tout, avoir fait ses preuves d’ignorance, et

n’être sorti de cette ignorance que par des efforts personnels, sans

autre guide que la vocation. Reboul et Hégésippe Moreau avaient reçu

trop d’instruction pour prendre place ici. Nous avons dû épier avec une

vive sollicitude les circonstances qui ont donné l’éveil à cette

vocation, et, en les rapportant fidèlement, nous faisons assister nos

lecteurs à l’éclosion naturelle du génie.

Les événements de la vie commune ont une grande influence sur la vie

littéraire de ces pauvres gens qui, pour la plupart, ne peuvent compter

sur le pain du lendemain. Mais les anxiétés poignantes, la misère, la

faim même ne peuvent entamer que faiblement ces robustes natures,

constamment vivifiées par la flamme de la poésie.

Le travail que nous publions ici sur ces poètes originaux nous vaudra,

sans doute, les sympathies des hommes, assez nombreux aujourd’hui, qui

placent au dessus de tout, le triomphe du caractère et de

l’intelligence. Il est à remarquer que ce travail procède d’un

phénomène unique dans les annales littéraires de la France, de la

réunion de vingt poètes nés sous le chaume des campagnes ou dans les

échoppes des villes. Cette irruption soudaine des classes laborieuses

sur le domaine privé de la littérature devait éveiller de puériles

susceptibilités, de ridicules jalousies. De là des antipathies calculées

et des hostilités ouvertes. La politique elle-même, cette Diane

chasseresse des temps modernes, flaira la piste de ces audacieux intrus,

et il ne tint pas à elle qu’ils n’aiguisassent quelques bonnes flèches.

Nos _Poètes du Peuple_, tous imbus du sentiment religieux, sont tous

animés d’un esprit de charité universelle. S’il leur arrive parfois de

déplorer leurs misères personnelles, ils s’oublient bientôt eux-mêmes

pour ne s’occuper que des souffrances de leurs frères; loin de

s’emporter contre la rigueur de leur sort, ils se montrent calmes,

patients, résignés, parce qu’ils espèrent.

Ce livre offre donc une lecture essentiellement morale; il doit encore

exciter l’intérêt par la variété des événements de ces existences semées

d’épreuves et d’orages. Le récit est aussi animé par les citations de

leurs morceaux de poésies les plus remarquables, et, très souvent, ces

citations naissent naturellement du sujet.

En réunissant ici, comme dans un tableau de famille, tous ces poètes

naturels des diverses provinces de notre France, nous désirons les unir

l’un à l’autre par les liens d’une estime et d’une affection réciproque.

Après avoir lu notre livre, quelque distance qui les sépare, ils se

connaîtront tous, et ils seront excités par l’exemple à de nouveaux

progrès dans le bien.

* * * * *

Nous plaçons cette publication impartiale sous le patronage des hommes

nationaux qui sont fiers de toutes les gloires de leur patrie.

Les poètes du peuple au XIXe siècle · 第 10 / 139 题