Oui, j'ai failli m'évanouir pendant que je respirais ces fleurs.

ORSO.--C'est moi qui vous les ai envoyées.

PENSÉE.--Pourquoi m'avoir laissée ainsi sans nouvelles?

ORSO.--Qu'est-ce qu'une lettre pouvait dire que vous n'eussiez su déjà?

PENSÉE.--Comment va votre frère?

ORSO.--Orso est bien. Est-ce que vous pensez encore à lui?

PENSÉE.--Je l'aime comme vous l'aimez.

ORSO.--Il ne faut aimer que votre époux. Aucune parcelle de votre cœur

aujourd'hui,

Cet avare Orian ne veut plus la laisser à un autre.

PENSÉE.--Vos paroles sont douces, Orian, plus tendres

Qu'aucune de celles que vous m'ayez dites autrefois, en ce temps qui

fut court.

Pourquoi est-ce que je les écoute avec un cœur pesant?

ORSO.--Parce que je vais repartir, vous le savez; mon congé qui n'est

que de peu d'heures expire.

PENSÉE.--N'est-ce pas pour ne plus nous revoir?

ORSO.--Est-ce que vous me voyiez tellement?

PENSÉE.--Au delà de tout ce que les yeux peuvent voir, nous nous sommes

touchés.

ORSO.--Pensée, je suis venu vous dire de prendre soin de cet enfant que

sans doute je ne connaîtrai pas

Et qui est à son père comme il est à vous, ce qui demeure de lui

Pour vous dire de ne pas l'oublier.

PENSÉE.--Je ne vis que pour lui et pour vous.

ORSO.--Et je suis venu vous dire une autre chose aussi, Pensée.

PENSÉE.--J'écoute.

ORSO.--C'est qu'il ne faut pas douter de celui qui vous aimait

Malgré ce long silence. Mais qu'est-il besoin de parler à ceux qui ont

foi l'un dans l'autre? Quel mérite y aurait-il à me croire si j'étais

là toujours?

Nul ne vous aurait aimée comme il vous aimait. Il faut le croire.

PENSÉE.--Je le sais, je le crois.

ORSO.--L'absence fut longue.

PENSÉE.--Vous voici.

ORSO.--Et si elle devait être plus longue encore, ne le

supporteriez-vous pas avec courage?

PENSÉE.--Tout le courage que vous me demanderez.

ORSO.--Pauvre enfant, il n'y a chose si dure que mon exigence n'aille

plus loin.

PENSÉE.--Pas aussi loin que mon amour.

ORSO.--Après une aussi longue séparation, si vous êtes avec moi,

Pensée, ah, qui sera capable de nous dissoudre? Je ne veux plus qu'une

réunion telle

Que ce ne soit plus le temps qui la fasse cesser, mais elle qui soit

capable au contraire de faire cesser le temps.

PENSÉE.--Vous m'aimerez toujours?

ORSO.--Il y avait un homme qui ne pensait qu'à lui-même.

L'appel auquel son oreille était tendue, il croyait qu'il ne

s'adressait qu'à lui seul.

Tout était simple: lorsque vous êtes venue, Pensée.

Et la blessure que vous lui avez faite est telle que rien, et même la

mort, ne sera capable de le guérir.

PENSÉE.--Pourquoi parler de la nuit alors que vous êtes vivant?

ORSO.--Maintenant si mon absence est longue, s'il ne répond pas lorsque

vous l'appellerez,

Il ne faut pas croire que ce soit sa faute, et que celui qui vous a

tant aimée trahisse.

Je jure qu'il vous aimait.

_Silence._

PENSÉE.--Ce n'est pas Orian qui parle.

ORSO.--Qui serait-ce donc?

_Silence._

PENSÉE.--Orso, qu'avez-vous fait de votre frère Orian? Où est-il?

ORSO.--Pensée, c'est maintenant qu'il faut montrer ce courage que vous

m'avez promis.

Tout ce que j'ai dit, oui, c'est bien lui qui vous le disait par ma

bouche. Nous ne nous sommes pas quittés. Il n'avait rien de secret pour

moi et j'entendais chaque battement de son cœur.

Pensée de Homodarmes, maintenant, ce que j'ai à vous annoncer, il faut

que vous l'écoutiez sans fléchir:

Orian n'est plus.

_Silence._

PENSÉE.--Orian est mort. C'est bien. Je le savais et mon cœur

n'attendait pas autre chose.

ORSO.--Il est mort, et ce message dont il m'a chargé pour vous est

qu'il faut vivre.

PENSÉE.--Je vivrai.

ORSO.--La veille de sa mort, nous avons causé ensemble toute la nuit,

de vous et de votre enfant. Il m'a chargé de vous demander pardon.

PENSÉE.--C'est moi qui ne cesse pas de lui demander pardon.

ORSO.--J'ai su ce qui s'était passé entre vous,

La veille de son départ. J'ai compris ce que fut cette heure

d'aveuglement et de vertige.

SICHEL.--Une rencontre désespérée et sans aucune parole, comme des gens

qui n'en peuvent plus et qui ne savent ce qu'ils font.

ORSO.--Il est heureux que votre mère ait pensé à m'écrire.

PENSÉE.--Je le lui avais défendu.

ORSO.--Il voulait revenir dès qu'il l'aurait pu.

_Silence._

PENSÉE, _criant tout-à-coup_.--Orian est mort! Orian est mort! Il n'est

plus!

Où êtes-vous, mon cher mari, et pourquoi n'êtes-vous pas avec moi?

SICHEL, _la soutenant_.--Pensée, mon enfant bien-aimée!

_Silence._

PENSÉE.--Comment est-il mort?

ORSO.--Tué d'une balle au cœur comme nous chargions les Allemands dans

un mauvais petit champ de vignes à travers les échalas.

Je l'ai vu tout-à-coup qui lâchait son fusil et qui tombait en avant.

Son corps est resté plié en deux, accroché à un petit mur de pierres

sèches parmi les ronces.

PENSÉE.--Vous l'avez laissé là?

ORSO.--Les Prussiens tiraient sur nous tant qu'ils pouvaient.

PENSÉE.--Moi, je serais morte avec lui.

ORSO.--Je suis un officier, et mon devoir n'était pas de me faire tuer

mais d'assurer le commandement de ma section.

Nous avons dû nous replier peu après, abandonnant le corps.

PENSÉE.--Quoi, vous ne me rapportez rien de lui?

ORSO.--Que voulez-vous faire d'un mort?

PENSÉE.--Je l'aurais senti une dernière fois entre mes mains, ces sages

mains!

Qui sait s'il aurait été tout à fait mort pour moi?

Entre l'âme et le corps qu'elle a fait il y a un tel lien que la mort

même n'est pas entièrement puissante à le dénouer,

Où que soit cette pauvre âme.

ORSO.--La sienne est avec Dieu. Ce Dieu qu'il aimait comme un sauvage

et non pas comme un saint, il l'a conquis. Le corps est resté accroché

misérablement quelque part.

Point d'œuvre derrière lui, rien que ce corps embarrassé dans les

épines,

Plus loin que nous n'avons pu nous-mêmes aller et qui ne l'a pas

empêché de passer outre.

Cette liberté qu'il désirait plus que la vie, elle est sa part enfin.

Cette lumière vers laquelle il tendait de tout son être, il y est. Ce

Père dont il était le fils.

PENSÉE.--Les yeux qui étaient chargés de voir pour moi, où sont-ils?

ORSO.--Qui sait si je ne vous les ai pas rapportés?

PENSÉE.--Que dites-vous?

ORSO.--Je n'ai pas voulu l'abandonner aux Boches tout entier.

De cette tête qui était le capitaine de la personne en un corps qui

ressuscitera et qui dort,

Quelque chose encore de celui que nous aimions émane.

PENSÉE.--Quoi, est-ce que vous me rapportez....

ORSO.--Sa tête. Oui, j'ai pu la détacher.

Elle était lourde avec moi, tout ce temps que je la portais avec moi

sous mon manteau.

PENSÉE.--Où est-elle?

ORSO.--Au fond de cette corbeille de fleurs que je vous ai envoyée ce

matin.

_Silence._

PENSÉE, _se levant et faisant un mouvement vers la corbeille_.--Orian,

mon cher mari, êtes-vous là?

ORSO.--Pensée, ne le touchez pas, car il est mort. Il appartient à un

ordre différent, il n'est plus avec nous à notre manière.

Que de lui jusqu'à vous l'encens de ces longs calices dont j'ai fait sa

sépulture soit un signe suffisant.

PENSÉE.--Il n'a point eu horreur de moi, je n'aurai point horreur de

lui parce qu'il est mort,

Et qui aurait le droit, si ce n'est moi qui suis sa femme de la saisir

entre mes mains et de la garder sur mon sein comme sa possession?

ORSO.--Respectez ce reste insulté.

PENSÉE.--Il n'a point eu horreur de moi! Il est venu jusqu'à moi qui

suis la dernière des femmes! Malheureuse, obscurcie, il est venu à moi

quand il aurait pu en trouver une plus belle!

C'est moi qui l'ai blessé, de cette blessure inguérissable. C'est moi

qui l'ai arraché à son Père, oui je sais que c'est à cause de moi qu'il

est mort et qu'il n'est plus rien de visible.

Ah, qu'on me donne un voile de soie pour recevoir ce qui me reste

de lui, qu'on me donne le linge le plus fin pour couvrir ces mains

indignes!

ORSO.--Tout-à-l'heure vous serez seule avec lui.

PENSÉE.--Mais dès maintenant je puis me pencher sur lui et respirer son

âme, cette bouffée de parfum qui monte de sa sépulture.

ORSO.--Il est mort et ce n'est plus par aucun de vos sens que vous êtes

capable de l'atteindre.

PENSÉE.--Orian, qui êtes là, est-ce vrai? Ah, je crois qu'il n'y a rien

en moi qui ne soit capable d'aller jusqu'à vous!

ORSO.--Il vit en vous, et c'est pour ce qui de lui vit au fond de vos

entrailles que vous devez vivre vous-même.

PENSÉE.--Il vit, et je me meurs!

_SICHEL qui l'enlace, l'a ramenée à son siège._

ORSO.--Maintenant, c'est assez de faiblesse. Il est temps que vous

entendiez ce que je suis chargé de vous dire.

Voici ce qu'Orian m'a chargé de vous dire, prévoyant sa mort,

Cette dernière nuit que nous avons passée ensemble.

PENSÉE.--Parlez, je vous écoute.

ORSO.--.... Et sachant ce que votre mère m'avait écrit,

Ce fruit de lui que vous portez en vous, hors de la loi.

Oui, ç'a été une grande joie et une grande amertume pour lui.

Vous ne m'avez pas répondu tout-à-l'heure quand je vous ai dit qu'il

m'avait chargé de vous demander pardon.

_PENSÉE fait un geste de déprécation._

C'est fait? Bien. Rien ne pèse plus sur son âme.

SICHEL.--Je lui pardonne aussi.

ORSO.--Maintenant, le mal qui a été fait, il faut le réparer en ce qui

est de nous. Il n'est pas possible que l'enfant d'Orian

Naisse sans nom, et que sa femme avec son enfant ait cette tache

publique.

PENSÉE.--Ce que son sang n'a pu effacer, je suis là pour le supporter.

ORSO.--Il ne s'agit pas seulement de vous,

Mais de lui et de cet enfant qui le continue.

Il faut sauver le nom et l'insulte, comme on sauve le drapeau.

PENSÉE.--Je ferai ce que vous voudrez.

ORSO.--La suprême volonté d'Orian, sa dernière parole près de la mort

Est que vous m'épousiez.

PENSÉE.--Je ne veux pas! Je ne serai pas à un autre que lui.

ORSO.--Madame, je vous répété que ce n'est pas ce que vous voulez qui

est important.

PENSÉE.--Ne suis-je pas maîtresse de moi-même, et de mon âme et de mon

corps,

Et de ceci que j'ai fait de moi?

ORSO.--Non.

PENSÉE.--Orian, quoi! Est-ce là ce que vous me demandez?

ORSO.--Celle qui fut à mon frère, croyez-vous qu'elle soit jamais pour

moi

Autre chose qu'une sœur?

_Silence._

PENSÉE.--J'accepte.

ORSO.--Bien, petite sœur. D'ailleurs la guerre n'est pas finie;

La nuit qui vient efface l'une après l'autre ces deux voix entre

lesquelles votre cœur hésita

Ce soir d'été jadis.

Ces deux braves dont le cœur était plus haut que la mort.

PENSÉE.--Ne viendra-t-elle pas aussi pour moi tout de bon?

ORSO.--Votre devoir est de vivre.

PENSÉE.--Je vivrai. Pour qui me prenez-vous?

Je vivrai pour cet enfant obscur qui est héritier en moi de mon âme

avec la sienne,

Tant que l'on voudra. Toute la vie que l'on voudra jusqu'à la dernière

minute! Moi qui fais la vie, est-ce que je n'aurais pas le courage de

l'accepter?

ORSO.--Demain le prêtre nous unira.

PENSÉE.--Je serai une femme loyale.

ORSO.--Ainsi vous aurez accompli ce qu'Orian vous demandait.

PENSÉE.--Vous le pensez? Ah, il est difficile pour celui qui aime de

faire tout ce que l'amour lui demande!

C'est pourquoi l'odeur de ces fleurs est plus enivrante pour moi que

celle du laurier, le laurier qui parle de la victoire!

Ne pouvoir rendre amour pour amour,

Aimer, comme moi, et ne pouvoir le faire comprendre, avoir sa tâche,

comme lui, et ne l'avoir pu faire,

Ah, c'est là le parfum mortel qui fait se rompre ces globes si purs.

Rome, 30 juin 1916.

S. Paul Ap.

Le père humilié: Drame en quatre actes · 第 5 / 5 段