CLOVIS
DU MÊME AUTEUR
LES ORIGINES DE LA CIVILISATION MODERNE, 4e édition. Paris, Retaux,
1898, 2 volumes in-8º de XII-326 et 354 pages. Ouvrage couronné par
l'Académie royale de Belgique 8 fr.
HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS, Paris, Picard, 1893. 1 volume in-8º
de 552 pages. Ouvrage couronné par l'Académie royale de Belgique 10 fr.
LA FRONTIÈRE LINGUISTIQUE EN BELGIQUE ET DANS LE NORD DE LA FRANCE.
Bruxelles, Schepens, 1896-1898. 2 volumes in-8º de 588 et 156 pages,
avec une carte. Ouvrage couronné par l'Académie royale de Belgique 12 fr.
SAINTE CLOTILDE, 6e édition. Paris, Lecoffre, 1900. (Dans la collection
_Les Saints_.) 1 volume in-12 de 182 pages 2 fr.
L'ÉGLISE AUX TOURNANTS DE L'HISTOIRE. Bruxelles, Schepens, 1900. 1
volume in-8º de 154 pages 3 fr.
EMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
GODEFROID KURTH
CLOVIS
Ouvrage auquel l'Institut de France a accordé le 1er prix
d'Antiquités nationales.
DEUXIÈME EDITION
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
TOME II
PARIS
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 82
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME SECOND
LIVRE IV
I. La guerre de Burgondie 1
II. Clovis attendu en Aquitaine 26
III. La conquête de l'Aquitaine 56
IV. La guerre de Provence 98
V. L'annexion du royaume des Ripuaires 117
VI. Le concile d'Orléans 131
VII. Clovis et l'Église 155
VIII. Derniers jours et mort de Clovis 191
IX. Conclusion 220
APPENDICES
I. Les sources de l'histoire de Clovis 233
II. La controverse sur le baptême de Clovis 277
III. Le lieu du baptême de Clovis, par M. L. Demaison 287
GODEFROID KURTH
CLOVIS
Ouvrage auquel l'Institut de France a accordé le 1er prix
d'Antiquités nationales.
DEUXIÈME EDITION
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
TOME II
PARIS
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 82
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés.
_AVIS AU LECTEUR_
_Dans la préface du tome I de cet ouvrage, j'ai fait part au lecteur de
mon intention de republier, dans les pièces de l'Appendice, mon mémoire
intitulé_: LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE CLOVIS DANS GRÉGOIRE DE TOURS.
_Mais au moment de donner suite à ce projet, je me suis aperçu que la
substance de ce travail se trouve déjà en résumé aux pages 233-239 du
présent volume. J'ai donc renoncé à le réimprimer, et je me contente
de renvoyer le lecteur aux deux recueils dans lesquels il a paru en
1888[1]._
[Note 1: Voir tome I, p. VI.]
_G. K._
CLOVIS
LIVRE IV
I
LA GUERRE DE BURGONDIE
Maître du royaume le plus vaste et le plus solide de l'Europe, Clovis
était devenu l'arbitre de l'Occident. Seul, parmi les souverains de son
voisinage, il se sentait vraiment roi. Les Francs barbares vénéraient
en lui le représentant le plus glorieux de leur dynastie nationale;
les Francs de race Gallo-Romaine[2] le saluaient comme le défenseur
de leur foi et de leur civilisation. Il pouvait, sans inquiétude,
tourner toute son attention du côté du midi; en arrière de lui il
n'avait que des alliés, dans son royaume que des sujets fidèles. Il
n'en était pas de même de ses voisins, les rois visigoths, ostrogoths
ou burgondes. En Burgondie, tout spécialement, le trône était assiégé
de soucis sans nombre, et le roi ne pouvait envisager sans inquiétude
l'avenir de la dynastie. Les troubles confessionnels étaient à l'ordre
du jour, la défiance sévissait entre indigènes et barbares; au sein
de la famille royale elle-même régnaient des dissensions fatales. Il
y avait là autant d'invitations tacites à l'intervention étrangère.
Jeune, ambitieux, chef d'un peuple belliqueux, conscient du courant
de sympathies qui du fond des royaumes ariens dirigeait vers lui les
espérances catholiques, Clovis ne pouvait manquer de répondre avec
empressement à un appel explicite qui lui viendrait de Burgondie. Cet
appel ne tarda pas à se faire entendre, et il partit de la dynastie
burgonde elle-même.
[Note 2: Voir pour la justification de ce terme mon mémoire sur _La
France et les Francs dans la langue politique du moyen âge. Reçue des
questions historiques_, t. 57.)]
Le royaume des Burgondes avait eu, dès l'origine, une destinée bizarre
et semée de vicissitudes. En 413, à la suite des troubles de la grande
invasion, les Burgondes étaient parvenus à passer jusque sur la rive
gauche du Rhin, où Worms était devenue leur capitale. Là, au contact
des indigènes catholiques, une partie d'entre eux avait embrassé
la foi romaine[3], et l'on eût pu croire qu'ils étaient appelés à
remplir quelque grande mission dans l'histoire du monde naissant.
Les traditions épiques de l'Allemagne ont conservé le souvenir de ce
premier royaume burgonde, et le poème des _Niebelungen_ a enchâssé
dans ses récits la description de la brillante cour de Worms, où trois
rois jeunes et vaillants régnaient entourés d'un peuple de héros. Mais
le royaume de Worms n'eut qu'une existence éphémère. Aétius, en 435,
infligea à l'armée burgonde une défaite sanglante, dans laquelle
périt le roi Gunthar, et, deux ans après, les Huns, sans doute excités
par lui, exterminèrent presque le reste. C'est ce dernier désastre
qui est devenu plus tard, dans l'épopée germanique, le massacre des
héros burgondes à la cour d'Attila. Il était cependant de l'intérêt
de l'Empire de conserver les débris d'une nation qui lui avait déjà
rendu des services dans sa lutte contre les Alamans, et qui avait
toujours fait preuve de dispositions plus bienveillantes que les autres
barbares. En 443, il accueillit donc sur son territoire les Burgondes
fugitifs, et leur assigna sur les deux rives du Rhône, avec Genève
pour capitale et à peu près pour centre, la région montagneuse alors
connue sous le nom de Sapaudia[4]. Ce fut là le noyau du deuxième
royaume des Burgondes. Les barbares s'y établirent et partagèrent le
sol avec les propriétaires indigènes, d'après un règlement calqué sur
celui qu'on appliquait, dans les provinces, à l'occasion des logements
militaires. Les Romains durent livrer chacun à son _hôte_,--c'est
ainsi que la loi appelait le soldat,--le tiers de sa maison et de
ses esclaves, les deux tiers de ses terres et la moitié de ce qu'il
possédait en forêts[5]. Seulement, ces logements militaires d'un
nouveau genre étaient définitifs, et l'_hôte_ s'installa pour toujours
avec femme et enfants. On comprend les souffrances que l'arrivée des
nouveaux venus dut causer à la population indigène, et que d'amers
souvenirs soient restés attachés, pour elle, aux premiers jours de la
nationalité burgonde. Les racines du royaume plongeaient, pour ainsi
dire, dans une spoliation universelle qui ne se laissait pas oublier,
toute légale qu'elle fût, et que de nombreuses violences individuelles
devaient rendre plus insupportable encore. Un saint de cette époque a
flétri avec une courageuse indignation les excès que les barbares se
permettaient envers des populations inoffensives et désarmées, et dans
une de ces inspirations prophétiques comme en avaient si souvent les
grands solitaires, il prédit aux Burgondes l'arrivée d'autres _hôtes_
qui leur appliqueraient leur propre mesure, et avec lesquels il leur
faudrait partager à leur tour[6].
[Note 3: Paul Orose, VII, 32.]
[Note 4: Longnon, p. 69; Binding, pp. 16 et suiv.]
[Note 5: Prosper, a. 443; Marius, a. 456; _Lex Burgundionum_,
tit. 54; Frédégaire, II, 46. Voir sur cette question des partages
Gaupp, _Die Germanischen Ansiedelungen und Landtheilungen_, pp. 85 et
suivantes.]
[Note 6: _Vita Lupicini_, dans les _Acta Sanctorum_ des
Bollandistes, t. III de mars (25). p. 265.]
Les années, en s'écoulant, n'avaient en rien amélioré cette situation
de malaise et d'hostilité mutuelle. Deux nations restaient en présence
l'une de l'autre, ou, pour mieux dire, vivaient l'une sur l'autre.
Partout le Romain sentait sur ses épaules le poids de ce barbare qui
avait pris son bien, qui parlait une langue inintelligible, et qui
était étranger à sa vie sociale et intellectuelle. Tout l'éloignait
de lui, et ce qui aurait dû l'en rapprocher, le voisinage et la
cohabitation, ne servait qu'à rafraîchir sans cesse le souvenir des
humiliations et des violences de la première heure. La religion,
ailleurs si puissante à éteindre les conflits et à rapprocher les
cœurs, restait désarmée ici: au lieu d'unir elle divisait. Car les
Burgondes, séduits par l'exemple des autres nations de leur race,
venaient de passer en grande majorité à l'arianisme, si bien qu'on ne
se rencontrait plus même au pied des autels. Telle était la situation
intérieure dans celui des royaumes hérétiques où le vainqueur était
le moins inhumain, et où les rois veillaient avec le plus de soin à
préserver les droits de leurs sujets de race romaine. Aussi, tandis
que dans le royaume franc la fusion des races se fit dès le premier
jour, avec une rapidité étonnante, en Burgondie, elle était à peine
commencée au début du VIIe siècle. Chaque fois que le chroniqueur
national de ce peuple parle d'un de ses compatriotes, il a soin de
nous dire s'il est de race burgonde ou romaine[7], et le fait d'une
constatation pareille est à lui seul la preuve que l'on continuait
d'avoir conscience de la distinction des deux peuples.
[Note 7: V. mon article ci-dessus cité. pp. 375-376.]
Les Burgondes, d'ailleurs, ne furent jamais les ennemis de l'Empire.
Campés, comme on vient de le dire, au milieu d'une province romaine,
ils entendaient payer l'hospitalité qu'ils recevaient. Ils étaient
les soldats de Rome, et ils observaient loyalement le pacte conclu
entre eux et les empereurs. En échange des terres romaines, ils
donnaient leur sang, et le versaient sans marchander. Ils furent à
Mauriac en 451, combattant sous les drapeaux de cet Aétius qui, fidèle
à la politique romaine, se servait tour à tour des Huns contre les
Burgondes, et des Burgondes contre les Huns. Tant qu'ils vécurent comme
peuple, ils gardèrent une vraie dévotion à l'Empire. Que le maître du
monde fût à Rome ou à Byzance, ils ne cessèrent d'être à ses pieds,
et de lui parler dans des termes d'une obéissance humble et pour
ainsi dire servile. Rome les récompensa avec des insignes et avec des
dignités. A l'un de leurs rois, Gundioch, celui que le pape Hilaire
appelait son fils[8], elle donna le titre de maître des milices; un
autre, Chilpéric, reçut les honneurs du patriciat. Les rois burgondes
étaient donc de grands personnages, mais comme fonctionnaires romains
plus encore que comme monarques indépendants. Gondebaud hérita du
titre de patrice qu'avait porté son oncle; cela lui permit, à un
moment donné, de créer un empereur: il est vrai que c'était le faible
et éphémère Glycérius. Ces rois se considéraient de plus en plus
comme faisant partie du corps de l'Empire, et comme constitués à sa
défense. Ils ne prêtèrent pas l'oreille aux suggestions de Romains
qui, comme le préfet Arvandus, leur offraient le partage de la Gaule
avec les Visigoths. Lorsque ceux-ci, ambitieux et entreprenants à
l'excès, mirent la main sur Arles et sur Marseille, et manifestèrent
l'intention de soumettre toute la Gaule, les Burgondes furent dans ce
pays les meilleurs soutiens de l'Empire agonisant, et ils allèrent
tenir garnison à Clermont en Auvergne, pour mettre à l'abri d'un coup
de main ce dernier poste de la civilisation romaine[9]. On ne leur en
sut pas gré dans ce monde de décadents: on trouvait qu'ils faisaient
fuir les Muses, et qu'ils sentaient mauvais avec leurs cheveux frottés
de beurre rance[10]. Finalement, un empereur de rencontre abandonna
sans combat, aux conquérants barbares, cette province qui n'avait eu
que des barbares pour défenseurs. Euric et ses Visigoths entrèrent à
Clermont en vertu du pacte conclu avec eux par Julius Nepos, malgré les
supplications désespérées des patriotes arvernes. Quant aux Burgondes,
dupés mais chamarrés d'honneurs stériles, ils purent voir, pendant
qu'ils restaient volontairement enfermés dans leurs montagnes, les
Visigoths parcourir la Gaule jusqu'à la Loire, et leur fermer à jamais
l'accès de la mer, en s'emparant de ces côtes lumineuses et parfumées
de la Méditerranée, l'éternel objet des convoitises des hommes du Nord.
[Note 8: Sirmond, _Concil. Gall._, I, p. 132. Ce qui ne prouve pas
qu'il fût catholique, car ce titre est donné par le même pape au prince
visigoth Frédéric Sirmond, _o. c._, I. p. 128), et par le pape Jean à
Théodoric le Grand.]
[Note 9: Sidoine Apollinaire, _Epist._, III, 4 et 8.]
[Note 10: Id., _Carm._, XII.]
Ainsi, comme leurs voisins les Alamans, les Burgondes ne parvinrent
pas à se procurer le grand débouché de l'Océan: ils restèrent, pour
leur malheur, un peuple sans issue. Ils avaient, il est vrai, élargi
leur domaine primitif. Après Mauriac, l'heure avait sonné où quiconque
voulait mettre la main sur l'héritage de Rome en avait emporté sa part.
Les Burgondes avaient pu s'étendre du côté du sud jusqu'à Avignon, de
l'est jusqu'à Windisch, du nord jusqu'à Besançon, à Langres et à Dijon.
Ils n'allèrent jamais plus loin, parce qu'ils ne surent pas profiter
des occasions propices. Non qu'ils manquassent d'ambition, ou qu'ils
fussent exempts de l'âpre passion du barbare pour la terre romaine et
pour le butin. Mais ils n'avaient ni le génie militaire ni l'esprit
politique de leurs puissants congénères. Lorsque la guerre d'Odoacre
et de Théodoric éclata dans leur voisinage, elle leur offrit une
occasion unique d'intervenir comme arbitres souverains entre les deux
adversaires. Au lieu de cela, ils se contentèrent de tomber en pillards
sur la haute Italie, où ils allèrent chercher du butin et des captifs.
Après quoi ils furent trop heureux, lorsque finalement Théodoric
fut resté le maître, d'obtenir la main de sa fille pour leur prince
Sigismond. C'est ainsi qu'ils devinrent presque les vassaux du dernier
venu de l'invasion, eux qui avaient vu, à plusieurs reprises, les
destinées de la Gaule et de l'Italie entre leurs mains. Si l'on ajoute
que la Burgondie, pas plus qu'aucun autre royaume barbare, n'échappa
aux inconvénients du partage forcé, ce fléau de toutes les monarchies
germaniques, on aura l'idée achevée d'une nation sans frontières
naturelles, sans unité morale, resserrée entre trois voisins également
redoutables, et privée de boussole au milieu des incertitudes de ce
temps agité.
Gondebaud est resté, devant l'histoire, le vrai représentant de son
peuple, dont il a, si l'on peut ainsi parler, incarné les grandeurs et
les faiblesses. C'était un barbare lettré, car il savait le latin et
même le grec[11], lisait volontiers, s'intéressait aux hautes questions
théologiques, et aimait à les faire discuter devant lui. Il s'entourait
de ministres romains, se préoccupait de la condition des populations
romaines de son royaume, et légiférait en leur faveur. Arien, il était
dépouillé de toute prévention contre l'Église catholique, à ce point
que, sur des questions qui ne touchaient pas aux points discutés
entre les deux confessions, il prenait volontiers l'avis des prélats
orthodoxes, comme saint Avitus. Les bonnes relations qu'il ne cessa de
garder avec les évêques de son royaume donnèrent même aux catholiques
l'espoir d'une conversion que malheureusement ses hésitations
perpétuelles empêchèrent d'aboutir. Il était humain, modéré, accessible
aux affections de la famille, et l'on ne peut lui imputer aucune action
sanglante dans une époque où le sang coûtait si peu à verser. De plus,
il avait des préoccupations de civilisateur, et il mérita que Théodoric
le Grand le complimentât des progrès, que, sous sa direction, les
Burgondes faisaient dans la vie sociale[12]. Mais Gondebaud ne trouva
pas la vraie voie du salut. Il n'eut ni le regard assez perspicace pour
la voir, ni le cœur assez ferme pour rompre les attaches du passé. Il
resta, lui et son fils, l'obséquieux vassal de la cour de Byzance. Il
ne sut pas s'émanciper davantage des liens de l'arianisme, qui était
l'obstacle à la fondation d'une vraie nation burgonde. Nature élevée,
mais caractère faible et indécis, il échoua en somme dans l'œuvre de sa
vie. Mais il faut dire qu'avec un génie plus grand, Théodoric échoua
comme lui. Les grands hommes de l'arianisme n'étaient pas dans le
courant de l'avenir.
[Note 11: S. Avitus, _Contra Eutychen_, I. II, p. 22 (Peiper).]
[Note 12: Per vos propositum gentile deponit. Cassiodore,
_Variar._, I, 46.]
A côté de Gondebaud, et plus grand que lui, parce qu'à l'énergie d'une
volonté droite il joint l'intuition vive et lumineuse des vérités
latentes, se dresse l'homme illustre qui est la principale gloire
du royaume burgonde. Alcimus Ecdicius Avitus appartenait à une de
ces grandes familles gallo-romaines dans lesquelles le sacerdoce
catholique semblait héréditaire. Il était né dans la grande ville de
Vienne, dont son père avait occupé le siège épiscopal, et des liens
de parenté le rattachaient au dernier lettré de la Gaule, au célèbre
Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont. A la mort de saint Mamert,
en 490, l'église de Vienne l'appela à sa tête, à peu près vers le
même temps que son frère Apollinaire prenait possession du siège
épiscopal de Valence. Éloquent et lettré, et de plus fort versé dans
l'Écriture sainte, il avait toute la haute culture intellectuelle de
son temps, et aucun des problèmes qui préoccupaient ses contemporains
n'a passé devant son intelligence toujours en éveil, sans qu'il lui
ait donné une réponse. Mais cet esprit, qui par tous ses souvenirs
plonge dans le monde ancien, appartient par toutes ses aspirations au
monde nouveau. C'est la Rome des papes et non plus la Rome des Césars,
qui est la patrie de sa pensée et de son cœur. Rien ne lui est plus
cher que la prérogative du siège de Pierre, et quand la cause des
souverains pontifes est en jeu, sa voix s'élève et vibre d'une émotion
communicative. Il salue dans la papauté la tête du genre humain incarné
dans l'Église universelle, l'institution providentielle qui préside aux
destinées de la civilisation. Mais l'Église, pour lui, ne se borne pas
au clergé et aux évêques: l'Église, selon sa magnifique expression,
doit être le souci commun de tous les fidèles[13]. La mettre partout
et tout ramener à elle, voilà le programme d'Avitus, et sa vie entière
a été consacrée à le réaliser. Avec l'ardeur sacrée de l'apôtre et
l'habileté consommée du diplomate, il se fait le champion, l'avocat,
l'interprète de l'Église auprès de ce monde bizarre et nouveau qui
l'entoure et qui cherche sa voie. Il n'attend pas qu'on vienne à elle;
il ne s'enferme pas dans l'orgueil de son sang de patricien, il va aux
barbares, il va aux hérétiques, il se fait l'ami de l'arien Gondebaud,
dont il gagne le respect, de son fils Sigismond, qu'il convertit, de
Clovis, à qui il envoie ses félicitations avec ses encouragements. Il a
le pressentiment des grandes choses qui vont se faire par les barbares,
et de l'ordre nouveau qui va surgir des ruines de l'antiquité.
Lui-même, qui a passé par les écoles des rhéteurs, et qui a gardé,
dans sa prose, l'empreinte de leur enseignement, il sait, quand il le
faut, renoncer aux thèmes usés et frivoles de l'ancienne littérature
qui séduisent encore un Sidoine, pour chanter, avec un souffle digne de
Milton, la création du monde et la chute des premiers humains.
[Note 13: Non ad solos sacerdotes Ecclesiae pertinet status;
cunctis fidelibus sollicitudo ista communis est. S. Avitus, _Epist._,
36.]
Avitus est déjà une physionomie moderne, autant par l'élan hardi de
son intelligence vers l'avenir, que par les hautes préoccupations qui
visitent son âme de chrétien et de pontife. Il est très intéressant de
savoir que cet illustre représentant de l'Église catholique chez les
Burgondes était en relations épistolaires avec saint Remi, le patron
spirituel de Clovis[14]. La Providence, qui a rapproché les noms et
l'activité de ces deux grands hommes, leur a cependant assigné une
destinée bien différente. L'un disparaît presque dans la pénombre de
l'histoire, derrière l'ampleur magnifique de l'œuvre à laquelle il
se voua; l'autre, debout sur les ruines d'une nationalité qu'il n'a
pu sauver, semble à première vue un génie trahi par la fortune, et
qui survit à ses travaux. Mais non: si l'édifice politique du royaume
burgonde a croulé, l'arianisme seul a été écrasé dans sa chute, et les
Burgondes, rentrés dans l'unité catholique, ont survécu comme nation à
la catastrophe de leur dynastie. L'apostolat d'Avitus n'a donc pas été
stérile, car nul n'a plus contribué que lui à ce grand résultat.
[Note 14: Flodoard, _Hist., rem._, III, 21 (éd. Lejeune). Il est
vrai que M. Schroers (_Hinkmar, Erzbischof von Reims_, p. 452) suppose
que Hincmar, qui nous apprend l'existence d'une lettre d'Avitus à Remi
(Flodoard, _l. c._), a confondu avec la lettre d'Avitus à Clovis, et
que, selon M. Krusch (_Neues Archiv._, XX, p. 515), cette confusion est
manifeste. Mais je ne voudrais pas me porter garant de la conjecture de
ces deux érudits.]
Combien apparaît vaine et fausse, pour qui a contemplé de près cette
noble physionomie d'évêque, la supposition de certains historiens
qui veulent que ce grand patriote fût, au moins par l'intention, un
traître envers son peuple et son roi, et qu'il ait en secret désiré la
domination franque! Ni l'ardeur de son zèle catholique, ni les termes
enthousiastes dans lesquels il s'adresse à Clovis converti, ne donnent
le droit de proférer contre lui une accusation aussi injurieuse. S'il
se réjouit du baptême de Reims, c'est qu'il ne reste étranger à rien de
ce qui intéresse le royaume de Dieu. Sa vaste correspondance le montre
s'associant avec la même chaleur de sentiment à toutes les causes
catholiques. Nulle part dans le monde il n'entend un cri de joie ou de
douleur sortir du sein de l'Église sans que son âme vibre à l'unisson.
«Je suis une vigie, dit-il quelque part, je tiens le clairon, je n'ai
pas le droit de me taire[15].» Et qui ne voit tout ce qu'aurait perdu
l'archevêque de Vienne à passer sous le joug des Francs restés aux
trois quarts païens, lui qui était l'ami de ses souverains, et qui
voyait les Burgondes, conquis par l'exemple de leur prince royal,
revenir toujours plus nombreux à sa foi? A moins donc de vouloir que
tout prélat orthodoxe, vivant sous l'autorité d'un monarque arien, ait
été nécessairement un traître de profession, il faut bien admettre
qu'Avitus avait intérêt, plus que tout autre, au maintien du royaume et
de la dynastie, et se résigner à laisser intacte cette gloire si haute
et si pure de l'Église de Burgondie[16].
[Note 15: S. Avitus, _Epist._, 49: Speculator sum, tubam teneo,
tacere mihi non licet.]
[Note 16: Arnold, _Caesarius von Arelate_, pp. 202-215, a tracé
de ce grand homme une véritable caricature: il ne peut lui pardonner
son _ultramontanisme_, et c'est peut-être le secret d'une injustice
qui étonne chez cet auteur, dont les jugements ont d'ordinaire plus de
sérénité.]
Gondebaud et Avitus, c'est, si l'on peut ainsi parler, toute la nation
burgonde en résumé; c'est l'image vivante et fidèle des contrastes
et des dissidences qui l'empêchèrent de se constituer. D'un côté, le
doute, l'indécision, l'hésitation mortelle au carrefour des destinées,
c'est le peuple burgonde, c'est la dynastie arienne; de l'autre, le
coup d'œil juste et sûr, l'assurance sereine, l'imperturbable fermeté
de direction, c'est l'épiscopat, c'est l'Église catholique. Mais ces
éléments sont opposés, et la nation, tirée en deux sens, se trouble et
se disloque. Elle n'aura jamais son crédo, elle n'arrivera jamais à la
fière et joyeuse conscience d'elle-même, de son unité, de sa mission
providentielle. Tout ce qui fait la force et la grandeur du jeune
royaume franc lui est refusé, et elle est fatalement destinée à devenir
quelque jour la proie d'une puissance mieux organisée.
Ce jour n'était pas encore arrivé, mais les événements le préparaient.
La succession de Gundioch n'avait pas laissé de créer de sérieuses
difficultés entre ses fils. Un écrivain burgonde prétend qu'à la mort
de ce roi, Gondebaud s'était emparé des deux tiers de l'héritage, ne
laissant qu'un tiers à son frère Godegisil; mais ce renseignement ne
peut pas être tout à fait exact[17]. Et même s'il l'était, il faudrait
admettre que Godegisil dut couver bien longtemps son ressentiment avant
de le satisfaire, car Chilpéric était mort avant 493, et la guerre
des deux frères n'éclata qu'en 500. Ce qui est certain, c'est que la
supériorité matérielle de Gondebaud sur son frère, reconnue par les
contemporains et attestée par quantité de faits, devait être bien
blessante pour l'amour-propre de celui-ci. Quoi qu'il en soit, une
rivalité d'intérêts et de vanité reste encore l'explication la plus
plausible de la guerre fratricide qui allait mettre aux prises les deux
oncles de Clotilde. S'y mêla-t-il aussi une querelle religieuse? Nous
n'en voyons pas de trace dans les relations personnelles entre les
rois; mais il est possible que les dissentiments confessionnels aient
eu une certaine influence au moins sur leurs peuples. La fermentation
qui régnait dans le pays, vers 485 et pendant les années suivantes,
permet de croire qu'au moment dont nous parlons il en restait encore
quelque chose. Ce qui est probable, dans tous les cas, c'est que les
deux frères appartenaient à deux confessions opposées: tandis que
Gondebaud restait l'espoir et l'appui de la secte arienne, Godegisil
paraît avoir été catholique ainsi que sa femme[18].
[Note 17: _Vita sancti Sigismundi_ dans Jahn, _Die Geschichte der
Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 505.]
[Note 18: La dynastie fut toujours divisée au point de vue
religieux. Godegisil fut le tuteur des deux princesses catholiques,
filles de Chilpéric: pourquoi, plutôt que Gondebaud, s'il n'avait pas
été catholique? De plus, pendant le peu de temps qu'il fut maître
de Lyon, Godegisil construisit dans cette ville, avec sa femme
Théodelinde, le monastère de Saint-Pierre. Voir Pardessus, _Diplomata_,
I, p. 136, et cf. Binding, _Das burgundisch-romanische Kœnigreich_, p.
160. Il est vrai que Grégoire de Tours, _Hist., Franc._, livre III,
préface, considère Godegisil comme arien; mais Grégoire ne connaît
toute l'histoire de Burgondie qu'à travers la légende.]
Quoi qu'il en soit, incapable de soutenir seul le poids de la lutte
contre son frère, Godegisil appela Clovis à son secours. Le roi des
Francs avait, semble-t-il, plus d'un bon motif pour intervenir en sa
faveur. C'est Godegisil, on l'a vu, qui avait été le tuteur de Clotilde
et de sa sœur; elles avaient grandi à sa cour, et, sans doute, assise
sur le trône des Francs, la fille de Chilpéric gardait un souvenir
reconnaissant au protecteur de ses jeunes années. Si, comme nous
l'avons supposé, Godegisil partageait la foi de Clotilde et de Clovis,
il ne lui aura pas été difficile de les intéresser à sa cause. A ces
raisons, il faut ajouter l'intérêt politique qu'avaient les Francs à
protéger le plus faible des deux rivaux contre le plus fort, et aussi
la promesse faite par Godegisil de leur payer un tribut annuel aux taux
qu'il leur plairait de fixer[19].
[Note 19: Grégoire de Tours, II, 32.]
A en croire notre chroniqueur, l'accord entre Clovis et Godegisil
aurait été négocié dans le plus grand secret, et Gondebaud ne se
serait douté de rien. Bien plus, voyant les armées franques envahir
son territoire, il aurait imploré l'aide de son frère, et celui-ci
lui aurait promis main forte à l'heure même où il s'ébranlait pour
aller rejoindre l'armée de Clovis. Rien de moins probable. Si, comme
il ressort du récit de Grégoire lui-même, des rivalités et des
dissentiments existaient déjà entre les deux frères, comment Gondebaud
aurait-il pu se méprendre sur le sens de l'intervention de Clovis, et
n'y pas voir le fait d'un accord préalable avec Godegisil? Comment les
négociations entre les deux complices auraient-elles pu lui rester
tellement cachées, qu'il eût la naïveté de compter sur le secours de
son frère jusqu'au moment où les troupes de celui-ci, sous ses propres
yeux, allèrent rejoindre les étendards des Francs? De pareilles
méprises ne sont possibles que dans les récits populaires, où la
vraisemblance est sacrifiée au besoin de produire un effet dramatique;
on ne saurait les supposer chez un homme d'État qui a donné plus d'une
preuve de perspicacité et d'intelligence[20].
[Note 20: L'exposé de l'origine de la guerre burgonde que
nous faisons ici est en contradiction manifeste avec le _Collatio
episcoporum_ où Clovis apparaît comme l'agresseur. Mais on a reconnu de
nos jours que ce document est apocryphe; v. l'Appendice. Quant au récit
de Procope, _De Bello gothico_, I, 12, c'est un tissu d'inexactitudes:
il a manifestement confondu la guerre de 523 et celle de 500, et il
attribue à Théodoric une attitude qui jure avec toute sa politique, et
qui est d'ailleurs d'une parfaite invraisemblance. Dubos, III, p. 221,
et Pétigny, II, p. 469, ont tort d'accueillir la version de Procope,
que Fauriel passe prudemment sous silence, et que Manso, _Geschichte
des Ostgothischen Reiches_, p. 69, note; Junghans, p. 75; Binding, p.
154, note, rejettent catégoriquement. Il faut écarter la version du
_Liber historiæ_, c. 16, suivi par Hincmar, _Vita sancti Remigii_. 91.
(_Acta Sanctorum_ des Bollandistes, t. I, d'octobre, p. 153 E), qui
prétend que Clovis dut marcher contre Godegisil et Gondebaud unis. Pour
Roricon (dom Bouquet, III, p. 12) et Aimoin, I, 19 (_ibid._, III, p.
40), ils sont dans la logique de la légende en soutenant que Clovis
entreprit la guerre de Burgondie pour venger les injures de Clotilde.
En effet, si Clotilde a eu des griefs, il est inadmissible qu'elle ait
attendu la mort de son mari, et qu'elle les ait fait venger par ses
enfants!]
Selon toute apparence donc, les choses se sont passées beaucoup plus
simplement. Soit que les deux frères fussent déjà aux prises, soit que
l'entrée en campagne de Clovis ait été le commencement des hostilités,
Gondebaud ne paraît pas s'être trompé un instant sur la gravité de
l'intervention franque. Rassemblant à la hâte toutes ses forces
disponibles, il courut au-devant de son dangereux adversaire avant
qu'il eût pénétré au cœur de ses États, et le rencontra sous les murs
de Dijon.
Cette ville était située dans une plaine agréable et fertile, au pied
des coteaux vineux de la Bourgogne, dont les crus étaient célèbres
dès cette époque, et au confluent de deux rivières, l'Ouche et le
Suzon. Ce dernier entrait en ville par une arche ménagée sous une des
portes, et en sortait par la porte opposée. L'enceinte formait un
quadrilatère dont les massives murailles, de trente pieds de hauteur
et de quinze pieds d'épaisseur, étaient construites en grandes pierres
de taille depuis le bas jusqu'à une hauteur de vingt pieds; le reste
était en petit appareil. Elle était percée de quatre portes s'ouvrant
aux quatre points cardinaux, et flanquée de trente-trois tours. A
l'intérieur de la ville s'élevaient une église et un baptistère; au
dehors surgissaient deux basiliques, et des moulins tournoyaient
avec une grande rapidité sur le cours des rivières. Protégée par sa
puissante muraille, la localité avait gardé son importance pendant que
Langres, dont elle dépendait, était tombée en ruines; aussi les évêques
affectionnaient depuis longtemps le séjour de Dijon, et Grégoire de
Tours s'étonnait que la ville n'eût que le rang d'un simple _castrum_,
alors qu'elle méritait le titre de cité[21].
[Note 21: Grégoire de Tours, III, 19: Longnon, _Géographie de la
Gaule au sixième siècle_, p. 210.]
Du haut de leurs murs, les habitants de Dijon purent assister à
la rencontre des deux armées. Gondebaud, accablé par des forces
supérieures dut prendre la fuite. On ne sait s'il essaya de tenir
quelque temps à Lyon et à Vienne, et il est assez difficile de supposer
qu'il ait cru tout perdu après une première rencontre. Dans tous les
cas, nous ne le retrouvons qu'à l'extrémité méridionale de son royaume,
à l'abri des hautes murailles d'Avignon[22]. La légende, qui s'est
mêlée dans de fortes proportions au récit de la guerre de Burgondie,
n'a pas voulu s'en tenir là; elle a imaginé que le roi des Francs
serait allé assiéger Gondebaud à Avignon, et que le Burgonde n'aurait
été sauvé que grâce à la ruse d'un de ses fidèles nommé Aredius.
Ce dernier aurait passé dans le camp de Clovis, aurait gagné la
confiance de ce roi en se faisant passer pour un transfuge, et l'aurait
finalement décidé à lever le siège, et à se contenter d'un tribut
annuel que lui payerait Gondebaud. Là-dessus, le roi franc se serait
bénévolement retiré, laissant à son rival les mains libres pour tirer
une éclatante vengeance de son frère[23].
[Note 22: Ce point est historiquement établi par l'accord de
Grégoire de Tours II, 32 et de Marius d'Avenches (M. G. H, _Auctores
Antiquissimi_ XI, p. 234) et par la Table Pascale de Victorius ad ann.
500: Gundubadus fuit in Abinione. (Même collection, t. IX, p. 729).]
[Note 23: Grégoire de Tours, I. c.]
Qui croira que Clovis, s'il avait poursuivi Gondebaud jusqu'à Avignon,
dans l'intention de s'emparer de lui et de le mettre à mort, se serait
laissé gratuitement détourner de son projet par un transfuge[24]?
Selon toute apparence, après que tout le pays eut été soumis, Clovis,
croyant Gondebaud réduit à l'impuissance et ne voulant pas d'ailleurs
l'accabler, considéra sa tâche comme terminée. Il partit donc, laissant
auprès de Godegisil un corps de troupes franques de cinq mille hommes
environ, qui devaient l'aider à s'affermir dans sa nouvelle conquête,
et maintenir autour de lui le prestige de l'alliance franque[25]. On ne
sait quel profit personnel le roi des Francs retirait de la campagne,
car le tribut annuel promis par Godegisil ne fut jamais payé, et
rien ne nous autorise à supposer, avec certains historiens, que son
allié aurait acheté son concours au prix d'une partie du territoire
burgonde[26]. Au surplus, les événements se précipitèrent de telle
sorte que l'histoire est hors d'état de noter les menus faits qui
remplissent les intervalles entre les catastrophes.
[Note 24: Je renvoie, pour la démonstration du caractère légendaire
de l'épisode, aux pages 253-264 de mon _Histoire poétique des
Mérovingiens_. Aux auteurs que j'y cite en note page 255, je ne sais
si je ne puis pas joindre Dubos, III, pp. 235 et suivantes: il est
certain qu'il a fait, à son insu, la démonstration la plus piquante de
l'impossibilité du récit de Grégoire de Tours, en essayant «d'expliquer
les causes des _malheurs surprenants_ et des _succès inespérés_ de
Gondebaud durant le cours de l'année 500» (p. 237).]
[Note 25: Grégoire de Tours, II, 33. Frédégaire, III, 23, est seul
à faire mention d'un chiffre. Je crois avoir prouvé l'historicité de
cet épisode. Voir _les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire
de Tours_, p. 402, et l'_Histoire de Clovis d'après Frédégaire_, pp.
92-93.]
[Note 26: Binding, p. 159. Jahn, II, pp. 30 et 125, croit même
savoir que Godegisil céda à Clovis Lyon et toute la partie du royaume
située sur la rive gauche de la Saône et du Rhône, mais que Gondebaud,
après avoir triomphé de Godegisil, reprit possession du tout. Il n'y
a rien de tout cela dans les sources, sinon que, d'après Grégoire de
Tours II, 32, Godegisil, après la victoire de Dijon, aurait promis à
Clovis une partie de son royaume (_promissam Clodovecho aliquam partem
regni sui_.) Mais, à supposer qu'il eût fait cette promesse, il ne dut
pas avoir le temps de la tenir; d'ailleurs, elle est en contradiction
avec le récit du même Grégoire, disant quelques lignes plus haut que
Godegisil s'engagea à payer tribut à Clovis. La promesse d'un tribut
et celle d'une cession de territoire ne sont pas tout à fait la même
chose. J'avoue cependant que la seconde est plus vraisemblable que la
première, surtout s'il s'agit du territoire conquis sur Gondebaud que
les vainqueurs se seraient partagé. Cf. Junghans, p. 75.]
Godegisil, comme on l'a vu, s'était installé dans la capitale de son
frère, à Vienne, et s'y abandonnait à toute l'ivresse de son triomphe.
Son bonheur fut de courte durée. A peine le roi des Francs était-il
rentré chez lui que, sortant de sa retraite d'Avignon, Gondebaud venait
à la tête d'une armée assiéger l'usurpateur dans la ville conquise.
Pour s'expliquer un si prompt revirement de fortune, il faut admettre
que ses malheurs ne lui avaient pas enlevé la fidélité de tous ses
sujets, et que, derrière l'armée étrangère qui se retirait, le pays
se soulevait pour accueillir son roi légitime. Cette supposition
contrarie, sans doute, les idées de ceux qui exagèrent l'importance des
dissensions confessionnelles, et qui croient que les partis politiques
étaient toujours déterminés, dans la Gaule du sixième siècle, par des
mobiles religieux. Plus d'une fois encore, dans le cours de ce récit,
on aura l'occasion de se convaincre que les populations catholiques,
malgré leur attachement à leur religion, ne se croyaient pas
dispensées de servir loyalement un souverain hérétique. La fidélité
d'un homme comme saint Avitus, le dévouement d'un catholique illustre
comme Aredius[27], prouvent suffisamment le contraire pour les
catholiques de Burgondie, et l'accueil que Gondebaud reçut en rentrant
dans son royaume honore à la fois les sujets et le roi qui en fut
l'objet.
[Note 27: Aredius est un personnage historique, bien qu'il ne
soit généralement connu que comme héros de deux récits légendaires, à
savoir, les _Fiançailles de Clotilde_ et le _Siège d'Avignon_, et d'un
épisode apocryphe, le colloque de Lyon. Il y a une lettre de saint
Avitus, _Epist._, 50, qui lui est adressée.]
Au surplus, il est probable que, dans cette réaction contre un frère
intrus, Gondebaud aura compté sur ses alliances autant que sur ses
propres forces. Nous voyons, par une marque de déférence qu'il donna au
roi des Visigoths après la campagne, qu'il cherchait tout au moins à se
concilier les bonnes grâces de la cour de Toulouse. Et rien n'interdit
de croire qu'Alaric, effrayé dès lors des succès croissants de Clovis,
aura voulu relever un homme qui avait le même ennemi que lui. Ainsi
s'expliquerait encore la neutralité que Clovis crut devoir garder
pendant cette seconde lutte entre les deux frères, ne voulant pas se
créer un nouvel ennemi pour le seul plaisir d'obliger Godegisil[28].
Peut-être aussi, quand même il l'aurait voulu, il ne serait plus arrivé
à temps pour conjurer la chute de son allié.
[Note 28: Cf. Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und
Burgundiens_, II, p. 125.]
La brusque apparition de son frère au pied des murailles de Vienne
fut un coup de foudre pour Godegisil. Il n'avait pris, ce semble,
aucune précaution en vue d'une pareille éventualité, et elle le trouva
entièrement au dépourvu. Si les solides murailles de la vieille cité
romaine suffirent pour la mettre à l'abri d'un premier assaut, en
revanche, la ville mal approvisionnée n'était pas en état de soutenir
un siège quelque peu prolongé. Or Gondebaud, décidé à reconquérir sa
capitale à tout prix, en avait fait un investissement en règle, et
bientôt les souffrances de la faim commencèrent à se faire sentir parmi
les assiégés. On recourut au moyen cruel et dangereux usité en pareil
cas: on expulsa les bouches inutiles. Parmi les malheureux frappés
par cette mesure se trouvait l'ingénieur préposé à l'entretien des
aqueducs de la ville. Indigné, il alla trouver Gondebaud, et lui offrit
de faire pénétrer ses soldats dans la place. A la tête d'un corps de
troupes qu'on lui confia, et précédé d'ouvriers munis de leviers et
d'autres engins, il s'engagea dans le conduit d'un aqueduc qui avait
été coupé dès le commencement du siège, et, parvenu au cœur de la cité,
fit soulever la lourde pierre qui couvrait l'œil du conduit. Aussitôt
les soldats de Gondebaud se précipitent dans les rues en sonnant de
la trompette, et courent ouvrir les portes de la ville à leurs frères
d'armes. Les assiégés, surpris en désordre, sont massacrés[29].
Godegisil se réfugie dans l'église arienne, espérant qu'elle le
protégera plus efficacement qu'un sanctuaire catholique; mais la colère
des vainqueurs ne respecte pas le droit d'asile; ils pénètrent dans le
sanctuaire et massacrent le roi ainsi que l'évêque arien[30]. Le corps
de troupes franques laissé par Clovis auprès de son allié échappa seul
au carnage. Ces soldats s'étaient réfugiés dans une tour; ils purent
capituler et eurent la vie sauve, car Gondebaud avait expressément
défendu qu'on touchât à leur personne. Il les envoya à Toulouse, à son
ami Alaric, qui tenait ainsi des otages de Clovis[31].
[Note 29: Cette prise de ville n'a rien d'invraisemblable:
Bélisaire s'est emparé de Naples grâce au même stratagème, v. Procope,
_de Bello goth._, I, 10.]
[Note 30: De même on voit, en 531, le roi Amalaric, attaqué à
Barcelone par Childebert, se réfugier dans une église. Grégoire de
Tours, III, 10. Cf. _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 263, note.]
[Note 31: Grégoire de Tours, II, 33. Frédégaire, III, 23, prétend
qu'il les fit périr: il n'y a là qu'une des preuves de la négligence
avec laquelle il résume Grégoire.]
La vengeance de Gondebaud fut atroce et indigne de lui. La curie de
Vienne, qui existait encore et qui comptait quantité de personnages
distingués, parmi lesquels plusieurs se glorifiaient du titre
d'_illustres_, fut saignée largement. Tous ceux de ses membres qui
avaient embrassé le parti de Godegisil périrent dans des supplices
raffinés[32]. Le même sort frappa ceux des Burgondes qui s'étaient
rendus coupables de la même trahison. La terreur régna dans le
pays, retombé tout entier, depuis la prise de Vienne, au pouvoir de
Gondebaud. Après les hécatombes des premiers jours, le vainqueur
s'attacha à ramener par la douceur de son gouvernement les cœurs qu'il
avait pu s'aliéner par ses violences. C'est des années qui suivirent
ces événements que date la _loi Gombette, ce code plus doux, fait_,
au dire d'un chroniqueur peu suspect, _pour empêcher les Burgondes
d'opprimer les Gallo-Romains_[33]. Les leçons de l'expérience avaient
profité au vieux roi: il s'était rendu compte de la nécessité de
ménager les populations indigènes, seule base d'une nationalité stable
et forte. Il semble même avoir entrevu l'urgence de combler l'abîme
religieux qui le séparait de la plus grande partie de ses sujets: ses
conférences religieuses avec saint Avitus se multiplièrent à partir de
cette date, et, s'il en faut croire Grégoire de Tours, il aurait même
demandé à l'évêque de Vienne de le recevoir en secret dans la communion
catholique[34]. Mais il ne put se décider à faire publiquement l'acte
d'adhésion qu'on exigeait de lui, et la crainte des Burgondes ariens
l'arrêta toute sa vie sur le seuil de la maison de Dieu.
[Note 32: Interfectis senatoribus Burgundionibusque qui Godigiselo
consenserant. C'est la leçon d'un des meilleurs manuscrits de Grégoire
de Tours, le _Casinensis_ (voir l'édition de Grégoire par W. Arndt,
p. 25). Les autres manuscrits omettent le _que_, ce qui rend le texte
inintelligible. En effet, en Burgondie, tous les _senatores_ sont
romains et tous les _Burgundiones_ sont barbares: des _senatores
Burgundiones_ seraient des Romains-Germains ou des civilisés barbares.]
[Note 33: Grégoire de Tours, II, 33.]
[Note 34: Grégoire de Tours, II, 34.]
Somme toute, il avait seul profité de la guerre entreprise pour
le dépouiller du trône, et dans laquelle il avait passé par de si
singulières vicissitudes. Elle lui avait permis de rétablir l'unité
burgonde, de se débarrasser d'un rival dangereux, et de forcer le roi
des Francs lui-même à compter avec lui. La neutralité de Clovis, quel
qu'en ait été le motif, contribuait à rehausser encore le prestige de
Gondebaud auprès des siens, et Avitus était sans doute l'interprète
de l'opinion publique en Burgondie lorsqu'il lui écrivait: «Tous vos
dommages se sont tournés en profit; ce qui faisait couler nos larmes
nous réjouit maintenant[35].» Quant au peuple franc, étonné de voir son
souverain, pour la première fois, revenir d'une guerre les mains vides,
il se persuada qu'il y avait là-dessous quelque ruse déloyale qui lui
avait enlevé les fruits de sa vaillance, et il imagina la légende que
nous avons résumée plus haut.
[Note 35: S. Avitus, _Epist._, 5: _ad Gundobodum_.]
Cependant les relations entre les deux monarques semblent s'être
améliorées de bonne heure. Une ou deux années après la guerre,
Gondebaud et Clovis eurent une entrevue aux confins de leurs royaumes,
sur les bords de la Cure, affluent de l'Yonne en amont d'Auxerre[36].
Selon l'étiquette barbare, les deux souverains se rencontrèrent au
milieu du cours de la rivière, chacun dans une embarcation avec son
escorte: c'était le moyen imaginé par la diplomatie pour qu'aucun des
deux ne fût obligé de poser le pied sur le sol d'autrui, et que les
négociations pussent avoir lieu en pays neutre, dans des conditions
de sécurité et de dignité égales de part et d'autre[37]. On devine
quel fut l'objet principal de l'entretien des deux rois. Chacun
désirait effacer le souvenir des dissentiments anciens; il ne fut
donc pas difficile de s'entendre. Mais un point plus délicat, et qui
fut certainement abordé par Clovis, ce fut la question de l'alliance
franco-burgonde[38]. Gondebaud n'ignorait pas qu'elle signifiait pour
lui la rupture avec les Visigoths, ses alliés d'hier, et qu'elle
l'entraînerait dans tous les hasards où voudrait s'aventurer la
politique de son jeune et ambitieux parent. Il est possible qu'il
n'ait pas cédé sur l'heure, et qu'il ait voulu prendre le temps de
la réflexion; ce qui est certain, c'est qu'en somme l'alliance fut
conclue, et les Visigoths abandonnés par le roi des Burgondes. Vienne
le jour où éclatera l'inévitable conflit entre le jeune royaume
catholique et la vieille monarchie des persécuteurs ariens, et le roi
des Burgondes sera aux côtés de Clovis, comme un auxiliaire sûr et
éprouvé.
[Note 36: Ou du Cousin, affluent de la Cure, selon M. Thomas,
_Sur un passage de la Vita sancti Eptadii_, dans les _Mélanges Julien
Havet_, Paris, 1895. Le texte, qui n'est conservé que dans deux
manuscrits, est fort corrompu; M. Krusch par des conjectures très
arbitraires (S. R. M. t. III, p. 189, c. 8), n'a fait que l'altérer
davantage. Je garde la leçon de M. Thomas. (V. l'Appendice.)]
[Note 37: Le _Vita Eptadii_, par qui nous connaissons cette
entrevue, n'en marque pas la date; mais d'aucune manière elle n'est
postérieure à 507. Jahn, t. II, p. 109, qui ne cesse de se distinguer
par l'excessive faiblesse de sa critique, s'avise cette fois de
déployer une rigueur non moins excessive en contestant le témoignage du
_Vita Eptadii_, mais ses raisons n'ont aucune valeur. Quant à la date,
M. Levison (_Zur Geschichte des Frankenkönigs, Clodowech_) croit que le
texte fait penser plutôt à 494, attendu que notre épisode y est raconté
avant un autre (ch. 11), qu'il croit de cette date. Mais, outre que ce
dernier point est fort discutable, le passage du _Vita Eptadii_ nous
montre que l'entrevue des deux rois a lieu _pacis mediante concordia_,
termes qui s'expliquent le mieux après une guerre.]
[Note 38: Eodem tempore quo se ad fluvium Quorandam, pacis mediante
concordia, duorum regnum Burgundionum gentis et Francorum est conjuncta
potentia. _Vita Eptadii_, dans Bouquet, III, p. 380. Voir toutefois
l'Appendice.]