LORSQUE je vous ai cité les éditions premières d'Homère et de Virgile,
vous avez cru sans doute que j'allais continuer à vous énumérer par
ordre de dates, toute une série de volumes _di primo cartello_, qui
pourraient entrer dans les galeries de tous les grands amateurs.
Rassurez-vous. Je sais qu'on n'arrive à acquérir ces ouvrages de haute
valeur qu'après un assez long noviciat, timide qu'on est encore sur
un terrain qu'on ne connaît guère ou même qu'on ne connaît pas. Les
amateurs nouveaux ou jeunes, ayant une certaine fortune, feront bien
de commencer par l'acquisition des ouvrages réunis ou séparés de nos
grands classiques du XVIIe siècle, Shakspeare, Malherbe, Corneille,
Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Pascal, Fénelon, La
Bruyère, La Rochefoucauld, Regnard. Outre que la lecture de leurs
chefs-d'œuvre présente toujours un nouvel attrait, le vrai bibliophile
éprouve un certain charme à posséder les éditions que ces écrivains ont
publiées eux-mêmes, surtout lorsque les éditions suivantes ont subi des
modifications, comme cela est arrivé fréquemment à toutes les époques.
Donc, mon ami, quand vous rencontrerez quelque pièce séparée ou quelque
ouvrage de ces auteurs, en édition originale, je vous engage fortement
à l'acquérir. Vous n'aurez jamais à le regretter, pourvu toutefois que
vous ne fassiez pas, pour les posséder, les folies que les amateurs
trop pressés de jouir ont faites dans ces dernières années. En effet,
depuis dix ou douze ans le prix de ces livres n'avait pas cessé de
s'élever, dans des proportions considérables; et il y a deux ou trois
ans, on ne pouvait pas obtenir une édition originale de chaque pièce
de Molière, Corneille et Racine, par exemple, à moins de 1,000 à
2,000 francs et plus quelquefois. Il était curieux de se rappeler,
en constatant ces prix, que moins de quarante ans auparavant, à la
première vente Taschereau, par exemple, faite vers 1845, les mêmes
éditions se donnaient pour 3 à 16 francs.
Aussi ces livres, qui étaient fort rares lorsqu'on ne les recherchait
pas, se rencontrent-ils beaucoup plus souvent aujourd'hui. L'appât de
l'argent et la spéculation en ont fait exhumer un certain nombre des
recoins négligés ou même des grandes bibliothèques séculaires. Et tout
cela a passé dans de petites mais précieuses collections, auxquelles
on a donné, je ne sais pourquoi, le nom assez vague de _cabinets_,
n'osant pas les appeler des bibliothèques. Mais comme beaucoup de ces
livres, non encore placés chez des amateurs, s'étaient accumulés chez
les libraires, il en est résulté une baisse assez considérable dans les
prix. Actuellement on peut trouver de beaux exemplaires des éditions
séparées dont il s'agit, pour 500 à 1,000 francs.
Il faut en excepter cependant trois pièces, qui sont d'une rareté
insigne et que plusieurs bibliophiles attendent et souhaitent
ardemment, l'édition originale du _Cid_, de Corneille, 1637, in-4º;
l'édition originale de _Sganarelle_, de Molière, 1660, in-12, et
l'édition originale des _Plaideurs_, de Racine, 1669, in-12. Leur
prix serait certainement trois ou quatre fois plus élevé que celui
des autres. J'ai été assez heureux pour découvrir un exemplaire de
l'édition originale des _Femmes sçavantes_, de Molière, daté de 1672,
tandis que ceux que l'on connaît sont datés de 1673. Ce doit être là un
livre très précieux.
Les éditions collectives de Corneille, datées de 1644 à 1664, ont
encore beaucoup d'intérêt; quelques-unes des premières sont cotées fort
cher et sont très recherchées. Il en est de même des réunions d'œuvres
de Molière, portant une des dates de 1666, 1673, 1674, 1679, 1682, et
des œuvres réunies de Racine datées de 1675 à 1697. Cette édition de
1697 du grand tragique fut encore revue par lui et on n'en donna plus
d'autre de son vivant. Les _Pensées_ de Pascal, 1670, in-12, et les
_Lettres d'un provincial_, 1657, in-4º, les _Réflexions ou sentences et
maximes morales_, de La Rochefoucauld, 1665, et les _Caractères_, de La
Bruyère, 1688, sont encore assez chers.
Les premières éditions séparées ou collectives des autres classiques
que nous avons cités plus haut, sont également recherchées, et il est
utile de les avoir, surtout les pièces de Regnard qui sont restées au
répertoire. _Le Joueur_ est très rare.
Quand je vous engage à acheter les éditions _princeps_ des grands
écrivains du XVIIe siècle, je dois vous paraître bien exclusif. Aussi
suis-je d'avis d'étendre ce conseil à tous les auteurs qui ont acquis,
par leur génie ou leur talent, le droit d'immortalité; et afin de ne
pas vous condamner à les posséder tous indistinctement, il faut vous
laisser le soin de choisir ceux dont les livres vous procurent le plus
de satisfaction. Les goûts des bibliophiles sont si différents, comme
les tempéraments et les caractères, et disons-le, si variables même
chez chacun, suivant les dispositions du moment et la mode du jour, que
ce serait une grande présomption d'espérer de les influencer. Et je ne
vous excepte pas de la loi générale, mon ami.
Cependant,--je suis incorrigible dans mes avis, mais c'est votre
faute,--j'aimerais à voir entrer chez vous peu à peu des éditions
originales de quelques-uns des ouvrages ou des pièces de Le Sage,
Montesquieu, Voltaire, J.-B. Rousseau, Marivaux, J.-J. Rousseau,
Bernardin de Saint-Pierre, sans toutefois vous attacher à former des
collections complètes de leurs œuvres, ce qui deviendrait fastidieux,
et serait d'ailleurs presque impossible.
_Le Diable boiteux_, édition de 1707, 1 volume in-12, _Gil-Blas_,
publié en trois parties, dans l'espace de vingt années, savoir 2
volumes en 1715, 1 volume en 1724 et le quatrième volume en 1735, sont
des ouvrages fort intéressants à posséder, mais d'une grande rareté,
de même que la fameuse comédie _Turcaret_, le chef-d'œuvre théâtral
de Le Sage. Parmi les ouvrages de Montesquieu, achetez donc les
_Considérations sur la Grandeur des Romains et leur décadence_, 1734, 1
volume in-12; l'_Esprit des loix_ (sic), 1748, 2 volumes in-4º, et les
_Lettres persanes_, d'Amsterdam 1721, 2 volumes petit in-12. Achetez
_Manon Lescaut_ de 1731, ou de 1753. Choisissez les meilleures pièces
de Marivaux, quelques-uns des plus remarquables ouvrages de Voltaire
et de J.-J. Rousseau, mais surtout pas toutes les œuvres de ces deux
derniers, à moins que vous ayez d'énormes vides à remplir dans vos
armoires et je ne crois pas que vous soyez dans ce cas.
Les éditions admirables qui en ont été données de 1785 à 1789 pour
Voltaire, et de 1793 à 1800 pour J.-J. Rousseau, ont malheureusement
l'inconvénient d'encombrer à elles seules un ou plusieurs rayons de
bibliothèques, ou d'être en grand format, et nos petits appartements
modernes ne sont pas faits pour recevoir de pareilles collections.
N'oubliez pas d'acquérir la jolie édition originale de _Paul et
Virginie_, datée de 1789, et surtout choisissez un exemplaire en papier
vélin, contenant les 4 figures charmantes de Moreau le jeune et de J.
Vernet, épreuves avant la lettre. Vous le payerez cher certainement,
de 1,500 à 2,000 francs, mais c'est si rare! Si vous ne tenez pas
aux épreuves avant lettre, vous pourrez avoir le même livre pour 100
francs, en reliure ordinaire. Voyez la différence, pour une ou deux
lignes d'impression en plus ou en moins! C'est là le cas de faire
remarquer que les épreuves avant lettre sont toujours beaucoup plus
belles et, d'ailleurs, elles se trouvent si rarement, que les amateurs
se les disputent à outrance; de là leur prix élevé.
Il a été publié par Didot et l'éditeur Bleuet, à la fin du siècle
dernier, une série de jolis volumes semblables comme format à _Paul et
Virginie_, et également illustrés de gracieuses vignettes. Ces petits
livres, vrais trésors de typographie et d'art, sont cotés aujourd'hui
très cher, lorsque les exemplaires sont en grand papier vélin, et
contiennent des figures avant lettre, surtout des eaux-fortes,
c'est-à-dire le premier état de morsure de l'acide sur la planche,
avant le modelé au burin. En général, sauf pour un ou deux, le texte
de ces petits ouvrages n'a guère d'intérêt et ne justifie nullement
l'exagération de prix que ces livres ont atteinte. Sauf _Manon
Lescaut_, qui est dans toutes les éditions et toujours un admirable
ouvrage, et les _Voyages de Gulliver_, les autres ne signifient
presque rien. C'est, par exemple, _Ollivier_, de Cazotte, _Zélomir_ et
_Primerose_, de Morel de Vindé, _Le Temple de Gnide_, de Montesquieu,
_Œuvres choisies_ de Mme Deshoulières, _Télémaque_, etc...... Le
principal mérite de ces livres consiste dans la grâce des illustrations
et dans la belle typographie.
On pourrait en dire autant de beaucoup d'ouvrages ornés de figures, du
XVIIIe siècle, banalités ou rapsodies, en vers ou en prose, fadeurs
érotiques, de Dorat, Piis, Imbert, Berquin, et autres écrivassiers
en pourpoint brodé et en coiffures à ramage, dont les volumes n'ont
d'autre mérite que d'avoir été illustrés de ravissantes gravures, art
aussi faux que la poésie du temps, mais plein de charme et d'élégance
raffinée.
C'est la possession de ces volumes qui a souvent excité les amateurs
à faire des folies, et, si l'on peut appliquer ici l'expression toute
neuve et fort à la mode, c'est pour ces objets dont la vue flatte
encore plus les sens que la lecture n'affadit l'esprit,--car on ne
les lit guère, heureusement,--que nos bibliophiles contemporains
subissent les accès d'une sorte de névrose, hier encore à l'état aigu,
aujourd'hui déjà presque à l'état chronique.
Dieu me garde de censurer ici ce goût du joli et du maniéré, qui ne
manque pas de renaître aux périodes de décadence des siècles ou des
sociétés. Je sais que ma voix ne trouverait pas d'écho. Mais je n'aime
pas les livres nuls, illustrés à si grands frais, et j'avoue comprendre
mieux la manie des iconophiles, qui recherchent les gravures tirées
à part, c'est-à-dire vierges de ces textes insipides; car ils ont
au moins la certitude d'avoir de meilleures épreuves, et de pouvoir
les loger dans un album qui tient moins de place que ces volumineux
recueils de platitudes.
J'admets, pour un bibliophile, l'acquisition de livres comme les
_Œuvres de Molière_, illustrées par Boucher, en 1734, ou par Moreau,
en 1773; les _Fables de La Fontaine_, avec nombreuses gravures d'après
Oudry, 1755, quoique le grand format in-folio de ces quatre derniers
volumes soit bien incommode; les _Contes de La Fontaine_, avec dessins
d'Eisen, 1762, édition des Fermiers généraux; les _Métamorphoses
d'Ovide_, traduction de l'abbé Banier, 1767 à 1771, avec de charmantes
gravures d'après les gracieux maîtres de l'époque; le _Décameron_ de
Boccace, de 1757, orné de 110 jolies figures, d'après Gravelot, Eisen,
Boucher, etc...; les _Baisers_ (de Dorat), 1770, seulement pour les
jolies vignettes d'Eisen.... mais j'avoue que peu d'autres livres de
cette époque me séduiraient. Je les laisse aux amateurs de gravures,
dont je comprends jusqu'à un certain point l'engouement, eu égard
à la légèreté de nos mœurs actuelles, qui me paraissent ressembler
singulièrement à celles de la même période du siècle dernier.
Vous le voyez, mon ami, j'exprime ici des idées toutes personnelles
et je ne vous donne aucun conseil, persuadé qu'il est impossible de
tracer au bibliophile une ligne de conduite, pour le guider à travers
une époque qui n'eut elle-même d'autre règle que les plaisirs, d'autres
principes que la volupté et la galanterie sensuelles.
Après la Révolution on publia très peu de livres de luxe. Je ne veux
pas cependant omettre de vous signaler les _Contes de La Fontaine_,
édition de 1795, en 2 volumes, grand in-4º, qui ne fut malheureusement
pas terminée, quoiqu'elle contienne déjà 20 superbes gravures achevées,
d'après Fragonard, Mallet et Touzé. Cette édition, qui devait contenir
80 gravures, eût été l'un des chefs-d'œuvre de typographie et d'art du
XVIIIe siècle. Le texte seul est complet. Il faut tâcher d'y joindre
les épreuves, très rares d'ailleurs, de plusieurs autres planches qui
restèrent à l'état d'ébauche.
Cinquante-sept dessins originaux de Fragonard, faits pour ce livre,
sont entre les mains de M. Eug. Paillet, qui a eu, d'accord avec M.
Rouquette, libraire, la bonne idée de les faire graver à l'eau-forte
par un artiste de mérite, A.-P. Martial. Vous pourrez compléter à peu
près l'édition de 1795 en y joignant les deux premiers états de ces
belles eaux-fortes.
[Illustration]
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