IV

Il y avait à peine un quart d'heure qu'Adeline avait repris sa place

en face de sa femme, quand la porte du bureau s'ouvrit, poussée par un

homme de trente à trente-cinq ans, portant sous son bras une serviette

d'avocat bourrée de papiers: évidemment c'était l'ennemi.

--M. Adeline.

--C'est moi, monsieur.

--Pourrais-je vous entretenir quelques instants... en particulier?

Disant cela, il tendit sa carte à Adeline:

«LEPARGNEUX,

»Directeur de l'_Honnête Homme_.»

Adeline fit un signe à sa femme pour qu'elle ne le dérangeât point, et,

passant le premier, il introduisit le directeur de l'_Honnête Homme_

dans le salon.

--Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa serviette qu'il

venait d'ouvrir, si vous connaissez le journal dont je suis le

directeur; nous n'avons pas encore une longue durée, et il a pu vous

échapper, malgré l'importance considérable qu'il a vite conquise dans le

monde parisien.

Il importait pour Adeline de ne pas se laisser emporter et de voir

venir.

--Mon journal, continua Lepargneux, a récemment annoncé la publication

d'une étude sur le jeu à Paris, intitulée: _Une Usine à Baccara_; la

voici:

--J'ai vu cette annonce, répondit Adeline en refusant de prendre le

journal que Lepargneux lui tendait.

--Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.

Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait pas aller au-devant

des questions de ce singulier personnage, il ne trouvait ni digne ni

adroit de chercher à se dérober.

--Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu déconcerté par le calme

d'Adeline, que si je suis le directeur de l'_Honnête Homme_, je ne suis

pas en même temps rédacteur en chef; il y a même entre ce rédacteur en

chef et moi hostilité déclarée. Cela vous fait comprendre que je ne l'ai

pas commandée cette étude sur le jeu; je ne l'ai connue que par

cette annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des portraits

de personnages en vue, que tout le monde reconnaîtrait, je me suis

inquiété; je me suis demandé quels étaient ces personnages, et parmi les

noms qu'on m'a cités se trouve le vôtre comme président de l'_Épire_....

Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques de la confusion:

--Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je veux dire du _Grand I_.

Puis, reprenant son récit:

--Je dois encore ajouter, si vous le permettez, que j'ai pour vous la

plus haute estime, non seulement pour le député dont je partage les

opinions, mais encore pour l'industriel et le commerçant, étant

commerçant moi-même: Lepargneux, éponges en gros, rue Sainte-Croix de la

Bretonnerie. Dans ces conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas

permettre que vous figuriez de façon à être reconnu par tout le monde,

dans une étude sur le jeu... ou bien des choses scandaleuses seront

jetées au vent de la publicité. C'est pour empêcher cela que je me suis

décidé à venir à Elbeuf afin de m'entendre avec vous.

--Vous entendre avec moi?

--Je comprends votre surprise. Vous vous dites, n'est-ce pas, qu'étant

directeur de l'_Honnête Homme_ je n'ai besoin de m'entendre avec

personne pour empêcher la publication dans mon journal de ce qui me

déplaît. Eh bien, c'est une erreur. A côté de moi, directeur, il y a un

rédacteur en chef qui fait le journal, et, comme nous sommes en guerre,

il n'y met que ce qui précisément me déplaît. Il y a de ces antagonismes

dans les journaux que le public ne soupçonne pas.

--En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda Adeline, qui commençait à

perdre patience.

--Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans mon journal,

j'empêcherais la publication de tout ce qui vous touche. Mais je ne puis

l'être qu'en mettant mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est

possible que si vous m'accordez votre concours.

Rien n'était plus simple, plus honnête que le concours qu'il venait

demander à Adeline,--de commerçant à commerçant, car il était commerçant

avant tout, marchand d'éponges par vocation et journaliste seulement

par occasion, parce qu'il avait eu la chance de rencontrer une affaire

superbe qui devait lui donner une belle fortune en peu de temps: celle

de l'_Honnête Homme_. Malheureusement, le rédacteur en chef à qui

il avait confié son journal était un coquin dont il ne pouvait se

débarrasser qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il ne les

avait pas... en ce moment, et il venait les demander à Adeline, qui

était intéressé plus que personne au renvoi de ce coquin. Mais cette

demande, il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en échange,

c'est-à-dire une part de propriété dans l'_Honnête Homme_, qui était

en train de prendre une place considérable dans le journalisme

français--celle réservée à l'honnêteté impeccable, et fondée sur la

reconnaissance publique. Il était évident qu'une campagne s'organisait

en ce moment dans certains journaux contre le président du _Grand I_; en

achetant un certain nombre d'actions de l'_Honnête Homme_ avec l'argent

qu'il avait gagné dans cette partie qu'on lui reprochait, c'est-à-dire

avec de l'argent trouvé, Adeline obtenait des avantages importants:

1° il faisait disparaître la plus dangereuse des attaques qui se

machinaient contre lui; 2° disposant d'un journal, il pouvait imposer

silence à ses adversaires qui le redouteraient; 3° il employait son

journal non seulement dans cette circonstance particulière, mais encore

dans toutes celles où son ambition politique était en jeu; 4° enfin, il

participait à la grosse fortune que l'_Honnête Homme_ devait apporter à

ses propriétaires dans un délai très court.

Arrivé à ce point de son discours, Lepargneux posa sa serviette sur une

table et en tira différents papiers:

--Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du ton d'un camelot qui

fait son boniment; ce que j'avance, je le prouve: voici des pièces

authentiques qui vont vous renseigner sur la solidité de l'affaire,

voyez, regardez.

C'était difficilement qu'Adeline s'était contenu jusque-là. Il se leva,

mais, au lieu de venir à la table sur laquelle Lepargneux étalait ses

pièces authentiques, il alla à la porte, et, la montrant par un geste

énergique:

--Sortez! dit-il.

Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:

--Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le portrait qu'on veut

publier dans cette étude doit vous déshonorer, vous perdre à la Chambre

et vous perdre ici, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher le

mariage de votre fille, que je ne savais pas, mais que j'ai appris en

vous attendant; je vous offre le moyen de vous sauver, et vous hésitez?

--Je n'hésite pas, je vous mets à la porte, dit Adeline d'une voix

sourde, car il ne fallait pas que sa femme l'entendit.

--Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, réfléchissez. Si vous n'avez

pas les fonds en ce moment, nous prendrons des arrangements.

--Sortez, sortez!

--Je peux faire un effort pour vous, et si les quatre-vingt-sept mille

francs vous gênent, nous dirons soixante mille.

Adeline montra la porte.

--Nous dirons cinquante mille.

Adeline revint vers la cheminée où un cordon de sonnette pendait le long

de la glace.

--Faut-il que je sonne pour qu'on vous jette dehors?

Lepargneux ramassa ses papiers, mais sans se presser.

--Je n'aurais jamais imaginé, dit-il, tout en les fourrant dans sa

serviette, que ce serait ainsi que vous me remercieriez de mon voyage,

entrepris dans votre seul intérêt. Mais quoi qu'il en soit, je veux

croire que vous réfléchirez et que vous comprendrez que j'ai voulu

uniquement vous sauver. La publication de cette étude ne commencera pas

avant quelques jours: vous avez encore le temps d'écouter la voix de

la raison. Quand elle aura parlé, et elle parlera, j'en suis sûr,

écrivez-moi aux bureaux de l'_Honnête Homme_; Dieu merci, je n'ai pas de

rancune. Et sur ce mot magnanime, il sortit enfin.

--Quel est ce monsieur? demanda madame Adeline quand son mari entra dans

le bureau.

--Un directeur de journal qui voulait me demander de prendre des parts

dans son affaire.

--Il tombait bien!

--J'ai eu toutes les peines du monde à le mettre dehors, dit Adeline

pour expliquer ses éclats de voix s'ils étaient venus jusque dans le

bureau.

Débarrassé de Lepargneux, Adeline se demanda s'il n'aurait pas da

répondre autrement à cette menace! Mais quelle autre réponse possible

sans se déshonorer? car telle était la situation que, quoi qu'il fît,

c'était toujours le déshonneur qui se trouvait au dénouement: par

lui-même s'il cédait, par ces misérables s'il résistait. Et quand

il céderait, quand il donnerait ces quatre-vingt-sept mille francs,

s'arrêteraient-ils là? ne le dévoreraient-ils pas jusqu'aux os tant

qu'il y aurait un morceau à manger? Et, bien qu'il se dit qu'il ne

pouvait faire que cette réponse, à chaque instant il se répétait la

conclusion de Lepargneux: «Vous n'avez donc pas compris que cette étude

doit vous perdre à la Chambre, vous perdre à Elbeuf, tuer le député,

ruiner le commerçant, empêcher le mariage de votre fille?»

Le mariage de sa fille, comment s'en occuper maintenant? Où trouver

assez de calme pour agir continuellement sur l'esprit de la Maman?

Trois jours après, en dépouillant son courrier, ce qu'il ne faisait plus

qu'en tremblant et autant que possible en cachette de sa femme, de peur

de se trahir devant elle, il trouva une lettre dont l'écriture était

visiblement déguisée:

«Monsieur,

«Il se prépare contre vous une machination pour vous faire chanter en

vous menaçant de dévoiler certains procédés de jeu qui vous auraient

fait gagner de grosses sommes. J'ai le moyen d'empêcher ces machinations

s'il vous convient d'entrer en arrangement avec moi. Vous pouvez me

répondre: poste restante A.G. 913.»

Bien entendu, il ne répondit pas, et ne chercha même pas à imaginer quel

pouvait être ce protecteur qui offrait «contre arrangement» d'arrêter

ces machinations.

Un autre jour, il reçut, toujours sous enveloppe, un second numéro du

_François 1er_ qui annonçait que l'enquête qu'il avait commencée sur

certains joueurs touchait à sa fin, et qu'il en publierait prochainement

le résultat... «étonnant».

Ainsi l'attaque se resserrait de plus en plus autour de lui; un jour

ou l'autre le scandale éclaterait sans qu'il eût pu rien faire pour le

prévenir.

A la vérité, il y avait des heures où il se disait que ceux qui le

connaissaient n'ajouteraient pas foi à ces accusations, et qu'à la

Chambre pas plus qu'à Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire

qu'il avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le connaissait pas,

et d'ailleurs il y avait le gain des 87,000 francs qui, quoi qu'il fit,

quoi qu'il dit, laisserait toujours dans les esprits, même de ceux qui

lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il les avait gagnés,

ces 87,000 francs, cela était un fait certain, il les avait volés;

comment faire croire qu'il n'était pas d'accord avec ceux qui lui

avaient fourni les moyens de les gagner? Toutes les explications

qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient pas moins

invraisemblables pour ses amis, et pour les indifférents absurde.

Cependant le temps de son congé touchait à sa fin, et il fallait qu'il

rentrât à Paris; mais Paris maintenant était-il plus dangereux pour

lui qu'Elbeuf où il avait cru trouver le repos et où il avait été si

rudement poursuivi?

Il pouvait d'autant moins prolonger son absence qu'avec l'expiration

de son congé coïncidait une élection pour lui d'une grande importance:

celle du président du groupe de l'_Industrie nationale_; ses amis le

portaient à cette présidence, son élection semblait assurée, il ne

pouvait pas se dispenser de faire acte de présence.

Il partit donc en promettant à Berthe de revenir dans quelques jours

et de reprendre auprès de la Maman ses instances qui, pour n'avoir pas

encore abouti, ne devaient cependant pas être abandonnées.

Sans s'attendre à une rentrée triomphale à la Chambre, il s'imaginait

que ses amis, qu'il n'avait pas vus depuis quinze jours, allaient

lui faire un accueil affectueux,--celui auquel il était habitué. Au

contraire, cet accueil fut manifestement glacial; on s'éloignait de lui;

pour un peu on lui eût tourné le dos.

Comme il allait entrer dans le bureau où devait se faire l'élection, on

lui remit une dépêche qu'il ouvrit: «Envoyons premier numéro de l'étude

à Elbeuf, particulièrement et personnellement à M. Eck; il est temps

encore.»

L'élection out lieu; trois voix seulement se portèrent sur lui; il ne

s'était pas donné la sienne, croyant avoir l'unanimité.

--J'ai voté pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais que voulez-vous, ce

qu'on raconte de l'_Épire_ vous fait le plus grand mal.

Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit du Palais-Bourbon la

tête perdue; il ne lui restait qu'à se jeter à l'eau; mort, on ne le

poursuivrait plus; l'honneur et les siens seraient sauvés.

Traversant le pont, il descendit sur le quai pour prendre un

bateau-omnibus; en route il lui serait facile de tomber dans la Seine

par accident.

Mais, en voyant arriver le bateau sur lequel il devait s'embarquer, sa

femme, sa fille se dressèrent devant ses yeux; pouvait-il les abandonner

sans avoir assuré le mariage de sa fille?

V

Avant de quitter Paris, il envoya une dépêche à sa femme.

«Je rentre à Elbeuf; partez pour le Thuit; invite Michel à passer la

journée de demain avec nous.»

Telles qu'étaient les habitudes de la maison, une dépêche de ce genre

voulait dire qu'après la paye, la famille montait dans la vieille

calèche et s'en allait au Thuit; pour lui, il trouvait la charrette à

la gare, à l'arrivée du train de Paris, et rejoignait les siens; par

ce moyen, la Maman ne se couchait pas trop tard, et le lendemain on

s'éveillait au chant des oiseaux, avec de la verdure devant les yeux, en

pleine campagne, ce qui était plus gai que l'impasse du Glayeul où, s'il

y avait eu des glaïeuls autrefois, ainsi que le nom l'indiquait, on n'y

trouvait plus depuis longtemps, en fait de couleurs gaies, que celles de

l'indigo, et en fait de parfums que sa senteur douceâtre.

Les choses s'exécutèrent comme il l'avait demandé: à sept heures, la

Maman, madame Adeline, Berthe et Léonie partirent pour le Thuit, et

quand il descendit à neuf heures et demie à la gare, il trouva la

charrette qui l'attendait: une heure après il arrivait au Thuit, et à

la lueur d'une lanterne il voyait sa femme, sa fille et sa nièce venir

au-devant de lui.

--Quelle bonne surprise! dit madame Adeline.

--Il n'y aura pas séance lundi; j'ai pu revenir, dit-il pour expliquer

ce retour sans que sa femme s'en étonnât.

--Comme tu es gentil d'avoir pensé à inviter Michel pour demain! dit

Berthe en se serrant contre lui.

--Tu es contente?

--Oh! cher papa!

--Eh bien, moi, je suis heureux de te voir heureuse.

--Si elle est contente? dit Léonie qui tenait à placer son mot, elle a

sauté de joie quand ma tante a lu ta dépêche.

--Veux-tu bien te taire, petite peste! s'écria Berthe.

Comme à l'ordinaire, on lui avait servi un souper froid dans la salle à

manger où le feu avait été allumé, bien qu'on fût déjà en avril, mais il

ne voulût pas se mettre à table: il avait dîné avant de quitter Paris;

au moins le dit-il.

Quand il arrivait au Thuit à cette heure, il n'entrait jamais dans la

chambre de sa mère, car la Maman s'endormait aussitôt qu'elle se mettait

au lit, et il l'eût réveillée; c'était le lendemain seulement qu'il

allait lui dire un bonjour matinal.

Il en fut ce soir-là comme il en était toujours, et le lendemain matin,

quand tout le monde dormait encore dans le château, il frappa à la porte

de la chambre que sa mère occupait au rez-de-chaussée. Justement parce

qu'elle s'endormait aussitôt qu'elle se couchait, la Maman se réveillait

tôt, et il n'y avait pas à craindre de troubler son sommeil:

--Entre, dit-elle.

Après qu'il l'eut embrassée dans son lit; elle lui demanda d'ouvrir les

volets.

--Que je te voie, dit-elle.

Il fit ce qu'elle désirait, et les rayons obliques du soleil levant

emplirent la chambre de leur claire lumière rosée.

Il revint s'asseoir auprès du lit en faisant face à sa mère.

--Comment vas-tu? demanda-t-elle en le regardant.

--Je vais comme toujours.

Elle l'examina longuement.

--Tire donc les rideaux, dit-elle, et laisse la fenêtre ouverte; je ne

te vois pas bien.

--Ne vas-tu pas avoir froid?

--Il fait un temps superbe.

--L'air est vif.

--Va donc.

Il obéit et revint prendre sa place, décidé à aborder l'entretien

décisif qui devait assurer le mariage de Berthe.

--Comme tu es pâle! dit-elle en le regardant de nouveau; comme tes

traits sont contractés! Tu n'es pas bien, mon garçon.

--Mais si.

--Il ne faut pas me démentir; j'ai encore de bons yeux quand il s'agit

de toi; quand tu étais petit et que tu devais être malade, je le voyais

avant tout le monde, avant ton père, avant le médecin; je leur disais:

«Constant va avoir quelque chose»; je ne me suis jamais trompée: les

mères ont des yeux pour lire dans leurs enfants. Qu'est-ce que tu as? Ce

n'est pas d'aujourd'hui que ça ne va pas. Pendant les quinze jours que

tu viens de passer avec nous, j'ai bien des fois remarqué que tu étais

tantôt pâle, tantôt rouge, sans raison; il n'y avait des instants où tu

étouffais, d'autres où tu n'entendais pas ce qu'on te disait.

A mesure que sa mère parlait, une idée s'éveillait dans son esprit, qui,

lui semblait-il, devait assurer le mariage de Berthe.

--Il est vrai, répondit-il, que je suis très tourmenté.

--Par tes affaires?

--Par l'état de ma santé et par le mariage de Berthe.

--Qu'est-ce que tu as, mon garçon? demanda-t-elle d'un accent attendri,

à qui parleras-tu, si ce n'est à ta mère.

--J'aurai voulu t'éviter un grand chagrin: demain, dans une heure, je

peux être mort.

--Qu'est-ce que tu me dis-là! Toi, mon Constant!

--La vérité; et la pensée que je peux partir sans que la vie de Berthe

soit fixée, sans que son bonheur soit assuré m'est une angoisse....

--Mon pauvre enfant? Est-ce possible! Mourir! A ton âge!

--Si je n'étais pas sûr de ce que je dis, t'en parlerais-je?

--Mais qu'est-ce que tu as?

Il hésita un moment:

--Un anévrisme.

--Mais on vit avec un anévrisme; le père Osfrey, qui en avait un, est

mort à quatre-vingts ans passés.

--Il y a anévrisme et anévrisme; ce que je sais, c'est que demain je

peux être mort; tu penses bien que je ne te le dirais pas si je n'en

étais pas sûr.

-Oh! mon Dieu! murmura-t-elle en sanglotant, mon fils, mon cher enfant!

L'émotion d'Adeline était poignante, et la douleur de sa pauvre vieille

mère lui brisait le coeur, mais ne fallait-il pas qu'il parlât ainsi;

cependant il faiblit et se penchant sur elle:

--Sans doute, je peux vivre, dit-il, mais je serais plus tranquille, je

me trouverais dans de meilleures conditions si je n'étais pas tourmenté

par cette pensée du mariage de Berthe qui m'enfièvre.

--Tu serais plus tranquille, murmura-t-elle comme si elle se parlait à

elle-même, tu serais dans de meilleures conditions?

--Tu sais que pour cette maladie les émotions sont mauvaises, et que les

chagrins aggravent le mal.

De la main elle lui fit signe de ne pas parler, et, se tournant à demi

vers une image de la Vierge fixée au mur contre lequel son lit était

appuyé, elle parut lui adresser une ardente prière; puis revenant vers

son fils:

--Ta tranquillité, ta vie avant tout, dit-elle, fais ce mariage.

Il la prit dans ses bras, et resta longtemps sans trouver autre chose

que des mots entrecoupés.

--Une mère donne sa vie pour son enfant, dit-elle, elle doit peut-être

aussi donner son salut; mais ce n'est pas à moi que je dois penser,

c'est à toi; tu seras plus tranquille; allons, regarde-moi, et que je ne

te voie plus ces yeux inquiets.

Elle voulut qu'il parlât de sa maladie, mais, comme il se montrait mal à

l'aise, elle n'insista pas, pour ne pas le tourmenter.

--Va te promener dans le jardin, dit-elle, l'air te fera du bien et te

calmera: maintenant tu vas être tranquille.

Comme sa mère le lui disait, il se promena dans le jardin; mais se

calmer, le pouvait-il, quand à chaque pas, il se répétait qu'il fallait

qu'avant le soir, il en eût fini avec la vie... qui aurait pu reprendre

un cours si heureux? En lui, autour de lui, tout protestait contre

cette idée de mort: le bonheur de sa fille qu'il ne verrait pas; et

le printemps qui dans ce jardin s'épanouissait plein de fleurs et de

parfums sous le joyeux soleil du matin.

Et lui, il fallait qu'il mourût: sa fille, il allait l'embrasser pour la

dernière fois, et aussi sa pauvre mère et sa chère femme; cette maison

qu'il s'était plu à embellir pour finir là ses jours tranquillement; ces

arbres qu'il avait plantés, ces champs qu'il avait améliorés et qu'il

aimait, c'était pour la dernière fois qu'il les voyait: tout, ces

quenouilles blanches de fleurs, ces arbustes bourgeonnants, ces boutons

verts qui déplissaient leurs feuilles à la lumière, ces oiseaux qui

chantaient, cette odeur de sève parlaient de renouveau, de force, de

joie, de vie, et lui ne pouvait pas détacher ses yeux de la mort, résolu

à ne pas la fuir, mais cependant secoué d'horreur.

Il y avait longtemps qu'il tournait sur lui-même quand Berthe vint le

rejoindre, toute fraîche, toute pimpante dans sa toilette printanière.

--Comment me trouvera-t-il? demanda-t-elle, après l'avoir embrassé.

--Tu seras encore bien plus jolie tout à l'heure: ta grand'mère consent

à votre mariage.

Elle se jeta dans ses bras:

--Comment as-tu fait? demanda-t-elle après ce premier élan de joie;

qu'as-tu dit? Et moi qui, malgré tout, doutais de toi!

--C'était de ta grand'mère qu'il fallait ne pas douter; n'oublie jamais

le sacrifice qu'elle a fait à ton bonheur.

Elle voulut qu'il lui promît d'aller avec elle au-devant de Michel, qui

devait venir à pied par la Londe et le chemin de la forêt; et quand

l'heure fut arrivée où ils avaient chance de le rencontrer, ils

partirent.

Il aurait voulu s'associer à la joie débordante de Berthe, rire comme

elle, lui répondre, mais il y avait des moments où, malgré ses efforts,

il restait silencieux et sombre, ne l'entendant pas, ne la voyant même

plus.

Ils n'allèrent pas bien loin dans la forêt; comme ils approchaient d'un

carrefour où se croisaient plusieurs chemins, ils aperçurent Michel

assis sur un tronc d'arbre couché dans l'herbe.

--C'est comme cela que vous vous dépêchez, lui cria Berthe.

--C'est justement parce que je me suis trop dépêché que j'attendais

qu'il fût l'heure d'arriver convenablement, répondit Michel en venant

vivement au-devant d'eux.

--Si vous aviez su?... dit Berthe.

Michel la regarda surpris; alors Adeline lui prenant la main la mit dans

celle de Berthe.

--La Maman donne son consentement, dit-il; dans un mois, vous pouvez

être mariés; mais, aujourd'hui même, vous l'êtes pour moi et par moi;

embrassez-vous, mes enfants.

Il voulut que Berthe donnât le bras à son mari, et il les fit marcher

devant lui en les regardant.

Et à se dire qu'elle serait heureuse, il se sentait plus courageux; pour

elle au moins sa tâche était accomplie.

Léonie avait passé sa matinée à cueillir des fleurs et la table en était

couverte, mais ces fleurs, pas plus que les sourires de sa fille, la

joie de Michel, le bonheur de sa femme ne pouvaient soutenir Adeline,

qui à chaque instant restait immobile à regarder les minutes fuir sur le

cadran de la pendule; alors la Maman se disait:

--Le bonheur même de sa fille ne peut pas l'arracher à la pensée de sa

maladie.

Et pour essayer de le distraire, elle racontait des histoires de

jeunesse, de mariage; elle se faisait aimable avec Michel.

Dans les sauts de la conversation, Michel demanda à Adeline ce que

c'était un journal appelé l'_Honnête Homme_.

--Mon oncle, mes cousins et moi, nous en avons reçu chacun un

exemplaire; il annonce une étude sur les cercles, avec des portraits

que chacun reconnaîtra; vous me mettrez les noms sous ces portraits,

n'est-ce pas?

Adeline avait pâli, et, en sentant les yeux de sa femme posés sur lui,

il n'avait pas tout de suite trouvé une réponse.

--Je pense que c'est un journal de scandale et de chantage, dit-il

enfin, et je ne crois pas que ses portraits aient de l'intérêt.

Michel n'insista pas: au fait, que lui importait l'_Honnête Homme_? il

n'en avait parlé que par hasard.

Après le déjeuner, Adeline voulut montrer les bâtiments de la ferme à

Michel, et, en causant d'un air indifférent, il demanda au fermier s'il

avait toujours à se plaindre des lapins:

--Les lapins! n'en parlez pas, monsieur Adeline, ils me mangent tout mon

_cossard_; si on ne les panneaute pas, ils n'en laisseront pas.

--Eh bien, vous les panneauterez la semaine prochaine; aujourd'hui je

vais vous en tuer quelques-uns à coup de fusil.

--Oh! papa, dit Berthe.

--Pendant que vous vous promènerez; vous me prendrez au retour.

Il alla chercher son fusil, et tandis que la Maman, madame Adeline et

Léonie restaient au château, il prit avec Berthe et Michel le chemin du

parc.

Ils ne tardèrent pas à arriver à la pièce de colza ou de _cossard_,

comme disait le fermier.

--Je reste là, dit-il, promenez-vous et n'ayez pas peur des coups de

fusil.

Comme ils allaient s'éloigner, il rappela Berthe:

--Embrasse-moi donc, dit-il.

Le lendemain, les journaux de Rouen annonçaient en termes émus et

respectueux la mort de M. Constant Adeline, l'éminent député de la

Seine-Inférieure, le grand industriel elbeuvien: en chassant les lapins

dans son parc, il avait commis l'imprudence de prendre son fusil par le

canon en sautant un fossé, et le coup qui l'avait frappé à bout portant

à la tête l'avait tué raide.

Baccara · 第 46 / 47 题