Le père Eck hésita un moment

--_Voui_.

L'heure avait sonné pour Adeline.

--C'est de nos projets que je voulais vous entretenir, dit le père Eck.

Depuis le jour où je vous ai _temandé_ la main de mademoiselle _Perthe_,

je n'ai cessé de peser sur ma mère pour la décider à ce mariage, tantôt

directement, tantôt par des moyens détournés. Et c'était difficile, très

difficile, car c'est la première fois que dans notre famille l'un de

nous veut épouser une chrétienne. Et puis il y avait l'éducation, les

préjugés, si vous voulez, enfin, ce qui est plus respectable, il y avait

la foi religieuse chez ma mère, vous le _safez_ très vive, et telle

qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi ardente. Enfin,

tous les jours j'agissais, et je _tois_ dire que l'estime que vous lui

_afiez_ inspirée m'était d'un puissant secours. Ah! s'il avait été

question d'un autre que de M. _Ateline_, elle m'aurait fermé la

bouche au premier mot et de telle sorte qu'il m'aurait été défendu de

l'_oufrir_. Mais sans vous montrer, sans agir, par cela seul que vous

étiez _fous_, _fous_ agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel

voulait épouser n'était plus une chrétienne, elle était mademoiselle

_Ateline_, la fille de Constant _Ateline_; et en faveur de votre nom

les principes de ma mère fléchissaient. Les choses en étaient là, et je

n'avais _blus_ qu'une défense à emporter ou plutôt qu'un engagement à

obtenir de _fous_, lorsqu'une indiscrétion, un propos fâcheux est venu

tout rompre.

Bien qu'il fût préparé, Adeline sentit le rouge lui monter au visage et

ce ne fut plus que dans une sorte de brouillard qu'il vit le père Eck.

--Vous vous rappelez peut-être, continua celui-ci, que, lors de mon

voyage à Paris, je vous ai conseillé d'abandonner votre cercle, de

laisser ces gens-là à leurs plaisirs qui n'étaient pas les vôtres, et

que j'ai insisté autant que les convenances le permettaient; vous vous

le rappelez, n'est-ce _bas_?

--Parfaitement.

--Eh _pien_, j'avais mes raisons; ce n'était pas seulement en mon nom

que je parlais. Depuis mon retour, ma mère a vu des amis de Paris qui

lui ont parlé de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez dans votre

cercle.

Le père Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait baissé les yeux et

les tenait attachés sur une feuille du parquet, n'osa pas les relever

pour regarder ce qu'il y avait sous ce silence.

--On a rapporté beaucoup de choses à ma mère, continua le père Eck;

beaucoup trop de choses.

Il dit cela tristement, avec embarras.

--Et alors ma mère a changé de sentiment sur ce mariage, vous comprenez?

Adeline ne répondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs? la honte le

serrait à la gorge et l'étouffait.

--Je suis _tésespéré_ de vous parler ainsi, mon cher monsieur _Ateline_,

mais que voulez-vous, je vous le demande, hein, que voulez-vous?

--Rien, murmura Adeline accablé.

--Comment répondre à ma mère et la combattre, quand... j'ai le chagrin

de le dire... je pense comme elle? C'était un grand effort que ma mère

faisait en donnant son consentement à ce mariage, mais elle s'y décidait

par estime pour _fous, monsieur Ateline_ tandis qu'il est au-dessus de

ses forces de se résigner à ce que son petit-fils entre dans une famille

dont le chef....

Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa chaise.

--... Dont le chef joue; et tant que vous serez président de ce cercle,

vous jouerez, cela est fatal.

--Président du cercle, murmura Adeline, c'est la présidence du cercle

que madame Eck me reproche?

--Et que _foulez-vous_ que ce soit? C'est assez, hélas!

--Mais je ne le suis plus.

--_Fous_ n'êtes plus président du _Grand I_?

--J'ai donné ma démission; et je ne rentrerai jamais dans ce cercle...

ni dans aucun autre.

--Jamais?

--Je le jure.

Le père Eck fit un bond et venant à Adeline les deux mains tendues:

--Votre main, que je la serre, mon cher ami. Ah! quel soulagement!

Ce n'était pas seulement le père Eck qui était soulagé. Adeline

renaissait; de l'abîme au fond duquel il se noyait, il remontait à la

lumière.

--Dites à madame Eck que jamais je ne toucherai une carte, s'écria

Adeline, et que le jeu me fait horreur, vous entendez, horreur!

--Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments d'il y a quelques

jours seront ceux de _temain_: le mariage est fait. Obtenez le

consentement de la Maman, et _tans_ un mois nos enfants seront mariés,

je vous le promets. Si ma mère a cédé, il me semble que la vôtre cédera

bien aussi: les conditions ne sont-elles _bas_ les mêmes? Je dois vous

_tire_ que ma mère tient à ce consentement, et qu'elle retirerait le

sien si madame _Ateline_ persistait dans son hostilité: elle veut

l'union des familles, et cela est trop _chuste_ pour que nous ne

respections pas sa volonté. Quant aux affaires, nous les arrangerons

ensemble.

Dans son trouble de joie, Adeline avait oublié cette terrible question

des affaires; ce mot le rejeta durement dans la réalité.

--Je dois vous dire....

Mais le père Eck lui ferma la bouche:

--Un seul mot: Avez-_fous_ d'autres dettes que celles qui grèvent la

propriété du Thuit; des dettes personnelles, par exemple?

--Non.

--Eh _pien_, les affaires s'arrangeront. Je sais que vous ne pouvez pas

donner de dot à mademoiselle _Perthe_ en ce moment. Je connais _fotre_

situation. Nous nous en passerons. Mademoiselle _Perthe_ est une fille

qui vaut encore six cent mille francs, en mettant les choses au pire;

c'est assez, si vous voulez bien donner votre concours à Michel pour la

fabrique que nous allons établir, et qui remplacera la vieille

fabrique «en chambre» _Ateline_, par la fabrique «industrielle» Eck et

Debs-_Ateline_. Dans six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour

soixante-quinze mille francs les bâtiments de l'établissement Vincent,

qui en ont coûté quatre cent mille il y a six ans; nous y installons nos

métiers; nos essais sont faits; nos échantillons sont prêts; dans

six mois, je _fous_ le _tis_, nous filons et nous battons; pas de

tâtonnements, pas de coûteuses expériences. Nous ferons venir de Roubaix

les ouvriers qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont émigré d'_Elpeuf_

à Roubaix, pour que nous fassions revenir quelques-uns de ces pauvres

émigrés; cela sera _trôle_.

Il se mit à rire, enchanté de ce bon tour de concurrence commerciale.

--L'engouement du peigné commence à se calmer, on s'aperçoit que deux

toiles appliquées l'une contre l'autre sans que la laine soit mélangée

se coupent vite à l'usage; on s'aperçoit aussi que les couleurs vives

qui plaisent chez le tailleur virent et passent exposées à l'air, et

_betit_ à _betit_ on revient au foulé; le _chour_ où l'évolution sera

complète, nous serons là monsieur _Ateline_, et nous livrerons conforme.

Ah! ah!

Il parlait en marchant de long en large dans son bureau, alerte, léger

comme s'il avait trente ans et commençait la vie avec l'élan de la

jeunesse: Ah! ah! cela serait drôle! Peut-être ne pensait-il guère à

Berthe et à Michel, en ce moment, mais à coup sûr, il voyait les broches

de son nouvel établissement tourner et il entendait ses métiers battre.

--Il faudra reprendre la _marmotte_, monsieur _Ateline_, et avec votre

gendre visiter la clientèle parisienne: Eck et Debs-_Ateline_; nous

livrons conforme; la vieille maison _Ateline_ revit, et il faut croire

qu'elle ne s'éteindra pas de sitôt; maintenant cela dépend de _fous_;

allez trouver _fotre_ mère. A bientôt, mon cher ami; mes amitiés à

mademoiselle _Perthe_.

Quel revirement! Adeline était entré le désespoir au coeur et la honte

au front; il sortit relevé, rayonnant; sa vie finie recommençait avec sa

fille et par son gendre.

S'il avait osé, il aurait couru pour être plus tôt auprès de Berthe,

mais qu'eût dit Elbeuf s'il avait vu courir son député?

Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour ne pas se laisser

retenir par les gens qui voulaient l'aborder, saluant à droite et à

gauche, sans se donner le temps de reconnaître ceux à qui il distribuait

ses coups de chapeau.

Certes, oui, il reprendrait la _marmotte_ et avec joie. Berthe mariée,

mariée à l'homme qu'elle aimait, quel apaisement, quelle tranquillité!

il la verrait heureuse; les broches de la nouvelle fabrique tournaient

aussi devant ses yeux, et les métiers battaient à ses oreilles: la

langue que le père Eck venait de lui parler l'avait rajeuni de vingt

ans; comme elle sonnait mieux que l'éternel: «Messieurs, faites votre

jeu; le jeu est fait, rien ne va plus?»

Sous prétexte de faire nettoyer la charrette devant elle, Berthe était

restée dans la cour; quand elle aperçut son père, elle courut à lui.

Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de son père que c'était

une bonne nouvelle qu'il apportait.

En deux mots il lui raconta ce qui s'était passé: le consentement

donné par madame Eck, la création de la fabrique nouvelle dans les

établissements Vincent.

--Dans un mois tu peux être mariée, avant six mois la fabrique peut

marcher.

Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue étreinte.

--Mais il nous faut maintenant le consentement de ta grand'mère.

--Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.

--Puisque madame Eck a donné le sien, il me semble impossible qu'elle le

refuse.

Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline quand il lui exprima

cette espérance.

--Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin, dit-il.

--On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux gens, quand on est

convaincu que c'est dans leur intérêt qu'on agit et pour leur bien,--et

cette conviction est celle de ta mère. Au reste elle t'attend dans sa

chambre; va tout de suite lui parler.

--Bonjour, mon garçon, dit la Maman en le voyant entrer. Berthe m'a

annoncé que tu venais passer quinze jours avec nous, cela va nous faire

du bon temps à tous; je suis bien heureuse de cela.

Elle l'attira et l'embrassa.

--Quand on est jeune, on peut rester séparé de ceux qu'on aime,

dit-elle, qu'importe? on a devant soi de beaux jours pour se rattraper;

mais à mon âge, quand les heures sont comptées, celles de l'absence sont

bien longues.

--Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore, dit-il.

--Moi, mon garçon, et comment?

Il expliqua comment: aux premiers mots, la Maman voulut lui couper la

parole:

--Il ne devait jamais être question de ce mariage entre nous, dit-elle

vivement.

--Il n'en a pas été question tant que les conditions ont été les mêmes,

mais aujourd'hui elles sont changées.

Et il dit quels étaient les changements qu'apportaient à ces conditions

le consentement donné par madame Eck et l'acquisition des établissements

Vincent.

--Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive, s'écria la Maman,

voilà vraiment un beau sacrifice.

--Elle peut être aussi attachée à sa religion que tu l'es à la tienne.

--Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle était attachée à sa

religion, comme tu dis, elle ne céderait pas plus que je peux céder

moi-même. Il ne manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me le

demander?

--Je te demande de faire le bonheur de Berthe et le mien, rien autre

chose, et c'est cela seul que tu dois considérer.

--Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce quand on sent la main

de la mort suspendue sur sa tête qu'on se damne? Ne la vois-tu pas,

cette main? Attends qu'elle m'ait frappée, tu feras après ce que tu

voudras, je ne serai plus là; veux-tu empoisonner mes derniers jours?

--Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer notre repos à tous: elle

aime Michel Debs....

--La malheureuse!

--Le mariage qui se présente est plus beau que dans notre situation nous

ne pouvons l'espérer, voilà pourquoi je te demande ton consentement,

pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister dans ton refus

qui nous désespérerait tous.

--Constant, je donnerais ma vie pour toi avec joie, je le jure sur ta

tête; mais c'est mon salut que tu me demandes; je ne peux pas te le

donner; ne me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends, jamais!

Baccara · 第 43 / 47 题