VII

--Eh bien, Sidney, qu'aviez-vous de si important à me confier, dit

Benedict Arundell à son ami, en faisant quelques pas dans la ruelle

étroite que l'ombre de l'église et le brouillard rendaient noire comme

un corridor de l'enfer.

--Ce ne sera pas long, répondit Sidney en prenant Benedict par le bras

et l'amenant à peu près en face de la maison décrite dans un des

chapitres précédents, comme s'il ne se fût pas trouvé assez éloigné du

gros de la noce pour dire son secret.

En ce moment, une charrette attelée de quatre de ces chevaux énormes que

l'on ne voit qu'à Londres, et à qui leurs teintes grises et leurs

formes colossales donnaient des airs de jeunes éléphants, s'engagea dans

la rue qu'elle remplissait presque d'un bout à l'autre. Le conducteur,

qui se tenait à la tête de ses chevaux, n'était autre que l'ingénieux

Cuddy, ci-dessus mentionné.

Cette voiture, ainsi engagée, formait une barricade mouvante qui barrait

exactement la rue. Elle n'eût pas permis à Benedict de rétrograder, et

eût empêché les gens de venir à son secours.

Vu sa charge énorme, la voiture marchait très lentement et n'avait pas

encore dépassé la troisième ou quatrième maison de la rue.

Saunders rasait le mur du côté de Benedict, et son bras, pendant le long

de sa cuisse, ballottait ce masque auquel Noll avait fait des allusions

anacréontiques en le supposant destiné au joli visage de Nancy.

Quant à Noll, qui avait des prétentions à être un homme du monde,

prétentions que justifiaient à ses yeux une épingle en argent constellée

de fausses turquoises et fichée dans un lambeau de satin noir,

représentant la harpe de la verte Érin, et surtout une paire de gants

d'une couleur indescriptible, qui avaient pu être blancs aux temps

fabuleux, mais dont les doigts décousus laissaient passer des phalanges

rougies et des ongles bleus, il se dandinait gracieusement en mâchant

un bout de cigare éteint, et caressait l'os de sa jambe de héron du bout

d'une petite baguette à battre les habits simulant une cravache.

Bob, fidèle à son caractère, épelait sur la devanture d'une taverne

borgne l'emphatique et trompeuse nomenclature des vins de France et des

liqueurs étrangères: cette littérature lui paraissait supérieure à

toutes les poésies de la terre. Shakespeare et Milton n'étaient à ses

yeux que de bien médiocres grimauds, à côté du peintre en lettres qui

avait écrit cette triomphante liste, plus lyrique cent fois que les odes

de Pindare, un Grec que Bob eût assurément méprisé pour la strophe qui

commence ainsi:

L'eau, à la vérité, est très bonne.

Quand Sidney, suivi de Benedict, passa près de Saunders, il lui fit un

imperceptible signe du coin de l'oeil.

Celui-ci comprit et se rapprocha de Benedict; Noll laissa tomber sa

baguette à terre et s'inclina, faisant semblant de la ramasser.--Bob,

qui en était au cognac, au rack, au rhum et au tafia, s'arracha à son

enivrante lecture.--Cuddy quitta la tête de ses chevaux, qui

s'arrêtèrent pacifiquement, et fit quelques pas vers le groupe...

Au même instant, Benedict reçut au visage une espèce de contusion molle

et sentit s'étaler sur sa face un masque épais, tiède et lourd, qui lui

enleva à la fois la vue, la respiration et la parole.

Un bras nerveux s'appuya sur ses reins comme une barre de fer; des mains

larges et osseuses, aux doigts fourmillants comme des pinces de crabe,

s'attachèrent à ses jambes et leur firent quitter le sol.

Cela fut fait avec la promptitude de l'éclair, et Benedict, dont les

bras étaient maintenus par des tenailles de chair pour l'empêcher de se

débarrasser de son masque, se sentit entraîner vers un but inconnu par

une force mystérieuse, comme dans ces horribles rêves où Smarra vous

emporte sur sa croupe monstrueuse.

La porte de la maison déserte s'ouvrit comme par enchantement, et la

troupe s'engagea dans le couloir sombre, suivie de sir Arthur Sidney.

Quand on se fut assez enfoncé dans l'étroit boyau pour que le jour

venant de la rue fût complètement éteint, Saunders fit cette judicieuse

réflexion qu'il n'était pas nécessaire d'étouffer ce gentleman, et

arracha avec beaucoup de dextérité le masque de poix qui couvrait la

figure de Benedict.

Celui-ci commençait à perdre connaissance, et les soubresauts furieux

qu'il faisait pour se débarrasser avaient sensiblement molli. Une

angoisse inexprimable lui serrait la poitrine. Ses tempes sifflaient, sa

gorge se gonflait pour une aspiration impossible, les oreilles lui

tintaient avec violence, et ses yeux aveuglés voyaient tourbillonner de

folles lueurs bleues, vertes et rouges.

Certes, l'air de ce couloir sombre, fétide et glacial, eût en toute

autre circonstance, soulevé le coeur de Benedict; mais jamais brise

alpestre, vierge de toute haleine humaine et chargée de tous les baumes

des solitudes fleuries, ne fut respirée à plus larges narines, à poumons

plus avides que cette atmosphère presque méphitique.

Cette gorgée d'air corrompu, c'était la vie que buvait Benedict. Son

immense bien-être se traduisit par un soupir profond, et un «Ah! mon

Dieu!» prolongé.

--Il paraît, dit Noll en lui-même, que le particulier commençait à

éprouver le besoin de mettre le nez à la fenêtre, et quoique Bob

prétende que rien n'est meilleur qu'une lampée de brandy, si ce n'est

deux lampées de rack, je crois que le gentleman eût préféré à tout une

simple gorgée d'air.

Benedict, revenu au sentiment de sa situation, voulut résister; mais

huit bras vigoureux le poussèrent dans la chambre que nous avons

décrite, et que les rameurs, redescendus dans leur barque par le passage

souterrain, avaient laissée vide.

La porte se ferma sur lui, et la clef grinça aigrement dans la serrure.

Encore tout chancelant, Benedict s'affaissa sur un coffre et s'accouda

dans une attitude désespérée à la table encombrée de verre et de pots,

restes de l'orgie de Noll et de Saunders.

Quelle transition étrange! quel renversement subit de destinée!

Il y avait quelques minutes à peine, sir Benedict Arundell se trouvait

dans une voiture luxueuse, en face d'une jeune fille adorable, bel ange

qui voulait bien descendre des cieux pour lui, entouré d'amis et de

connaissances, au milieu de l'éclat d'une assemblée aristocratique

tellement haut placée, que les chances humaines ne semblaient pas

pouvoir atteindre ceux qui la composaient; et maintenant, par une

perfidie inouïe, un guet-apens atroce, il était confiné dans un horrible

bouge, où l'attendait sans doute une mort affreuse.

Benedict regardait d'un oeil morne, à la lueur fauve du feu de charbon

de terre qui s'éteignait, ces murailles sanguinolentes, suant le crime

et le vice, où les gibets, les portraits d'assassins et de voleurs, les

scènes de meurtre et de débauche égratignés en blanc, légendes

obscènes, énigmatiques ou menaçantes, dansaient une sarabande sinistre

aux reflets intermittents de la cheminée.

L'élégance même du costume de Benedict rendait encore le contraste plus

frappant. Ce gant blanc si parfumé, si frais, appuyé sur cette table de

bois grossier, rayée de coups de couteau et luisante de graisse,

faisaient l'effet le plus pénible; un homme comme Benedict ne pouvait se

trouver dans un pareil endroit que par une combinaison monstrueuse et

scélérate.

Un peu revenu de l'étourdissement d'un coup si soudain, Benedict se

demanda quel but pouvait avoir cette étrange séquestration. Sir Arthur

Sidney avait-il voulu le livrer à des malfaiteurs, à des assassins

peut-être? était-ce une manière originale de le punir de ne pas avoir

attendu son arrivée? avait-il provoqué cet enlèvement, ou bien,

spectateur impuissant, était-il allé chercher du secours pour une lutte

inégale?--Il errait ainsi de conjectures en conjectures, sans pouvoir se

fixer. Puis il pensait avec désespoir aux inquiétudes mortelles, aux

transes affreuses de miss Amabel, lorsqu'elle ne verrait pas revenir

celui qu'elle avait choisi pour époux, et dont rien ne pourrait

expliquer la disparition. Cette idée le transportait de fureur; il

maudissait Sidney et tournait autour de la chambre avec l'obstination

machinale d'une bête fauve qui cherche une issue.

A plusieurs reprises, il essaya d'ébranler la porte; mais elle tenait

solidement sur ses vieux gonds rouillés, et les coups les plus rudes de

Benedict s'amortissaient sur ses planches épaisses.

La fenêtre, d'une hauteur inaccessible, était en outre grillée de

barreaux plats taillés en scie, et tellement serrés, qu'un sylphe

n'aurait pu se glisser dans l'interstice sans se déchirer les ailes.

Dans l'espoir d'être entendu de quelques-unes des maisons du voisinage,

dont les toits découpés en angles bizarres apparaissaient vaguement dans

le carreau supérieur, sir Benedict Arundell se mit à pousser des cris de

toute la force de ses poumons; pour lancer des sons plus loin, il essaya

d'imiter les portements de voix des marins qui ont besoin de dominer la

tempête, et des montagnards qui s'appellent du bord d'un abîme à

l'autre, séparés par un torrent.

Mais la chambre était sourde comme si elle eût été matelassée. La voix

de Benedict n'éveillait aucun écho, et lui revenait dans la gorge, comme

sur ces hautes cimes où l'air raréfié ôte leur vibration aux paroles.

Exaspéré, Benedict passa du cri au hurlement, tant qu'une écume

sanglante vint mousser aux commissures de ses lèvres; puis, honteux de

forcéneries inutiles, il se laissa retomber de fatigue sur le banc.

Le charbon, presque entièrement consumé, ne lançait plus que de rares

lueurs. Une petite flamme violette courait, près de s'envoler, sur les

monceaux de cendres; la nuit tombée avait rendu la fenêtre opaque, et

des ombres formidables s'entassaient dans les coins de la chambre, où

l'oeil de la peur eût vu aisément s'agiter et grouiller des formes

monstrueuses.

A coup sûr, Benedict était brave; mais à la fureur et au désespoir

d'être séparé de miss Amabel vint se joindre le sentiment de la

conservation personnelle, justement éveillé. Cette étrange et ténébreuse

aventure était bien faite pour inspirer des appréhensions au plus

courageux.

Enfermé seul, sans armes, sans aucun moyen de défense, dans une chambre

étouffée et sourde, dont la porte en s'ouvrant allait peut-être donner

passage à des assassins, Benedict se laissa aller à un découragement

profond. Une autre crainte encore plus terrible vint lui traverser

l'esprit: si les assassins ne venaient pas, si on allait l'abandonner

dans cette chambre hideuse, triviale oubliette à l'usage d'ignobles

meurtriers!

Cette idée de mourir là de faim ou de soif, comme un chien enragé, loin

du ciel et des hommes, se présenta si vivement à son esprit, qu'une

sueur froide lui ruissela subitement des tempes. Un assassin debout sur

le seuil de la porte ouverte lui eût paru un ange libérateur, car c'eût

été la mort rapide et sans torture, au lieu d'une agonie atroce, plus

affreuse encore que celle d'Ugolin.--Ugolin avait au moins ses sept fils

à manger.

Et il se mit à parcourir la chambre à grands pas, cherchant une issue,

sondant les murs; mais il n'existait dans la chambre aucune autre porte

que celle qu'il avait vainement essayé d'ébranler, ou du moins elle

était si habilement masquée, qu'il n'y avait aucun moyen de la

découvrir; et encore, en supposant qu'il l'eût découverte, à quoi cela

lui eût-il servi? Elle était sans doute fermée par quelque secret ou

quelque serrure compliquée, dont la clef avait dû être retirée d'avance.

Dans le paroxysme de son désespoir, Benedict maudissait Dieu et les

hommes; il leva le poing vers le plafond obscur, à défaut de voûte

céleste, et frappa violemment le plancher, ne pouvant conculquer plus

directement la face de la marâtre Cybèle.

Le plancher rendit un son sourd et caverneux, car Benedict trépignait

précisément sur la trappe dont nous avons parlé.

Une joie immense envahit son coeur en entendant résonner ainsi ses pas

sur le vide: l'espoir d'une évasion lui rendit sur-le-champ son énergie

et son sang-froid. Il s'agenouilla, et, tâtant le plancher avec les

mains, il se mit à chercher en tous sens s'il ne trouverait pas quelque

anneau, quelque bouton ou ressort qui fît jouer la trappe.

Il rencontra bientôt l'anneau, et, avec des effort inouïs, il parvint à

soulever la lourde planche.

L'air froid du souterrain lui fouetta la figure, et le gouffre lui

apparut vaguement, plus sombre que l'obscurité, et plus noir que la

nuit.

Où pouvait conduire cette ouverture? était-ce le commencement d'un

passage souterrain, ou bien un puits où l'on jetait le corps des

victimes? était-ce le magasin de cadavres d'une compagnie de _burkeurs_?

allait-il trébucher sur des ossements amoncelés ou sur les tables

garnies d'une morgue clandestine?

Un médecin capricieux avait eu peut-être la fantaisie anatomique de

disséquer un corps de gentleman, et de promener son scalpel dans les

fibres de l'aristocratie; et ses pourvoyeurs, ayant trouvé Benedict un

sujet convenable, s'en étaient emparés pour le livrer, contre un nombre

suffisant de guinées, à ce docteur délicat.

Mais comment s'expliquer que Sidney, son ami d'enfance, son camarade de

coeur au collège d'Harrow, eût joué un rôle dans cette épouvantable

machination, et le plus horrible, celui du boeuf privé qui conduit le

taureau sauvage dans le cirque ou à l'abattoir?

En allongeant le bras, Benedict sentit le commencement d'un escalier,

et, comme tous les hommes de coeur, aiment mieux aller au-devant de la

mort que de l'attendre morne et stupide, il glissa son corps à travers

l'entrebâillement de la trappe, qu'il n'avait pas pu renverser à cause

de son poids, et il commença à descendre les marches, faisant

arc-boutant de son bras, qui tremblait et qui fléchissait presque; puis,

jugeant qu'il avait assez descendu pour que la trappe ne lui écrasât pas

le crâne en se fermant, il abaissa la tête et retira sa main.

La trappe, abandonnée à elle-même, s'abattit avec un bruit lugubre,

comme le couvercle d'une bière qui retombe et se referme sur un mort.

L'écho obscur du souterrain rendit ce son encore plus sinistre et plus

lamentable.

Quelque intrépide que fût l'âme de Benedict, il se sentit froid dans la

moelle des os et il se dit en lui-même:

--Si l'oreille entend lorsque le corps est cousu dans son suaire, le son

de la terre roulant sur le cercueil ne doit pas être plus triste et plus

lugubre. Peut-être me suis-je enterré vivant et ce trou noir sera-t-il

mon caveau sépulcral!

Et il continua à descendre les marches, posant les pieds avec

précaution, les mains tendues devant lui.

--Pourvu que ce souterrain ait une issue, quand même elle devrait

déboucher dans un cénacle de bandits, dans un sanhédrin de sorcières!

disait le pauvre Benedict regrettant presque la chambre rouge.

Du reste, dans ces opaques ténèbres, nulle lueur, même livide, nulle

étoile, même sanglante; aucune raie de lumière aux interstices des

blocs. Rien que la nuit désespérante, épaisse et froide.

Ce malheureux jeune homme semblait avoir passé de la première à la

seconde pièce de son tombeau.

Le vent, engouffré sous la voûte humide, poussait de ces gémissements

qui ressemblent à des voix humaines, et par lesquels la nature, dans les

nuits d'ouragan, semble déplorer des pertes inconnues: lamentations

vagues, soupirs étouffés, sanglots qu'on dirait échappés d'une poitrine

qui se brise, hurlements de victimes qu'oppresse le genou du meurtrier.

L'orgue de la tempête joua pour ce pâle auditeur, tâtonnant dans

l'ombre, toute sa symphonie de tristesse et d'épouvante.

A mesure qu'il descendait, les marches devenaient humides et glissantes,

et de fins nuages de bruine, chassés par le vent, lui arrivaient à la

figure.

Un pesant clapotis d'eau se faisait entendre à travers les rumeurs de la

rafale, et le dernier repli d'une vague lancée plus loin que les autres

vint mouiller le pied de Benedict. Il en conclut que ce souterrain

aboutissait à la Tamise, et, comme en fait de nage, il eût pu lutter

avec lord Byron ou Enkhead, il crut son évasion assurée.

Effectivement, rien n'était plus facile pour un nageur comme lui que de

gagner l'ouverture de la voûte qui devait aboutir sur le fleuve, et de

là, remonter ou descendre vers la rive, selon le point où il se

trouverait.

Tout joyeux de cette espérance, il se croyait déjà assis près d'Amabel,

lui racontant cette aventure bizarre, et la priant de lui pardonner

l'inquiétude bien involontaire qu'elle lui avait causée; avec cette

rapidité inouïe qui caractérise la pensée, le fluide le plus véloce

après ou même avant l'électricité, mille tableaux charmants se

succédèrent dans sa tête pendant le court espace de temps qu'il mit à

franchir trois marches.--Il se vit à l'autel, pressant les doigts

délicats de miss Vyvyan, puis sur le seuil de la chambre nuptiale, et,

par un tableau d'une intuition plus lointaine, dans sa maison de

Richmond; il était debout à côté d'Amabel, sous la véranda du perron de

marbre, et regardait jouer avec un daim familier un bel enfant blond sur

le velours vert d'un boulingrin.

Ces beaux rêves s'écroulèrent subitement et furent remplacés par toutes

les visions, par toutes les hallucinations du désespoir.

La main étendue de Benedict avait rencontré une grille de fer.

Le chemin était barré de ce côté-là, et de l'autre le retour était

impossible. Les forces épuisées d'Arundell n'auraient pu suffire à

soulever cette lourde trappe.

--Que vous ai-je fait, mon Dieu, pour être damné vivant, s'écria

douloureusement Benedict, et quel crime inconnu dois-je expier ici? O

Amabel! quelque tristes que soient les suppositions où vous vous livrez

sans doute maintenant sur mon sort, elles ne peuvent approcher de la

réalité. Et, par un dernier effort de cette espérance vivace qui ne

peut abandonner l'homme, et que le condamné garde encore le col engagé

sous le couperet, Benedict secoua chacun des barreaux les uns après les

autres, essayant de les ébranler ou de les soulever; mais ils étaient

scellés d'une manière indéracinable, et la rouille soudait leurs

sertissures.

Vingt fois, ayant rencontré la serrure dans ses tâtonnements, le pauvre

Benedict se mit les doigts en sang pour en démonter les vis ou en faire

jouer les ressorts.

Pendant qu'il se livrait à ce travail inutile, car la serrure massive et

compliquée eût fait honneur à la porte d'un cachot de Newgate, une vague

l'enveloppa de sa caresse glaciale.

Benedict, transi, claquant des dents, ses vêtements de noce imprégnés

d'eau, remonta quelques marches pour se mettre à l'abri de l'atteinte

des flots, et s'assit sur un degré, comme une de ces sombres figures

accroupies dont le Dante Alighieri peuple les escaliers de ses enfers.

Il resta là ainsi, dans la morne résignation de la brute acculée, du

sauvage pris. Combien de temps? Une éternité ou une heure.--La

perception réelle des choses lui échappait, et la roue de la folie

commençait à lui tourner dans la tête.

A un certain instant de calme relatif, il voulut savoir l'heure, se

souvenant qu'il avait une montre à répétition dans la poche de son

gilet; mais sa main, engourdie par le froid, pressa la détente trop fort

ou maladroitement, et le ressort se rompit et rendit un son strident

sous l'or de la boîte.

Le pauvre Benedict se trouvait comme ces prisonniers des mines de

Sibérie, qu'on fait dormir deux heures et puis travailler deux heures

alternativement, pour qu'ils ne puissent savoir ce qui leur reste de

temps à faire; car, bien qu'ils ne voient jamais le soleil, la division

du travail et du repos leur permettrait de compter.

Attendre la mort dans l'ombre, sans savoir l'heure, quel supplice! Satan

l'a oublié.

...On n'entendit plus bientôt sous la voûte que le bruit sourd de la

yole, qui, balancée par la houle, frappait la berge du canal

souterrain.

Partie carrée · 第 11 / 25 题