Pour commencer, je vous dirai qui je suis: je suis un cheval de fiacre,
mais le don de la parole vient de m'être accordé, pour une fois, et vous
allez voir dans quelles circonstances vraiment extraordinaires.
J'étais une bonne bête: on peut m'en croire; je n'ai jamais menti; je
n'aurais pas pu mentir, puisque je ne parlais pas, et je ne mentirai pas
aujourd'hui, puisque le Bon Noël m'a donné la parole pour que je dise la
vérité. Il veut que je vous raconte mon aventure, et je la raconterai
bien franchement, et j'expliquerai tout sans me mettre en colère. On ne
m'a jamais reproché de me mettre en colère. Mon caractère est doux; je
n'ai jamais fait de mal à personne; j'ai toujours trotté tant que j'ai
pu, pour contenter le monde, parce tout va mieux quand le monde est
content.
Vous m'avez peut-être vu dans les rues, et peut-être je vous ai traîné
dans ma voiture, mais vous n'avez pas fait attention à moi, parce que
les voyageurs ne s'occupent pas de nous. J'avais un petit trot bien
égal, et j'étais toujours de bonne volonté: j'ai reçu des averses sur
mon dos, j'ai marché la nuit et sur le verglas, j'ai eu bien froid
pendant des heures, à la station, en hiver, et j'ai eu bien chaud en
été. Quand j'étais malade, je marchais quand même, vous pensez bien,
mais j'avais du mal à me mettre en route: alors les coups de fouet
allaient leur train, et aussi les coups de pied d'homme, dans les jambes
ou dans le ventre. Je ne m'en plains pas, puisque c'est la règle, et que
l'homme a l'habitude de nous battre quand il est ennuyé dans ses
affaires.
Et puis, nous faisons nos remarques, et lorsque je devais être battu, je
le savais d'avance, par l'haleine du cocher: quand il respirait avec une
odeur forte, après avoir bu chez le marchand, j'étais sûr de recevoir
des coups. Je ne les méritais pas, mais je ne me fâchais pas non plus,
parce que l'homme est peut-être obligé de battre le cheval quand il a bu
cette odeur-là. Je le crois: on m'en a fait goûter, un jour, à la
station, pour rire, et ça m'a brûlé tant que je ne me reconnaissais
plus; je sautais comme un petit imbécile, sans savoir pourquoi, et je
ruais contre ma voiture, moi qui suis raisonnable. Alors j'ai bien
compris qu'on fait le contraire de ce qu'on veut, quand on a avalé cette
chose.
A part cela, mes cochers n'étaient pas méchants; ils me donnaient à
boire, à manger; j'en ai eu qui me caressaient avec la main, ce qui me
faisait bien plaisir, et j'en ai eu aussi qui me comprenaient, quand je
leur parlais avec mes yeux.
Tout cela est pour dire que je ne me plains de rien. J'ai même connu des
jours heureux, au commencement de ma vie, quand je n'étais pas encore
attelé à un sapin; le métier le plus dur m'est venu au moment où j'avais
moins de forces: mais il faut sans doute que ce soit ainsi, puisque
c'est toujours ainsi.
Je ne peux pas vous dire pendant combien d'hivers et d'étés je fus
cheval de fiacre: je ne sais pas compter; je sais seulement que ça me
paraît avoir duré longtemps. Ça durerait encore; mais l'autre nuit,
quand il gelait si fort, j'ai eu la maladresse de glisser, et de tomber,
à la sortie du théâtre; je m'étais cassé un os, contre l'angle du
trottoir. J'avais bien mal; il a fallu me dételer, et on m'a aidé à me
remettre debout, à coups de pied dans les flancs, tant qu'on a pu.
On a vu mon os cassé, sous la peau, et on a dit que j'étais bon à
abattre; quand j'ai entendu ça, le coeur m'a manqué, à cause de la mort,
qui fait peur; quand, après ça, on m'a ordonné de marcher, j'étais
triste; car je savais bien où il faudrait aller: mais c'est la règle. Je
me suis résigné: quand on ne se résigne pas, on n'empêche rien, et on
n'attrape qu'un supplément de coups. J'ai donc essayé de marcher, mais
je n'ai pas pu, vraiment, malgré ma bonne volonté, et je suis retombé.
Alors, on m'a traîné par la bouche, jusqu'au bord de la chaussée, pour
que je ne gêne pas la circulation, vous comprenez, et les pauvres gens
avaient bien de la peine à me tirer; j'ai beau ne pas être gras, je suis
lourd tout de même, et plus que je ne croyais; je l'ai appris pendant
que je râpais le pavé avec mes côtes, et que tout mon poids était pendu
à ma mâchoire: j'ai même eu la langue toute déchirée, mais, c'est bien
de ma faute, parce que, dans la douleur, je n'avais pas eu soin de la
garer, et elle était prise dans le mors.
Après ça, j'ai attendu, par terre: il y avait beaucoup de monde, autour
de moi, et j'étouffais un peu; les uns me plaignaient, les autres
s'amusaient, et c'était une espèce de petite fête où des grandes
personnes poussaient des petits cris, à cause de l'habitude que les
hommes ont de chatouiller les femmes sitôt qu'on est un peu serré.
A la fin, on a amené une charrette, et on m'a hissé dessus. J'ai dit
adieu à ma pauvre vieille voiture, que je laissais là, et que je ne
reverrais plus. On s'est mis en route; un camarade me traînait, la tête
basse, en réfléchissant, et il me faisait envie, et moi aussi je
réfléchissais, et je me rappelais, et je suis arrivé à la maison où on
meurt.
*
* *
Je l'ai reconnue tout de suite: le sang et la mort ont une odeur que
nous connaissons bien, nous autres bêtes, même quand nous ne l'avons
jamais sentie, et je pense que les hommes, malgré leur intelligence,
n'ont pas le sens de cette odeur épouvantable, car on les voit se
promener tranquilles au milieu d'elle, tandis qu'elle nous affole
jusqu'à nous rendre stupides.
Dans la grande cour où j'entrais, je fus accueilli par des hommes dont
le tablier était ensanglanté, et ils déclarèrent que j'allais d'abord
servir à des expériences. J'en fus bien satisfait, parce que je ne
demande qu'à servir, mais surtout parce que ma mort allait se trouver
retardée: ce serait autant de gagné, et les expériences pouvaient durer
longtemps. Assurément, j'aurais mieux aimé achever ma courte existence
dans un endroit moins lugubre; mais les chevaux n'ont jamais le choix.
On m'amena tout contre la maison, et quand on m'eut retiré de la
charrette, on noua mon licol à un anneau du mur, entre la porte et la
fenêtre. Au-dessus de la porte, des mots étaient écrits, en grosses
lettres d'enseigne: