Vieil ami, je t'offre ces contes, parce que tu aimais les frissons de la
peur, et parce que j'aime dédier mes livres à des morts.
Tu n'as plus rien, à cette heure, que le repos, et de ton vivant tu n'as
pas eu ce que tu méritais.
Le monde t'a peu compris; il t'a fêté pour son plaisir et non pour ta
valeur: quand tu as comparu devant lui, il a applaudi des effets sans
discerner les causes et dans son enthousiasme provisoire pour ta voix,
ton geste et ton masque, il t'a décerné le renom d'un mime.
A te voir, à t'entendre, on a admiré la souplesse d'un talent habile à
parodier les cauchemars, alors que l'habileté fut précisément ce qui te
manquait le plus; on t'a pris pour un comédien prodigieux, alors que
simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu'à
réciter son poème, les tortures de l'enfantement. On battait des mains,
dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton
crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l'idée qui
naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de
douleur que véritablement elle est!
En somme, parce que Rollinat restait poète à toutes les minutes, et
intensément poète, on jugea qu'il cessait de l'être pour devenir le
colporteur de sa chanson. Peut-être que devant sa tombe et la façon dont
il y descendit, on comprendra mieux combien ce fantastique rêveur fut
sincère et le fut toujours, puisqu'il mourut de l'être trop.
La méprise dont il fut victime est facilement explicable. Avec une
candeur d'enfant, avec un besoin inné de sympathie et de confiance,
imaginant que la douleur est universelle et prenant toute curiosité pour
une communion fraternelle, il se prêtait à quiconque voulait bien
regarder en lui: on n'avait qu'à se pencher pour voir, et le jeu de sa
vie intérieure se déclanchait automatiquement; il ne résistait à
personne et se livrait à tous; mais parce qu'il se donnait si aisément
on jugea qu'il se produisait, et la torture visible à toute heure
apparut comme l'effet d'un art qui débite des imitations.
On ne s'est pas contenté de dire qu'il s'imitait lui-même: on l'accusa
aussi de copier Baudelaire et Poë. Avec plus de vérité, on pouvait dire
simplement qu'il naquit après eux; avec plus de justice on peut dire
qu'il leur ressemblait. Frère cadet de ces aînés, il les aima jusqu'à la
vénération, avec une sorte de gratitude, parce qu'en ces deux esprits,
identiques au sien, il trouvait la consolation d'une ressemblance, et
parce qu'en leur oeuvre, parachevée avant la sienne, il pouvait, ainsi
qu'en un miroir profond, mirer sa propre angoisse, sans se soumettre aux
affres de la dire: en sorte qu'on l'accusa d'être eux, précisément parce
qu'il était lui.
Rollinat fut, entre nous tous, le plus essentiellement poète: il n'a
vécu que pour son rêve, par son rêve, dans son rêve, et il en a pâti de
toutes les manières, puisque les insuffisances mêmes de sa forme souvent
peccable furent une conséquence de cet illusionisme qu'entretenait en
lui la permanente acuité de ses visions. En ce promeneur d'enfer,
réchappé du Dante ou des ténèbres, tout décelait l'angoisse d'une
hantise: son masque pâle, aux traits purs et nets, encadré dans
l'auréole d'une crinière noire qui s'agitait comme si des bouffées de
frissons l'eussent traversée sans repos, et ses prunelles électriques,
sa bouche crispée, qui lui faisait peur à lui-même... Assis devant le
piano banal, qui sous ses doigts devenait une lyre de l'autre monde, il
se tournait de trois quarts, et chantait en vous regardant: l'atroce
peur dont il était rempli sortait de lui en effluves magnétiques,
entrait en vous, et les plus sceptiques comme les plus gouailleurs,
lorsque leur oeil avait rencontré l'oeil de cet homme-là, ne savaient
plus rire de tout un soir, mais remportaient chez eux les épouvantes
d'un mystérieux au-delà...
Aucune tragédienne, aucun orateur, nul autre aède et nulle sibylle n'ont
su plus violemment empoigner l'auditeur par ses fibres profondes, le
pincer jusqu'à la douleur aiguë, le tordre jusqu'à l'écrasement.
Cette contagion psychique s'exerçait d'autant mieux qu'elle était moins
voulue; bien loin qu'il jouât d'une force, il en était le jouet, comme
les autres, et elle ne subjuguait les autres avec tant de puissance que
parce qu'elle le possédait lui-même et tout entier; un démon habitait en
lui, dont il était la proie perpétuelle, et il le promenait par la
ville, par les champs, toujours, image d'un Prométhée errant qui
déambule avec son aigle intérieur, et qui fait dresser les cheveux sur
la tête des hommes, quand par hasard il lève son manteau et leur laisse
entrevoir le drame de sa plaie.
La Peur! La fantastique peur, la peur universelle, peur de la mort et de
la vie, celle des formes perceptibles et des visions irréelles, du monde
ambiant et du mystère, la Peur divine, telle que la connurent les
ancêtres préhistoriques, lâchés nus et sans armes dans la forêt sauvage,
parmi l'hostilité de tout, et qui lancina si cruellement les premières
pensées humaines qu'elles se tendirent vers le ciel, pour crier grâce
contre la terre, et inventèrent des dieux pour être secourues!
Celui qui vécut de la sorte ne pouvait pas vivre longtemps: ses amis le
pleurent encore, parce qu'il fut cordialement aimé, avec tendresse, avec
pitié, avec respect, comme le mérite un être d'exception qui porte en
lui le fardeau sacré, et qui en meurt. Mais ce qu'il faut dire et dire
surtout, c'est la vénération due à cette sincérité d'autant plus
respectable qu'elle fut suspectée, et qui a fait de Rollinat un des
derniers poètes accordés à un monde d'où le rêve s'en va.