MAURICE ROLLINAT

Vieil ami, je t'offre ces contes, parce que tu aimais les frissons de la

peur, et parce que j'aime dédier mes livres à des morts.

Tu n'as plus rien, à cette heure, que le repos, et de ton vivant tu n'as

pas eu ce que tu méritais.

Le monde t'a peu compris; il t'a fêté pour son plaisir et non pour ta

valeur: quand tu as comparu devant lui, il a applaudi des effets sans

discerner les causes et dans son enthousiasme provisoire pour ta voix,

ton geste et ton masque, il t'a décerné le renom d'un mime.

A te voir, à t'entendre, on a admiré la souplesse d'un talent habile à

parodier les cauchemars, alors que l'habileté fut précisément ce qui te

manquait le plus; on t'a pris pour un comédien prodigieux, alors que

simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu'à

réciter son poème, les tortures de l'enfantement. On battait des mains,

dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton

crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l'idée qui

naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de

douleur que véritablement elle est!

En somme, parce que Rollinat restait poète à toutes les minutes, et

intensément poète, on jugea qu'il cessait de l'être pour devenir le

colporteur de sa chanson. Peut-être que devant sa tombe et la façon dont

il y descendit, on comprendra mieux combien ce fantastique rêveur fut

sincère et le fut toujours, puisqu'il mourut de l'être trop.

La méprise dont il fut victime est facilement explicable. Avec une

candeur d'enfant, avec un besoin inné de sympathie et de confiance,

imaginant que la douleur est universelle et prenant toute curiosité pour

une communion fraternelle, il se prêtait à quiconque voulait bien

regarder en lui: on n'avait qu'à se pencher pour voir, et le jeu de sa

vie intérieure se déclanchait automatiquement; il ne résistait à

personne et se livrait à tous; mais parce qu'il se donnait si aisément

on jugea qu'il se produisait, et la torture visible à toute heure

apparut comme l'effet d'un art qui débite des imitations.

On ne s'est pas contenté de dire qu'il s'imitait lui-même: on l'accusa

aussi de copier Baudelaire et Poë. Avec plus de vérité, on pouvait dire

simplement qu'il naquit après eux; avec plus de justice on peut dire

qu'il leur ressemblait. Frère cadet de ces aînés, il les aima jusqu'à la

vénération, avec une sorte de gratitude, parce qu'en ces deux esprits,

identiques au sien, il trouvait la consolation d'une ressemblance, et

parce qu'en leur oeuvre, parachevée avant la sienne, il pouvait, ainsi

qu'en un miroir profond, mirer sa propre angoisse, sans se soumettre aux

affres de la dire: en sorte qu'on l'accusa d'être eux, précisément parce

qu'il était lui.

Rollinat fut, entre nous tous, le plus essentiellement poète: il n'a

vécu que pour son rêve, par son rêve, dans son rêve, et il en a pâti de

toutes les manières, puisque les insuffisances mêmes de sa forme souvent

peccable furent une conséquence de cet illusionisme qu'entretenait en

lui la permanente acuité de ses visions. En ce promeneur d'enfer,

réchappé du Dante ou des ténèbres, tout décelait l'angoisse d'une

hantise: son masque pâle, aux traits purs et nets, encadré dans

l'auréole d'une crinière noire qui s'agitait comme si des bouffées de

frissons l'eussent traversée sans repos, et ses prunelles électriques,

sa bouche crispée, qui lui faisait peur à lui-même... Assis devant le

piano banal, qui sous ses doigts devenait une lyre de l'autre monde, il

se tournait de trois quarts, et chantait en vous regardant: l'atroce

peur dont il était rempli sortait de lui en effluves magnétiques,

entrait en vous, et les plus sceptiques comme les plus gouailleurs,

lorsque leur oeil avait rencontré l'oeil de cet homme-là, ne savaient

plus rire de tout un soir, mais remportaient chez eux les épouvantes

d'un mystérieux au-delà...

Aucune tragédienne, aucun orateur, nul autre aède et nulle sibylle n'ont

su plus violemment empoigner l'auditeur par ses fibres profondes, le

pincer jusqu'à la douleur aiguë, le tordre jusqu'à l'écrasement.

Cette contagion psychique s'exerçait d'autant mieux qu'elle était moins

voulue; bien loin qu'il jouât d'une force, il en était le jouet, comme

les autres, et elle ne subjuguait les autres avec tant de puissance que

parce qu'elle le possédait lui-même et tout entier; un démon habitait en

lui, dont il était la proie perpétuelle, et il le promenait par la

ville, par les champs, toujours, image d'un Prométhée errant qui

déambule avec son aigle intérieur, et qui fait dresser les cheveux sur

la tête des hommes, quand par hasard il lève son manteau et leur laisse

entrevoir le drame de sa plaie.

La Peur! La fantastique peur, la peur universelle, peur de la mort et de

la vie, celle des formes perceptibles et des visions irréelles, du monde

ambiant et du mystère, la Peur divine, telle que la connurent les

ancêtres préhistoriques, lâchés nus et sans armes dans la forêt sauvage,

parmi l'hostilité de tout, et qui lancina si cruellement les premières

pensées humaines qu'elles se tendirent vers le ciel, pour crier grâce

contre la terre, et inventèrent des dieux pour être secourues!

Celui qui vécut de la sorte ne pouvait pas vivre longtemps: ses amis le

pleurent encore, parce qu'il fut cordialement aimé, avec tendresse, avec

pitié, avec respect, comme le mérite un être d'exception qui porte en

lui le fardeau sacré, et qui en meurt. Mais ce qu'il faut dire et dire

surtout, c'est la vénération due à cette sincérité d'autant plus

respectable qu'elle fut suspectée, et qui a fait de Rollinat un des

derniers poètes accordés à un monde d'où le rêve s'en va.

La peur · 第 8 / 29 题