Elle répondit:--«Oui, mon chat.»

Et il l'aida à descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les

mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors

elle le regarda en souriant et ils s'embrassèrent de nouveau.

Ils remontèrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plantée de

saules, couverte d'herbes, baignée et tranquille dans la tiédeur de

l'après-midi.

Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il était à peine six

heures; alors, laissant leur yole, ils partirent à pied dans l'île, vers

Bezons, à travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent

le fleuve.

Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le

soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse, et, dans

la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de

l'herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient l'air

d'une langueur tendre, d'un bonheur léger, comme d'une vapeur de

bien-être.

Une molle défaillance venait aux coeurs, et une espèce de communion avec

cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystérieux frisson de

vie épandue, avec cette poésie pénétrante, mélancolique, qui semblait

sortir des plantes, des choses, s'épanouir, révélée aux sens en cette

heure douce et recueillie.

Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils

marchaient côte à côte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle

chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait les

rues, un air traînant dans les mémoires, qui déchira brusquement la

profonde et sereine harmonie du soir.

Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abîme.

Elle battait les herbes de son ombrelle, la tête un peu baissée,

contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des

roulades, osant des trilles.

Son petit front, étroit, qu'il aimait tant, était donc vide, vide! Il

n'y avait là dedans que cette musique de serinette; et les pensées qui

s'y formaient par hasard étaient pareilles à cette musique. Elle ne

comprenait rien de lui; ils étaient plus séparés que s'ils ne vivaient

pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les

lèvres?

Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remué

jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour,

il l'étreignit passionnément.

Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dégager, en murmurant

par compensation:--«Va, je t'aime bien, mon chat.»

Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entraîna en

courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout

en sautant d'allégresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un

buisson incendié par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir

repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprît son exaltation.

Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain, à travers les

arbres, ils aperçurent sur la rivière le canot monté par les quatre

femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant

à Madeleine des baisers. Puis elle cria:--«À ce soir!»

La Maison Tellier · 第 29 / 41 题