XXIX

Madame Dauphin écrivit à son fils aussitôt.

Il n'avait pas cessé d'avoir des nouvelles par sa mère, en sorte que,

peu à peu, Elise lui était devenue sacrée comme une épouse, à cause

de l'affection que lui portait sa mère. Cet esprit sceptique, très

proche du mysticisme, se tenait maintenant pour moralement marié.

C'était lui qui divorçait! lui à qui on arrachait une épouse! il était

inconsolable! Il traînait à Paris, dans les fêtes, sa supportable,

mais sincère douleur, sous les apparentes légèretés de l'homme du

monde. En même temps il trouvait à tout cela un charme indicible. Il se

sentait héros d'aventures. Il revivait un nouveau roman. Il quittait

quelquefois une réunion animée et joyeuse, en pleine soirée, pour

rentrer chez lui et dans son cabinet où tous les luxes l'attendaient

avec tous les confortables, chaussé d'escarpins exquis, tout le corps

bien à l'aise caressé en des vestons de chambre qui étaient des

chefs-d'œuvre de l'art du tailleur, et dont il avait la faiblesse

d'expliquer parfois à ses amis la forme et la couleur--il écrivait un

sonnet mélancolique. Comme le sonnet n'était jamais publié, il ne se le

reprochait pas, mais on l'entendit dire parfois d'un air convaincu, au

milieu d'une conversation littéraire:

--Le sonnet est véritablement une jolie forme, beaucoup trop négligée.

Il songea tout de suite qu'Elise et Marcant ne tarderaient pas à

quitter Saint-Raphaël, et conçut le projet d'acheter la villa de

la Terrasse afin d'y vivre quelque temps, enseveli dans une triste

solitude, entre ces murs où elle avait vécu, devant cette mer sur

laquelle ils s'étaient aimés une seule nuit... hélas!

Il s'arrêta à une idée qui lui parut plus convenable: la villa une fois

sienne, il la ferait abattre; il n'en resterait pas pierre sur pierre.

Cela était bien digne d'un don Juan richissime, et qui avait vraiment

aimé--une fois!

Et c'est en effet ce qu'il lui fut donné de mettre à exécution deux

mois plus tard, lorsque Marcant eut rejoint sa préfecture. La villa fut

rasée et dans le petit jardin, où poussèrent bientôt les ronces, on

put voir, pendant des années, au bout d'un poteau un écriteau avec ces

trois lignes, en belles majuscules noires sur fond gris:

TERRAIN A VENDRE

S'ADRESSER AUX AGENCES

FACILITÉS DE PAIEMENT

L'ibis bleu · 第 92 / 99 题