Madame Dauphin écrivit à son fils aussitôt.
Il n'avait pas cessé d'avoir des nouvelles par sa mère, en sorte que,
peu à peu, Elise lui était devenue sacrée comme une épouse, à cause
de l'affection que lui portait sa mère. Cet esprit sceptique, très
proche du mysticisme, se tenait maintenant pour moralement marié.
C'était lui qui divorçait! lui à qui on arrachait une épouse! il était
inconsolable! Il traînait à Paris, dans les fêtes, sa supportable,
mais sincère douleur, sous les apparentes légèretés de l'homme du
monde. En même temps il trouvait à tout cela un charme indicible. Il se
sentait héros d'aventures. Il revivait un nouveau roman. Il quittait
quelquefois une réunion animée et joyeuse, en pleine soirée, pour
rentrer chez lui et dans son cabinet où tous les luxes l'attendaient
avec tous les confortables, chaussé d'escarpins exquis, tout le corps
bien à l'aise caressé en des vestons de chambre qui étaient des
chefs-d'œuvre de l'art du tailleur, et dont il avait la faiblesse
d'expliquer parfois à ses amis la forme et la couleur--il écrivait un
sonnet mélancolique. Comme le sonnet n'était jamais publié, il ne se le
reprochait pas, mais on l'entendit dire parfois d'un air convaincu, au
milieu d'une conversation littéraire:
--Le sonnet est véritablement une jolie forme, beaucoup trop négligée.
Il songea tout de suite qu'Elise et Marcant ne tarderaient pas à
quitter Saint-Raphaël, et conçut le projet d'acheter la villa de
la Terrasse afin d'y vivre quelque temps, enseveli dans une triste
solitude, entre ces murs où elle avait vécu, devant cette mer sur
laquelle ils s'étaient aimés une seule nuit... hélas!
Il s'arrêta à une idée qui lui parut plus convenable: la villa une fois
sienne, il la ferait abattre; il n'en resterait pas pierre sur pierre.
Cela était bien digne d'un don Juan richissime, et qui avait vraiment
aimé--une fois!
Et c'est en effet ce qu'il lui fut donné de mettre à exécution deux
mois plus tard, lorsque Marcant eut rejoint sa préfecture. La villa fut
rasée et dans le petit jardin, où poussèrent bientôt les ronces, on
put voir, pendant des années, au bout d'un poteau un écriteau avec ces
trois lignes, en belles majuscules noires sur fond gris:
TERRAIN A VENDRE
S'ADRESSER AUX AGENCES
FACILITÉS DE PAIEMENT