Elise, pendant ce temps, tout de bon agonisait.
Dans cette magnifique rade de Toulon, le joli yacht, sur le pont duquel
on voyait parfois se promener une vieille dame, intriguait tout le
monde, les officiers de l'escadre surtout.
On avait interrogé les hommes du bord.
Ils ne disaient rien mais prenaient des airs de mystère.
De Saint-Raphaël, qui n'est pas loin, un bruit vague arriva jusqu'ici.
Le nom de l'_Ibis Bleu_ devint un nom qui parlait à l'imagination des
choses terribles et charmantes. On voyait tous les jours un médecin
connu rendre visite au yacht. Et les jours passaient, inquiétants...
La pauvre mère écrivait à son fils, chaque jour:
«On espère la sauver, mais elle est bien mal... Sois tranquille, on
la sauvera. J'ai pu avoir des nouvelles de l'enfant qu'un de nos amis
a vu plusieurs fois à la promenade à Saint-Raphaël. Cela fait prendre
patience à la mère. Je ne lui dis pas que l'enfant a l'air souffrant.
Je lui dis seulement qu'on l'a vu se promener.
«Une chose qui est faite pour te toucher heureusement, c'est qu'en ces
tristes jours elle a tout à fait gagné mon cœur. Elle est héroïque
sous l'étreinte du mal, et aussi de la douleur morale. Elle n'a
jamais prononcé une parole qui ne sonnât avec justesse la bonté, la
résignation, et la tendresse pour son enfant. Elle parle de tous avec
le mot qu'il faut, celui que dicte seule la délicatesse la plus subtile
du cœur.
«Elle a pour moi, enfin, des mots attendrissants, des respects, des
nuances de reconnaissante affection qui m'inspirent pour elle l'estime
que tu souhaites. Et bien entendu, elle ne pense qu'à une chose,
à rentrer dans la maison de son enfant, pour le servir à genoux,
dit-elle, jusqu'à la fin de sa vie.»
Madame Dauphin ne pensa-t-elle point à écrire à Marcant? Elle y pensa,
elle essaya, ne fut jamais contente de ce qu'elle écrivait, ne savait
pas même par quelle phrase se présenter. Et, de jour en jour, elle
renvoya, puis finit par se dire que ce silence prolongé ne serait
peut-être pas sans utilité, avec un dur obstiné tel que son fils lui
avait dépeint Marcant... Ce silence même pourrait user sa ténacité.
Le jour où elle arriverait avec des nouvelles (et ces nouvelles-là!)
il aurait une secousse. On ne pouvait, d'un pareil homme, espérer un
changement spontané de sentiment. Il fallait essayer de provoquer en
lui une brusque révolution.
Voilà pourquoi elle finit par ajourner volontairement l'heure de
s'adresser à Marcant. Elle expliqua ses vues à Elise, lui fit espérer
que ce moyen de l'attente était le meilleur. Et Elise ne demandait pas
mieux maintenant, toute faible comme elle était, de laisser dire et de
se laisser faire, de tout abandonner à ce bon génie, à cette vieille
dame assise près de son lit, et qui lui rappelait sa mère à elle, et
les paisibles veillées de la rue de la Barre, au temps où elle était
une enfant.
--J'en suis sûre, il ne faut pas se hâter. On compromettrait tout. J'y
ai bien réfléchi, disait madame Dauphin.
--Je vous crois, vous avez raison, murmurait Elise, ramenée, par
l'affaiblissement, à des docilités de petite fille.
Elle disait même quelquefois:
--Je me sens toute petite, toute petite fille devant vous! Ce sera
quand vous voudrez. Puisque j'ai des nouvelles de mon Georges, cela
suffit pour le moment. Il faut une expiation de quelque temps, n'est-ce
pas? Et près de vous, elle est trop douce encore!
On ne pouvait dire au juste quelle maladie elle avait eue. Ç'avait
été un ébranlement violent, funeste de tout l'être. Maintenant elle
toussait. Un des poumons était repris.
Enfin elle put se lever, monter sur le pont, sous la tente, y passer
des heures à la fin des jours, jusqu'au moment où le salut des Couleurs
faisait crépiter les coups de feu à bord des grands cuirassés de
l'escadre. Alors, quand on rentrait les pavillons, elle rentrait aussi,
avec des mélancolies accrues par cette cérémonie, qui est émouvante
dans la paix des ciels d'été tout rouges sur l'horizon.
--A présent, il est temps, je pense, de tenter sur votre mari quelque
chose, dit un jour madame Dauphin. Sans doute vaudrait-il mieux
qu'une autre que moi y allât, mais nous n'avons personne à qui faire
notre confidence... Et puis, maintenant, j'ai si bien appris à vous
connaître! Je parlerai si bien de vous! Je vous aime si sincèrement!
Madame Dauphin partit un matin.