Pendant la nuit qui suivit le départ d'Elise, le pauvre Marcant, à bout
de forces, avait fini par s'assoupir, après avoir endormi Georges.
Au milieu de la nuit, il fut réveillé par un appel de l'enfant.
Il accourut.
--Qu'as-tu, mon petit?
L'enfant avait peur. Il avait fait un mauvais rêve. Il voyait un
bateau sur la mer, loin, bien loin, et la tempête arrivait. Sa maman
sans doute était sur ce bateau. Mais il ne pouvait pas la voir. Il
l'appelait, mais le vent empêchait ses cris d'être entendus... Il
suivait toujours le bateau qui plongeait dans la mer, comme ça et comme
ça. Comment suivait-il? il ne savait pas. Et puis, tout à coup, le
bateau avait chaviré; il était descendu au fond de la mer comme celui
de la rade d'Agay et l'enfant avait pensé que sa maman serait noyée! Et
de la peur, il s'était réveillé en appelant son père.
Marcant se sentait devenir fou. Ce supplice d'entendre toujours, sans
cesse, l'enfant parler de sa mère, l'appeler de ses désirs, de tout
son amour, de son désespoir, allait-il donc être éternel? Ni lui ni
l'enfant n'y résisteraient! Il s'assit près du petit lit, prit les
mains de l'enfant dans les siennes, lui parla, essaya de lui conter une
histoire gaie--de chanter même. Mais tout cela demeurait inutile, et il
s'y épuisait en vain.
Il avait télégraphié à sa vieille bonne, Germaine, de venir au plus
tôt; que sa maîtresse était très malade; qu'il avait besoin d'elle pour
le petit. Il comprenait qu'il devrait se séparer parfois de Georges,
afin de pouvoir résister à son malheur et vivre pour l'enfant lui-même.
Puis Germaine était arrivée.
--Germaine, madame est partie.
--Partie?
--Oui, Germaine. Et il faut dire à l'enfant qu'elle est en voyage,
qu'elle reviendra... Il faut le consoler, n'importe comment.
--Elle ne reviendra donc pas?
Il la regarda attentivement:
--Non, Germaine.
Il appuya sur le mot. La vieille servante comprit, mais ne put en
croire ses oreilles.
--Je suis sûre que madame reviendra. Je ne sais pas ce qu'il y a eu,
mais elle reviendra, il le faut. Vous ne voudrez pas tuer le petit. Je
le connais, moi. Il ne vivra pas sans sa mère, ni elle sans lui.
Et la vie nouvelle avait commencé, morne, lourde, accablante.
Il était en congé! C'était ça, ce congé qu'il s'était promis de passer
si heureusement avec elle, en Italie, comme deux nouveaux amoureux.
Parmi les bagages qu'il avait amenés de Paris, il y avait une caisse
entière pleine de cadeaux pour Elise! Il ne l'ouvrit pas. Il la fit
monter dans une soupente... Et puis il fallut écrire à l'oncle. Il lui
mentit, ne voulant pas écrire ces choses, se réservant de les conter de
vive voix.
Il se demanda s'il ne ferait pas bien de quitter Saint-Raphaël, de
voyager avec Georges, mais il se sentait pris d'une effroyable torpeur
morale: il n'avait plus envie de rien. Rien ne l'intéressait plus. Il
sentait sa vie finie, bien finie.
Georges continua à prendre les leçons du vieux professeur, mais le
bonhomme se plaignait des distractions perpétuelles de l'enfant, que
son bateau occupait par dessus tout. Une monomanie, ce bateau. On
voulut le lui retirer. On le cacha. Ce furent des cris aigus à fendre
l'âme. Il fallut le lui rendre. Il ne mangeait plus ou si peu! Germaine
s'épouvantait. Le médecin, appelé, conclut:
--Cet enfant est doué d'une impressionnabilité excessive. On a dû lui
faire une peur. Il y a quelque chose d'anormal, de maladif dans une
telle sensibilité. Il faut y prendre garde. Je ne sais, monsieur, quels
obstacles s'opposent à ce qu'on lui rende sa mère. Ce serait, je crois,
le seul remède. Il a pour elle un de ces amours passionnés dont les
enfants meurent parfois. Mon devoir est de vous le dire.
Marcant ploya la tête et répondit:
--C'est bien, merci, docteur; revenez, je vous prie, quelquefois, mais
il n'y a pas, je le vois, de remède en notre pouvoir.
Le médecin revenait et l'enfant dépérissait.
Marcant lui donnait des leçons d'arithmétique, corrigeait ses petits
devoirs et constatait par lui-même que l'esprit de Georges était
dévoré, rongé, par une pensée unique: sa mère. Il semblait souvent
absent de lui-même.
--A quoi penses-tu?
--A l'_Ibis Bleu_!
Cette réponse suivait si obstinément cette question, que le père
renonça à la poser.
Il marchait maintenant courbé, tout vieilli en un mois, grisonnant,
chaque jour, blessé sur sa blessure, par un mot du petit, par sa seule
vue.
Mais il ne lui venait pas à l'esprit de rappeler la mère. «Elle l'a
quitté! elle l'a tué! Qu'y puis-je? A quel devoir ai-je manqué? Que me
reproche ma conscience? Rien!» Et pourtant il n'était pas content de
lui-même. Est-ce qu'il n'aurait pas dû écouter Elise, ne la condamner
qu'après l'avoir entendue? N'aurait-il pas dû peser les circonstances
de sa faute, voir s'il n'y en avait pas d'atténuantes? Est-ce qu'il y
aurait parfois un devoir pénible affreusement, mais un devoir dans le
pardon, dans l'oubli des fautes, dans ce qu'il avait appelé jusqu'ici
le mépris de sa propre dignité?» A cette question, il ricanait. «Où
est-elle d'ailleurs? Qu'est-elle devenue? Comment se fait-il qu'elle ne
donne plus signe de vie, pour son enfant, depuis un long mois! Est-ce
qu'elle serait morte?»
[Illustration]
--Papa, elle ne reviendra donc jamais, maman? Est-ce qu'elle serait
morte?