Le capitaine était allé prévenir Elise.
Peu d'instants après on frappa à sa porte.
--Entrez, dit-elle en se levant.
La mère de Pierre Dauphin entra.
Les deux femmes se regardèrent.
Elise était toute pâle, les yeux rougis, tout mouillés encore. La mère,
pâle aussi. Ses cheveux abondants et tout blancs. Toutes deux vêtues de
couleurs sombres. Elise, en même temps, humble devant la mère, fière
devant la dame inconnue, supporta un coup d'œil inquisiteur sans trop
en souffrir parce qu'il était bienveillant.
Enfin, la vieille dame s'avança, et tendit, à la fois, d'un geste lent,
très doux, ses deux mains.
Elise, brisée, se laissa tomber sur le divan, et près d'elle s'assit la
visiteuse qui ne lâchait pas ses mains. Alors, d'un mouvement qu'elle
ne put maîtriser, Elise, heureuse de dérober son visage au regard qui
s'attachait sur elle, appuya sa tête sur l'épaule de Mme Dauphin--et
ferma les yeux... Elle sentit qu'une des mains de la vieille dame
l'abandonnait et se posait sur ses cheveux. De son œil pénétrant,
madame Dauphin avait jugé déjà la qualité de cette âme.
--Quelle honte!... murmura Elise, la voix étouffée.
--Je ne sais pour l'instant qu'une chose, ma chère enfant, c'est que
mon fils vous a jugée digne de lui... et de moi-même... Voilà pourquoi
je suis venue.
Prudente, au fond, madame Dauphin, quoi que gagnée à Elise par une
sympathie immédiate, se méfiait d'elle-même, et se surveillait,
attentive à ne pas engager sans recours l'avenir de son fils... Aussi
avait-elle souligné, d'un accent particulier les mots: _pour l'instant_.
D'autre part, si elle n'eût pas indiqué que le mariage, promis par
Pierre, lui paraîtrait, le cas échéant, une chose admissible, comment
se fût-elle présentée d'une façon digne d'elle-même?
Elise ne vit qu'une chose: on admettait, comme possible de sa part, au
moyen d'un divorce à l'amiable, l'abandon de son Georges. Elle eut un
sursaut de terreur... Elle cria:
--Merci, merci, madame, mais c'est impossible cela! La vie ne me sera
possible que si je revois mon enfant, qui mourrait de mon absence.
C'est de lui seulement qu'il faut me parler, de lui seulement, par
pitié!--Tout le reste aggrave ma faute, mon péché, mon crime! Oh!
madame!... oh! madame!... madame! que de pitié! que de bonté!... dont
je suis indigne!...
Madame Dauphin s'était résignée à la volonté de son fils. Elle ne
pouvait pas d'elle-même souhaiter un tel mariage. La vivacité d'Elise
à en repousser l'idée au nom de son enfant la conquit personnellement.
Elle cessa d'agir par amour maternel, par faiblesse pour Pierre, par
pitié pure pour Elise, par charité et peut-être contre ses intérêts.
Elle sentait à présent son intérêt d'accord avec les désirs d'Elise.
Elle acheva de mettre à son aise la malheureuse femme.
[Illustration]
--Alors, dit-elle, qu'allons-nous faire? il faut trouver un moyen de
toucher votre mari. C'est cela, n'est-ce pas, que vous désirez de
moi? Moi, je suis prête, comme mon fils le souhaite, à tenter quelque
chose de ce côté... mais il faudra y réfléchir beaucoup, et sans doute
attendre un peu... Cela n'est pas tout simple, vous le comprenez?...
--Je ferai, pour mon enfant, tout ce qu'on voudra, tout, tout!... Oh!
avec quelle impatience je vais attendre ce moment où enfin vous pourrez
parler!... Vous seule, vous pouvez, madame; seule, une femme comme vous
peut obtenir ma grâce!... Et si elle m'est refusée... pardonnez-moi,
madame, vous qui êtes si noblement pieuse... pardonnez-moi! mais je
n'aurai plus la force, le courage de vivre!... Ah! cria-t-elle encore,
vous me plaignez, je le vois, je le sens, mais aussi, vous devez avoir,
au fond, du mépris pour moi, et ma vue ne peut être pour vous qu'un
supplice...
--Il y a, dit doucement la vieille dame, des existences qui sont
restées pures, et qui, pourtant, connaissent l'appel, le vertige
attirant des fautes dans lesquelles elles ne sont pas tombées... Elles
savent, celles-là, qu'on est préservé quelquefois, par un hasard
seulement, par une circonstance légère, inattendue, et qu'il y a peu
d'âmes entièrement blanches. Il n'a manqué à beaucoup d'entre nous que
l'occasion favorable. Qui donc, au moins en pensée, n'a pas péché une
fois dans sa vie? Le mal est puissant,--et l'hypocrisie seule a des
sévérités sans rémission... Dieu juge le fond des cœurs!
Elle s'accusait presque, saintement, pour adoucir à l'autre femme le
goût amer de la faute.
--A demain, dit-elle. Reposez-vous ici, tranquillement, car mon fils a
raison: tout autre asile vous serait moins sûr. Ici, personne ne vous
verra. Et, demain, mon fils partira pour Paris.--Elle ajouta: Vous
avez changé d'hôte dès à présent, ma chère enfant. Autour de votre
habitation, vous le voyez--le paysage n'est plus le même. Vous n'êtes
plus ici chez mon fils, vous êtes chez moi.
... Dans un mouvement d'admiration et d'humilité reconnaissante, Elise
prit un pli de la robe de la mère et le baisa.