Comment avait-il, de son côté, passé ces quelques jours?
Dès le lendemain du dîner chez Marcant, il s'était trouvé tout drôle
dans sa solitude. Le dégoût de vivre l'avait repris. Que faire?... A
quoi bon?... Il relut les dernières lettres de celle qu'il appelait
naguère sa «douce amie» et, cette fois, le mensonge de cette âme lui
apparut, entre les lignes, si évident qu'il les lacéra avec rage, ne
voulant décidément plus rien garder d'elle.
Etendu sur le divan de son salon du bord, le bras débordant le divan
et tenant la cigarette suspendue au-dessus du large plateau de cuivre
posé sur une petite table arabe,--il se mit à revoir avec le regard
visionnaire de la jalousie les scènes finales de leurs relations.
Il se reportait à leur dernier soir.
Rien jusqu'alors en elle n'avait donné l'éveil au moindre soupçon. Il
l'aimait, d'une passion physique forcenée. Elle paraissait également
folle de lui.
Tout à coup, ce soir-là, elle lui dit:
--Allons, adieu! partez, je suis lasse...
--Partir! comment, déjà?
--Allons, mon cher, partez!
Il croyait entendre encore ce «mon cher» glacial, un peu sifflant...
Une nuance de commandement, quelque chose d'impérieux, avec dureté
était dans son regard et dans son attitude. Cela le surprit et le
blessa.
--Vraiment! on ne dirait pas que vous me priez de vous laisser
reposer... Vous me jetez à la rue, ma chère... Ce n'est pas une prière,
c'est un congé!
--Partez!... c'est assez!
La douce amie se révélait presque brutale. Ses gestes devenaient
saccadés et aussi sa voix. Il n'y avait plus aucune musique dans cette
parole, d'ordinaire chantante avec nonchalance. Elle devenait brève,
comme mate, et cinglait, par petits coups secs.
Il prit son parti, songea que sans doute elle était souffrante... Il
eut même peur tout à coup qu'elle le devînt sérieusement. Saisi d'une
pitié soudaine, presque tendre, il dit:
--C'est bon, je m'en vais...
Il l'attira une fois encore pour le baiser du départ... Elle le
repoussa comme malgré elle, avec cette force des hypnotisés,
qui, habités par une volonté qui n'est pas la leur, se dérobent
mécaniquement, irrésistiblement, à toute autre et qui, si on les
contrarie, renversent l'obstacle.
Il était clair qu'elle ne s'appartenait plus.
De nouveau, il essaya de l'attirer un peu vers lui.
--Non! dit-elle durement.
Et elle eut dans l'œil, devenu fixe, la vision de quelque chose de très
présent pour elle, d'inexplicable pour lui, à quoi elle obéissait. Elle
était possédée.
--C'est égal, vous êtes étrange!
Elle répondit, d'une voix qui venait de l'autre côté d'un abîme, de
derrière l'obstacle:
--Prenez-moi comme je suis...
Il sortit, avec cette énigme en tête, et la retourna dans tous les sens.
Tout à coup il poussa un cri: «Suis-je bête! Elle a un amant!» Il le
dit et ne le crut pas.
Il traversait à ce moment le rond-point des Champs-Elysées. Il alluma
un cigare et se mit à remonter vers l'Etoile, avec une roue de feu qui
tournait dans sa tête. Des pensées de fièvre se succédaient, en lui,
nombreuses. Elles allaient, tournaient, viraient, couraient; et il
marchait vite comme si elles l'eussent précédé et qu'il eût voulu les
suivre.
«Cet homme allait entrer, était entré peut-être, quand elle m'a envoyé,
chassé--oui, je peux me dire le mot: _chassé!_ Elle a regardé la
pendule. C'est cela! c'est cela! Ah!... triple sot!...»
Et il l'injuria tout haut des pires insultes. Il continuait à ne pas
croire un mot de l'histoire qu'il imaginait. Il se disait, au fond,
qu'il était fou, qu'il rêvait et qu'ils en riraient bien tous deux le
lendemain.
«Au fait!... songea-t-il tout à coup, s'il est entré, il faudra bien
qu'il sorte!... J'y serai!... Je veux savoir!»
Il revint sur ses pas et commença une étrange promenade de cauchemar,
coupée d'arrêts brusques dans les encoignures des portes ou sous les
réverbères, d'un bout à l'autre de la rue,--l'œil oblique à chaque
instant dirigé sur la porte de l'hôtel.
Il se dit vingt fois: «Idiot! va te coucher, que t'importe! l'essentiel
est qu'elle te donne, quand il lui plaît, le plaisir que tu lui
demandes. L'aimes-tu avec ta tendresse? Non, n'est-ce pas? Eh bien elle
te le rend!... Ignore le reste. Ce sera spirituel.» Mais l'orgueil
reprenait: «Si elle te trouve aussi bête qu'un autre, elle ne tardera
pas à te mépriser et à te fuir. Montre-lui ta clairvoyance. Ce sera
un triomphe d'homme qu'elle accueillera... comme il lui plaira...» Et
vingt fois prêt à partir, vingt fois il revint sur ses pas.
--Attendre un homme, à cette heure, à la porte d'une maison, sans
être sûr qu'il y soit entré, quelle absurdité! et quel ridicule!...
D'ailleurs, peut-être est-il ressorti pendant que j'avais le dos
tourné!... Ce serait un hasard, une vraie chance, de le voir sortir, à
bonne portée du regard, de manière à être sûr qu'il sort de là... de
là! de cette chambre où je me croyais tout à l'heure le plus heureux du
monde!
Il tenait à ce moment le milieu de la chaussée, il allumait son
quatrième cigare et se rapprochait pour la vingtième fois de la porte
inquiétante... quand elle s'ouvrit! Un personnage en sortit, avec ce
mouvement traître, indéfinissable, de l'homme qui, même se croyant
seul, voudrait se cacher, affecte l'aisance.
«Si je lui parlais? Impossible, ce serait me dénoncer! De quel droit la
compromettrais-je, puisque je ne veux pas l'épouser?»
Le cœur du pauvre Pierre fit un bond douloureux dans sa poitrine. Une
angoisse l'étreignit tout entier. En même temps, il sentit que sa
bouche riait en silence... Et il s'aperçut, un quart d'heure après,
qu'il avait suivi l'homme avec d'infinies précautions.
Il était trois heures du matin. L'inconnu entra tout à coup dans un
hôtel dont toutes les fenêtres étaient éclairées.
--Il est de mon cercle!
Pierre entrait au cercle, cinq minutes après son homme, interrogeait un
valet dont il avait les bonnes grâces.
Et maintenant (sauf erreur, car il doutait de ses doutes), il savait
tout, jusqu'au nom! Il n'ignorait qu'une chose, c'est qu'il avait
supplanté un rival qu'on était en train de congédier.
Et c'est alors qu'il la quitta, sans la revoir, en lui disant pour
toute excuse:
--Que voulez-vous? Je ne suis pas capable d'aimer longtemps!
Plaignez-moi, pauvre fils du siècle que je suis!
Et sa maîtresse exaspérée le regrettait sincèrement, le pleurait et
l'appelait. Lui, cherchait à se guérir d'elle... Il savait qu'il
parviendrait et que ses dernières exaltations amoureuses étaient en lui
les sursauts d'agonie de sa violente passion, frappée à mort...
Ayant repassé tous ces souvenirs et souffert à nouveau toute cette
rage, Pierre avait retrouvé en lui un vide immense.
Et c'est alors qu'avait commencé ce temps morne de pluie continue, qui
ôtait à ses yeux la distraction du spectacle de la mer, des horizons
égayés par la lumière.
Alors, son vide devint noir. Il chercha le moyen de tromper un peu
sa mélancolie. Il alla jusqu'à proposer au capitaine de l'_Ibis_ des
parties d'échec sans fin. Il perdit toujours et envoya tout au diable.
Il alla s'asseoir avec les braves pêcheurs de Saint-Raphaël dans la
petite salle d'un cabaret populaire; il y porta sa guitare et les
excita à lui chanter toutes leurs chansons marines... Rien n'y fit. Il
demeurait sombre.
Enfin il se décida à aller saluer la femme, «simple, élégante,
charmante», qui avait été deux fois l'hôte de son yacht; et, au moment
où, de sa voix un peu traînante, mais sonnant la sincérité, elle lui
avait dit: «Il fallait venir plus tôt»--tout en comprenant fort bien
que c'était là seulement le mot aimable, dicté par l'ennui, il s'était
senti, le mobile Méridional qu'il était, éclairé tout à coup, en son
cœur, d'une lumière qui ne venait pas du soleil,--réjoui d'une chaleur
qui ne venait pas de la saison...
V
--Et le cœur? avait-il dit.
--Ah! oui! avait répondu Elise.
Elle arrangeait ses fleurs avec grand soin, charmée de n'être plus
seule, de voir, de toucher ces fleurs merveilleuses, d'entendre enfin
une voix humaine! et une voix qui n'eût pas l'_accent_, l'accent de la
vieille Marion ou de la jeune Toinette, celui du facteur!...
Elle oubliait la pluie qui crépitait au dehors, ruisselait aux vitres,
la mer en grisaille qui apparaissait derrière la glace sans tain,
voilée un peu par les roses en gerbe.
Il se fit un silence assez long.
Il ne savait comment le rompre, malgré l'aisance qui lui était
habituelle. Elle lui inspirait un vrai respect. Il avait peur de
paraître venu en aventureux... Et plutôt la crainte de l'insuccès
ridicule qu'une pensée de sagesse--l'eût, au besoin, retenu encore,
mais invinciblement.
Gênée, elle voulut parler la première, pour en finir avec ce silence.
--Alors, vous souffrez? tout de bon?
Cette question à voix haute s'était posée comme d'elle-même, avant la
réflexion et le consentement.
Et la questionneuse avait un sourire, celui de la Femme, à la pensée
des choses profondes de l'amour, de la passion, de la trahison. Le
sourire de la Joconde.
--Mon Dieu, oui! fit-il résolument. Je ne suis pas heureux. Et cela
depuis bien des semaines. Par cette pluie qui nous retire la joie
des yeux, le bleu du ciel et de la mer, ces derniers jours ont été
horribles... J'aurais peur de vous offenser par le récit d'une aventure
de garçon... Mais le cœur, qui se moque des préjugés et des vertus
convenues, souffre autant et plus d'une trahison dans l'union libre que
dans le mariage... Il y a deux heures, j'étais désespéré!...
Il était sincère, et, au souvenir de sa grosse peine, du morne
accablement de ces jours derniers, son visage refléta son cœur. Ses
yeux, d'un gris verdâtre, se foncèrent.
Elle fut intriguée, ce qui était simple. Elle fut touchée, ce qui était
grave. Elle entendait pour la première fois un amoureux parler d'amour.
C'était, il est vrai, l'amoureux d'une autre: cet amour n'était pas
pour elle. Elle ne croyait donc pas faire plus mal en écoutant ceci
qu'en lisant un chapitre de roman. La différence, pourtant, était
grande. Ce livre-ci vivait et parlait. C'était le romancier,--bien plus
le héros du roman, qui était là devant elle, ajoutant à chaque mot
l'expression du geste et du regard, la pénétrante inflexion de la voix.
Le péril était voilé. C'était celui d'un piège profond... Elle était
prise au premier fil d'un inextricable réseau.
Déjà elle désirait connaître la suite.
Et le silence recommença.
Parler d'amour, c'est être en plein amour. C'est une joie, même entre
hommes. L'amour est un élément. La plus redoutable des passions, c'est
de l'aimer pour lui-même.
Ils éprouvaient une émotion heureuse, plus confuse qu'une joie. Ils
rappelaient chacun en soi leurs émotions passées, le trouble des heures
tendres. Ce n'était qu'un souvenir, mais ils l'éprouvaient en même
temps l'un par l'autre.
Charme inquiétant du fleurt, délicieux comme une poursuite où il est
convenu qu'on ne s'atteindra pas, mais où l'on se frôle, et où le
désir exaspéré court risque de posséder plus, en un rêve, que l'amour
consenti et consacré!
A son tour, elle sentit le trouble doux que donne l'approche de quelque
chose d'ami.
--Vous étiez désespéré? Il ne faut pas. Vous avez tant de sujets d'être
heureux! Et le cœur, dites-vous?... Il faut vous marier!
Georges s'était approché «du monsieur».
Pierre l'attira à lui, et entoura d'un bras la taille de l'enfant.
--Georges, fit-elle, et notre thé?
Georges s'élança au dehors.
--Me marier? dit Pierre, voilà qui est grave!... Le mariage? oui; mais
de parti pris? jamais. J'attends d'y être entraîné.
--Vous ne trouverez pas une femme à bord de l'_Ibis_! cria-t-elle en
riant.
--Qui sait? répondit-il vivement... Vous voyez bien que des femmes y
viennent. J'y verrai peut-être courir, un de ces jours, une volée de
jeunes filles avec leurs jeunes mères!... On ne va pas visiter le logis
d'un célibataire, mais--vous le savez, madame--on va visiter, très
naturellement, un bateau... Notre sport a du bon, comme vous voyez!
--Vous vous dites triste? vous n'êtes pas même sérieux.
--Triste à mourir! mais si je me montrais tel que je suis aujourd'hui,
j'aurais bien trop peur d'être ennuyeux!
--Avec moi, vous pouvez!... je suis un bon être, dit-elle sans
coquetterie.
--Eh bien, dit-il, je vous jure que je l'aimais sincèrement, fortement!
Et, sur ces deux mots, la passion le traversa, illumina, enflamma ses
yeux.
Elle ne connaissait point de regards pareils.
Il continuait, du même ton ardent, avec le même visage transfiguré:
--Tout! j'aurais tout fait pour elle!... j'ai été trompé avec une
indignité rare! Comprenez-vous?... Non!... ces horreurs sont si loin
d'une pensée comme la vôtre!... Elle ne m'a pas quitté pour un autre...
entendez-vous? Elle a pris deux amants!...
Il serrait les dents.
Le visage d'Elise se contracta de répugnance.
--Pauvre garçon! fit-elle. S'être trompé ainsi, c'est cela qui doit
être horrible!
--Je crois avoir tout clairement vu, ajouta-t-il après un moment; eh
bien, je doute encore!... Il doit y avoir à tout cela une explication
que je ne puis trouver tout seul, une de ces explications simples dont
on s'étonne quand elles arrivent et qui sont impossibles à deviner!
Il rêva un moment et continua:
--L'homme qui sortait de sa maison pouvait fort bien ne pas venir de
chez elle!... Tenez, plus j'y songe, moins je la crois coupable, voilà
la vérité de mon cœur!... Ah! je suis malheureux!
Il avait tant envie d'aimer, d'être aimé, de vivre, il se sentait si
loin du bonheur, malgré son luxe, sa fortune, malgré tous les moyens
qu'il avait de se procurer les joies du monde; il sentit à cette heure
si profondément son impuissance qu'il eut, comme un soldat désarmé, une
larme--plutôt de rage que de douleur--au coin des yeux.
Cette activité d'émotion chez un homme la bouleversa. Elle n'avait
jamais vu un homme vibrant à ce point. Le rude Marcant, bien équilibré,
était loin de cette sensibilité de femme énervée, qui était celle de ce
surmené mondain, à demi artiste...
Elle se leva, comme le thé entrait, apporté par Marion suivie de
Georges, et en passant près de Pierre, elle lui tendit la main, dans un
élan de sympathie loyale. Il la porta vivement à ses lèvres... Elle fit
le mouvement de la lui retirer avec effroi. Les chefs de bureau, amis
de Marcant, ne l'avaient pas habituée à cet hommage d'un autre temps et
d'un autre monde. Elle pensa aussitôt que sa surprise trahissait trop
sa bourgeoisie... et de cela elle fut fâchée...
«Ou peut-être, songea-t-elle, va-t-il croire que ce baiser m'a fait
peur... Serait-ce préférable?... Lequel vaut mieux?...»
Elle lui versa du thé et ils «goûtèrent» comme des enfants, égayés par
le babil de Georges, que la bonne chaleur du thé réjouit et rendit
bavard.
--Ce n'est plus une visite, madame, dit Pierre. Pardonnez-moi... Il y a
deux heures que je suis là!
--Le regrettez-vous? fit-elle étourdiment.
Elle se dit, pour la seconde fois, que, dans le tête-à-tête, les mots
les plus banals prennent une importance inattendue.
Pour toute réponse, il avait saisi de nouveau sa main qu'elle lui
abandonna sans résistance. Il la garda sur ses lèvres une demi-seconde
de plus que ne l'exigeait la pure courtoisie.
Et il sortit, un peu rêveur.