II

Le cinquième jour, sa fenêtre ouverte dès son réveil ne laissa entrer

qu'une clarté malade, triste... Le vent d'est s'était établi dans la

nuit et soufflait en rafales... Les nuages montaient de la mer, avec

des rapidités inquiétantes... Des courants contraires, à de grandes

hauteurs, les poussaient en tous sens les uns contre les autres. On

eût dit des combattants qui se hâtaient, furieux, à la bataille...

Ce sombre ciel, qui cachait l'autre, le bleu, assombrissait toute la

mer... Il s'épaissit encore, se surbaissa, toujours plus sombre... et

la pluie se mit à en tomber par nappes, comme si une mer supérieure se

fût vidée dans celle d'en bas.

Sur le chemin qui passe derrière la villa, l'eau courait en ruisseaux,

ressautait en jets épais et boueux. La verdure des collines s'enveloppa

de grisailles sales. Une lamentation infinie emplit l'espace. Tous les

horizons, voilés, se chargèrent d'on ne sait quel ennui d'inactivité

et de mort. Et la mer, soulevée en montagnes sans cesse écroulées,

arrivait du grand large dans la rade, à fond de train, la vague

poursuivant la vague, jusqu'à la plage de Fréjus où elle battait en

brèche la route faite de sables et de galets, et démembrait de nouveau

les ponts de bois, reconstruits la veille.

Puis--quand la tempête fut apaisée--la pluie, régulière, fine, drue,

menaça de ne plus finir. Après l'enfer de la bourrasque, après le

paradis du beau temps bleu, quelque chose de monotone comme une

éternité de limbes était dans l'étendue qu'on voyait bornée et qu'on

sentait d'autant plus infinie dans ce ciel qui, avec la mer, ne faisait

plus qu'un seul espace...

Elise avait vu cela avec surprise, puis avec terreur, puis avec ennui.

Georges, blotti contre elle, sur sa chaise, dans la chambre où flambait

le feu, était nerveux, presque maussade, avec des envies de pleurer qui

l'énervaient, elle, à son tour, au delà de toute idée.

Elle essayait de l'amuser avec un livre d'images, ouvert sur ses

genoux, mais ni elle ni lui ne pouvaient y demeurer attentifs

longtemps; toujours leurs yeux, malgré eux, revenaient à ce tableau

triste,--attirant comme l'inconnu, comme l'obstacle à vivre,--de la mer

morne et du ciel morne.

Sur le fond lointain, noir, des collines de Saint-Egulf, on

voyait distinctement les millions de raies verticales, obliques,

entrecroisées, que traçait la pluie dans l'air, sous les rafales...

--Oh! regarde, maman! dit tout à coup Georges, on dirait les barreaux

d'une cage... c'est nous les oiseaux! nous ne pourrons plus jamais

sortir!

Elle trouva le mot joli, et embrassa l'enfant.

Il reprit:

--Et l'_Ibis Bleu_, où est-il?

Elle y songeait depuis que le temps était devenu si mauvais. Dès

qu'elle avait vu le triste rideau des nuages descendre sur le théâtre,

hier si joyeux, de la mer et du ciel, elle y avait songé. Mais tout de

suite elle s'était dit que le mauvais temps, ayant commencé pendant la

nuit, avait dû trouver le yacht au mouillage, dans quelque baie. Elle

n'avait donc aucune crainte pour leur aimable compagnon d'Agay. Elle

n'avait que l'ennui d'être confinée chez elle et de voir, à travers les

vitres ruisselantes, l'eau du ciel tomber, sans arrêt, dans l'immense

coupe criblée de gouttes de pluie rejaillissantes.

Cela dura trois puis quatre jours, avec des violences diverses.

L'omnibus de Saint-Raphaël au Dramont recevait les commandes de Marion,

rapportait les provisions--car misé Saulnier, en bonne Provençale,

regardait la pluie comme un obstacle définitif à toute sortie.

La femme qui venait tous les matins arrivait avec l'omnibus, apportant

un vaste parapluie antique, et des plaintes sans fin.

Enfin, la pluie cessa, mais le temps demeurait sombre. Deux ou trois

chasseurs au marais qui partaient pour l'expédition favorite, un

employé de télégraphe sur sa bicyclette, c'étaient les seuls passants

de la petite route, derrière la villa. Une voiture de temps en

temps--celle d'un médecin allant à ses malades. Toutes les autres

attendaient, sous les remises, que le soleil voulût reparaître.

Alors, le souvenir revint à Elise, très vif, plus coloré que l'image

réelle, des quatre jours de beau temps qui les avaient accueillis

à Saint-Raphaël. Elle revoyait sans cesse le bleu clair des eaux

et du ciel, la blancheur ensoleillée du yacht, le pont éclatant de

cuivres bien frottés, de bois bien briqué, la côte verdoyante comme

un printemps sous les rayons du soleil d'hiver--et ce déjeuner sur le

pont, et celui, aussi, au plein air, devant la ferme Antoinette, dans

la plaine de Fréjus.

A présent, dans la plaine, les oiseaux de marais tournoyaient en

se plaignant. Les goélands inquiets gagnaient l'abri des ports,

demandaient au voisinage des villes une nourriture qu'ils ne trouvaient

plus ailleurs. L'ibis grisâtre (le courlis au long bec courbe)

traversait la bruine, en appelant, comme une âme en détresse.

Elise avait envie de pleurer, de retrouver au plus tôt son intérieur

parisien où elle recevait du moins quelques visites, où elle avait ses

habitudes et l'impression de la sécurité dans l'affection des choses.

Le désir intense la prenait de revoir son Paris, ce Paris vraiment si

chaud pour l'esprit que les neiges et les pluies y passent inaperçues,

n'arrêtent aucune activité. Elle écrivit à Marcant de venir dès qu'il

pourrait, surtout avant trois semaines, qu'elle avait besoin de

s'habituer à sa solitude; et elle lui demandait des livres, beaucoup de

livres...

--«Si ces pluies duraient, mieux vaudrait Paris mille fois...» Ici, il

faut pouvoir vivre au dehors; sinon, tout est plus triste que partout

ailleurs.»

Elle écrivit à ses amies, pour se distraire, déguisant son état d'âme

actuel, racontant chaque fois à chacune la joie des premiers jours, la

beauté des premières promenades, et, à les décrire, croyant les revoir,

s'excitant à les regretter, à les appeler de tous ses désirs...

L'ibis bleu · 第 35 / 99 题