La grosse affaire pressante pour les Marcant, c'était maintenant de
trouver une femme de service.
A l'agence de location des villas, on avait gracieusement indiqué à
Marcant une misé Saulnier, fermière à _la Toinette_. _La Toinette_
était une ferme de la plaine de Fréjus, à une demi-lieue de
Saint-Raphaël, près de la mer, entre l'Argens et le Petit-Argens.
--Cette misé Saulnier, quel âge a-t-elle?
--Elle doit avoir une quarantaine d'années. Elle a une grande fille qui
peut la remplacer à la ferme, ce qui lui a permis de se louer plusieurs
fois, pour une saison, chez des étrangers quand les gages lui ont paru
en valoir la peine. C'est une femme «très allante», comme on dit ici,
travailleuse, propre. Si elle consent, prenez-la. Vous ne trouverez pas
mieux. Ou bien allez à Nice, chez les bonnes Sœurs, ou à Cannes, voir
la maison protestante...
On fit de la visite à misé Saulnier une partie de plaisir, et les
Marcant y allèrent à pied.
--Vous ne pouvez pas vous tromper. Suivez la plage. Arrivés à cette
énorme maison blanche, que vous voyez d'ici tout au bord de la mer,
demandez... On vous indiquera.
Ils partirent.
Cette fois, ce n'était plus les pins verts et toujours murmurants,
entre lesquels apparaissent les luisants joyaux de la mer. Ce n'était
plus les golfes gracieux, ourlés d'écumes éternelles, que regardent
en souriant les villas ouvertes, dont le luxe intérieur apparaît au
passant du chemin et d'où sort parfois un bruit de piano, une jolie
voix de Parisienne ou d'Anglaise... C'était la longue plage droite,
nue, le sable mouillé dont on ne peut dire s'il prolonge la plaine dans
la mer ou la mer dans la plaine. Au soleil, pourtant, par temps calme,
elle était souriante encore, cette plage mélancolique, semée de petits
tamaris en herbe, de rares ajoncs et de beaux chardons bleus, aux
feuilles de velours.
La bande de sable, qui borde de gris pâle la plaine verte, s'en allait
toute droite jusqu'à Saint-Egulf où commencent, en mamelonnements
doux, jolis, les premières assises du massif des Maures. Une chaussée,
trop peu surélevée et trop voisine de la mer, la suit dans toute
sa longueur, jette deux ou trois ponts par-dessus les ruisseaux,
par-dessus le Reïran et l'Argens--et la mer s'amuse à défaire chaque
jour le travail des ingénieurs et des cantonniers. Elle reprend à la
chaussée les galets que la chaussée lui a dérobés; elle les attire à
elle, les rejette à la route qu'elle ronge et qui croule sans cesse,
sans cesse inutilement reconstruite. Puis, à son heure, elle attaque
les ponts, construits en bois, et les disloque. On voit les charpentes
fléchir par le milieu, avec des poutres qui pendent, cassées comme des
allumettes. On dirait des squelettes de navires échoués, des débris
qui ont navigué et qui sont venus s'enliser là. Alors, et cela est
fréquent, il faut faire un long détour pour aller de Saint-Egulf à
Saint-Raphaël, il faut passer par la ferme de Villepéi et par Fréjus.
Toutes ces explications, qu'on leur donnait peu à peu sur le pays, les
intéressaient beaucoup. Ils interrogeaient à chaque instant un passant,
un paysan, un pêcheur.
--Les romans, disait Marcant, certainement c'est quelquefois
intéressant (je n'en lis jamais), mais les détails vrais sur la vie
d'un pays, j'aime bien mieux ça, moi. Chacun son goût.
Georges s'arrêta émerveillé devant des pêcheurs qui tiraient leur
immense filet, l'_issaoùgo_ (la seine).
Ils étaient cinq ou six à haler sur la corde, hommes et femmes. Pour
tirer l'issaoùgo, chacun des travailleurs, au bout de la solide
bretelle qu'ils portent en sautoir, saisit devant lui une cordelette
à laquelle est suspendu un morceau de liège. Ils le font virer, ce
liège, comme une pierre de fronde, et la cordelette, qu'ils rapprochent
brusquement de la corde tendue sous l'effort de traction, s'y enroule,
rapide. Certains alors que le câble ne leur échappera pas, ils
s'arc-boutent des pieds dans le sable, pèsent, penchés en arrière de
tout leur poids, sur la corde, et à mesure que le filet avance, l'homme
du dernier rang vient reprendre place au premier, et toujours ainsi,
avec--quelquefois--des han! rythmés, ou des chansons mélancoliques, des
berceuses marines.
Georges voulut attendre le poisson. Tout le monde fut déçu. Il n'y
avait pas grand'chose pour un si grand effort--mais quelles merveilles
de couleurs dans cette poignée de dorades, de rouquiers verts, de
sars argentés, rayés de noir, en travers; de girelles, rayées en long
d'orange, de bleu, de jaune... Il y avait là un étincellement de rubis,
d'émeraudes et de saphirs, d'argent et d'or mobiles. Toute cette
matière animée avait des mouvements pareils à ceux de l'élément fluide
où elle vit, et tout cela ondulait, scintillait et ruisselait sous des
perles encore, sous des diamants d'eau et de soleil.
Les pêcheurs maugréaient. On leur acheta du poisson «la
bouille-abaisse».
--On nous le fera cuire à la ferme! cria Georges.
--C'est une bonne idée.
On leur prêta un vieux panier que Georges voulut porter tout seul.