qui précède de quelle importance peut être ce nouveau travail avec
le caveçon, pour aider au progrès du cavalier et accélérer
l'éducation du cheval.--Je dis ce qu'il faut faire, mais ce n'est
que sous la direction d'un habile professeur élevé à mon école que
l'élève pourra apprendre à se servir avec justesse du caveçon,
comme je le comprends.--Je fais répéter le même travail en cercle
(le professeur tiendra la longe à 2 ou 3 mètres de distance), au
pas, au trot, au galop, en recommandant à l'élève de ne chercher
qu'une seule chose, la légèreté.--Or, nos lecteurs doivent savoir
aujourd'hui que la légèreté suppose l'équilibre du poids préparé
par l'harmonie des forces.--Et pour tout résumer en quelques mots,
disons: «HARMONIE DES FORCES produite, à l'aide du caveçon, par
la détente des muscles de l'encolure, ÉQUILIBRE DU POIDS,
CONCENTRATION DE LA FORCE HARMONISÉE.» Là est toute l'équitation,
et tout ce que l'on pourrait dire en plus ressemblerait à ces bois
flottants dont parlait le fabuliste.
EXAMEN RÉTROSPECTIF
La vérité n'est pas sortie tout armée de mon cerveau, et il m'a
fallu quarante ans de travail, de recherches et de méditations pour
perfectionner la méthode telle qu'elle est aujourd'hui. J'avais, je
l'ai déjà dit, étudié tous les auteurs qui ont écrit sur
l'équitation, et j'avais retiré de mes lectures la conviction que
la science équestre n'existait pas, qu'elle était à créer. Comme
tout le monde, j'étais imbu des préjugés que l'ignorance
traditionnelle avait fait accepter comme des vérités. Je croyais
aux barres dures, à l'influence de leur épaisseur sur la
sensibilité de la bouche du cheval, et je me livrai à une foule
d'expériences pour découvrir un mors assez puissant pour combattre
cette prétendue insensibilité des barres.
J'étais au Havre, et je revenais, un jour de la foire aux chevaux,
avec un cheval que j'avais payé 300 francs. Mon examen rapide avait
embrassé l'ensemble de l'animal; de retour au manége, j'examinai
attentivement la bouche de mon cheval, et je reconnus avec
tristesse que l'épaisseur des barres expliquait l'énorme résistance
qu'il opposait à l'action du mors. Je lui appliquai tour à tour les
freins les plus puissants, et la bouche demeurait insensible.
Pouvait-il en être autrement eu égard à sa conformation?
Un jour, je me le rappelle, je montais Bienfaisant, que la douceur
de son caractère m'avait fait nommer ainsi, et je venais de
m'arrêter dans le manége. Je réfléchissais, et pendant que mon
esprit travaillait, ma main était demeurée fixe. Tout à coup je
sens Bienfaisant léger; Bienfaisant a rendu, Bienfaisant ne résiste
plus! Que s'est-il donc passé? Comme il n'y a pas d'effet sans
cause, je reconnus que la fixité de ma main avait déterminé la
cession du cheval, et j'acquis ainsi la preuve que la bouche
n'était pour rien dans les résistances, et qu'elles provenaient des
contractions de l'encolure, car je n'avais pas modifié les
conditions anatomiques des barres, je n'avais pas diminué leur
épaisseur. Tel fut le début de la méthode. Bienfaisant m'avait
appris qu'il n'y a pas de bouches dures, de barres insensibles.
J'expérimentai sur cent chevaux, et la pratique vint confirmer
chaque fois la vérité de cette découverte. «Il n'y a pas de bouches
dures, il y a des chevaux lourds à la main dans le principe, que
l'on rend facilement légers.»
Qu'il me soit permis de relater une anecdote qui trouve ici sa
place.
Vingt ans plus tard, après que la méthode eut été adoptée par S. A.
R. le duc d'Orléans en présence de son frère le duc de Nemours, des
membres du Comité de cavalerie, et d'un grand nombre de généraux,
un de ces derniers, le général X..., me demanda d'examiner la
bouche de son cheval, se plaignant de l'insensibilité des barres.
Je regardai de suite les reins, la croupe, les jarrets de l'animal.
«Pardon, me dit le général, c'est de la bouche du cheval que je
parle.--Je comprends parfaitement, général.--Mais je ne vous
comprends pas,» me répliqua-t-il. J'expliquai alors au général que
la bouche était à tort accusée d'un défaut qui venait de la
mauvaise conformation du cheval. C'était un homme intelligent, et
il comprit.
Bienfaisant m'avait appris que la mauvaise position de la tête et
de l'encolure était la cause des résistances de la mâchoire. Mais
comment obtenir cette bonne position? Parmi tous ces mors quel
était le meilleur? Dirai-je toutes les tentatives que je fis avec
ces instruments de torture? Enfin, après nombre d'essais, après
mille combinaisons, je me convainquis de cette nouvelle vérité que
l'on pouvait, avec un mors doux, amener tous les chevaux à prendre
une bonne position de tête, et j'adoptai le mors qui porte mon nom.
Ce fut avec ce mors que je cherchai à donner à mes chevaux cette
légèreté que je pressentais, et que le temps seul devait me
permettre de rendre parfaite et constante.
Ces deux premières découvertes me mirent sur la trace d'une
troisième non moins importante. Je me demandai s'il n'en était pas
de la sensibilité des flancs du cheval comme de ses barres, et
j'arrivai à la même conclusion. Je me servais alors d'éperons
pointus à cinq pointes, et je calmais les chevaux les plus
irritables, au moyen des attaques appliquées à propos. Je pus alors
formuler cette troisième vérité: «La sensibilité des flancs du
cheval n'est pas inhérente à cette partie, elle dépend de
l'irritabilité générale, du système nerveux, de la mauvaise
conformation du cheval.» J'ai dit que les mauvaises contractions
des muscles de l'encolure faisaient sentir leur effet sur la
bouche, mais il fallait arriver à les détruire, afin de
discipliner, en les harmonisant, ces cordes si impressionnables.
C'est ce qui me donna l'idée des flexions de l'encolure, que je fis
à pied, à cheval, au pas et au trot. J'obtins des effets de
légèreté, des mouvements plus faciles; mais que j'étais loin de cet
équilibre, de cette légèreté que j'obtiens aujourd'hui, en quelques
heures, sur n'importe quel cheval! Si j'obtenais avec l'éperon
pointu, le ramener, le rassembler, le piaffer et tous ces airs
nouveaux que je fis produire à tous mes chevaux, dont je montai une
vingtaine, en public, je ne pouvais me dissimuler que le résultat
n'était pas le même chez tous mes élèves dont beaucoup faisaient
défendre leurs chevaux. Il fallait éviter cet inconvénient, et je
recherchai si en traitant les flancs avec la même douceur que
j'apportais dans mes rapports avec la bouche, je n'arriverais pas
au même résultat. J'essayai les éperons à molettes rondes, que
j'adoptai définitivement après en avoir constaté les excellents
résultats. C'était un progrès nouveau. Je le complétai en
introduisant le travail à pied. En apprenant au cheval à venir à
l'homme au contact de la cravache, je donnais au cavalier le
premier sentiment de sa domination, et j'établissais des rapports
plus directs entre le maître et le serviteur. Plus tard, je
complétai le travail à pied par les flexions de croupes, d'épaules,
par le reculer.
Le progrès appelle le progrès. J'arrivai à substituer à mon mors un
mors plus doux encore, à branches plus courtes, et dépourvu de
gourmette, et comme ce nouveau mors permettait de nouveaux effets
de main, je prescrivis l'action isolée des jambes et de la main.
J'ai dit les raisons qui m'avaient fait introduire cette nouvelle
formule. J'avais été témoin de tant de mécomptes essuyés par les
cavaliers chez qui le mécanisme laissait à désirer, que je crus
leur rendre un grand service en leur recommandant ma nouvelle
formule: «Main sans jambes, jambes sans main.» En effet, à
l'exception de mes élèves d'élite, presque tous se servaient de
leurs jambes pour réparer les fautes de la main, et _vice versâ_.
On comprend que l'action isolée de la main et des jambes devait
prévenir cette contradiction dans les aides et accélérer
l'éducation du cheval. Mais je voulais obtenir plus encore, et
donner à la masse des cavaliers les moyens certains d'équilibrer
facilement leurs chevaux. C'est à quoi je suis heureusement arrivé
par l'emploi du bridon pour mors unique. Avec ce simple bridon
j'obtiens, en quelques heures, des résultats plus satisfaisants,
plus complets que je n'en ai jamais obtenu avec le mors de bride.
Deux effets de main suffisent à détruire toutes les résistances de
l'encolure, et à donner au cheval la belle position de la tête, qui
rendra plus faciles les translations de poids utiles à tous les
mouvements que le cavalier peut lui demander. Le premier effet a
lieu par l'élévation des poignets, agissant par une force de bas en
haut sur la commissure des lèvres, en donnant à l'encolure toute
l'extension possible. Dès que le cheval cédera à l'action des rênes
du bridon, dans cette position élevée, le cavalier abaissera les
poignets, serrera énergiquement les doigts et attendra que la tête
du cheval soit revenue dans la position verticale, en même temps
que la mâchoire cédera moelleusement. Avec ces deux effets de main,
employés seuls, ou simultanément avec le concours des jambes ou
l'appui de l'éperon, le cavalier obtiendra de son cheval tout ce
qu'un cavalier intelligent est en droit de lui demander, puisqu'il
peut agir en haut, en bas, ou de côté, selon la force à combattre
ou la position à donner à la tête du cheval.
La cavalerie reconnaîtra les nombreux avantages que le bridon lui
offre pour le dressage de ses chevaux, et peut-être arrivera-t-elle
plus tard à employer, comme je le fais aujourd'hui, le bridon pour
l'unique frein, pour le plus convenable à tous les besoins du
service. Après avoir recommandé tour à tour l'emploi de la jambe
opposée ou de la jambe directe, je suis arrivé à reconnaître que
dès que le LE CHEVAL EST DROIT, la jambe directe doit être toujours
employée pour DISPOSER la croupe. De cette manière j'évite l'espèce
d'arc-boutant que les hanches opposaient aux épaules, dans les
changements de direction, pirouettes, travail de deux pistes, et
par la disposition de la croupe, je détermine nécessairement la
direction des épaules. Avec le cheval droit et la disposition de la
croupe, j'enlève au cheval le moindre prétexte à la résistance, je
rends tous les mouvements faciles, gracieux, avec la mobilité
moelleuse de la mâchoire!
Je ne puis terminer cette revue rétrospective des progrès qu'a
faits la méthode, sans me rappeler, avec un juste sentiment de
satisfaction, que les meilleurs cavaliers de l'armée, que tous les
officiers de cavalerie qui ont écrit sur l'équitation, tels que: le
capitaine Raabe, le colonel Guérin, le capitaine Gerhardt, le
lieutenant Wachter, sont mes élèves, et qu'en toutes circonstances
ils ont eu le courage de leur opinion.
CAVALERIE
La méthode appartient surtout maintenant à la cavalerie; c'est à
elle à la conserver, à la développer en l'appropriant à tous ses
besoins. Dans le civil, à l'exception de quelques brillantes
individualités, de quel résultat peut être la science équestre?
Dans la cavalerie, au contraire, le cheval est votre outil, votre
compagnon de gloire. Recherchez donc les moyens d'accroître votre
domination sur le cheval, afin de parler plus facilement à son
intelligence. N'oubliez pas que les cavaleries étrangères ont déjà
profité de la méthode, et n'attendez pas que ces idées nouvelles
vous arrivent plus tard du dehors, car votre patriotisme
souffrirait de recevoir de l'étranger ce qu'un de vos compatriotes
confie avec tant de bonheur à la cavalerie française!
Puissent mes dernières innovations rendre la tâche plus facile et
contribuer aux progrès de notre belle cavalerie! C'est le voeu d'un
citoyen, ami de son pays, dont toutes les études n'ont eu qu'un
but, le progrès de l'équitation.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Préface 1
Dernières innovations 5
Du cheval en liberté 6
Du sentiment 8
De la bouche du cheval 9
Le professeur 10
Résumé succinct des rapports officiels sur l'application
de ma Méthode dans l'armée 12
Nouveaux moyens de donner une bonne position au cavalier 18
De l'équilibre du cheval 30
De l'emploi raisonné des forces du cheval 34
Mobilisation du cheval par les forces instinctives 45
De l'assouplissement 50
De la bouche, du mors 54
Flexions de la mâchoire et de l'encolure 57
Effets de mains 67
Effets de jambes 74
Effets de main et de jambes 78
Assouplissement à cheval 83
Mobilisation de la croupe 87
Pirouettes 89
Effets d'ensemble 94
Eperon 97
Emploi par le cavalier des forces du cheval aux
différentes allures 100
Pas 102
Reculer 106
Travail sur les hanches 109
Trot 114
Descente de main, de jambes, de main et de jambes 117
Travail à la chambrière 120
Rassembler 123
Galop 129
Saut de fossé et de barrière 132
Piaffer 136
Éducation du cheval; gradation du travail 141
Ma Méthode hors du manége 146
Application de la Méthode au travail des chevaux
Partisan, Capitaine, Neptune, Buridan 150
Exposition succincte de la Méthode par demandes et par
réponses 160
Nouveaux moyens équestres 173
Équilibre du premier genre 175
Main sans jambes 178
Jambes sans main 178
Trois nouveaux effets de main 181
1º Pour rétablir l'équilibre 181
2º Pour rétablir l'harmonie des forces 181
3º Pour donner les positions utiles aux changements de
direction par la rêne opposée 181
De la force et du mouvement décomposés 188
Travail au galop sur la ligne droite d'après les nouveaux
moyens 191
Progression du dressage 206
Conclusion 217
Nouveau travail raisonné avec le caveçon 223
Examen rétrospectif 227
Cavalerie 235
PARIS.--Imprimerie de J. DUMAINE, rue Christine, 2.
A LA MÊME LIBRAIRIE:
=AURE= (le comte d').--=Traité d'équitation illustré=, précédé
d'un aperçu de diverses modifications et changements apportés
dans l'équitation depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours; suivi
d'un appendice sur le jeune cheval, du trot à l'anglaise, et
d'une lettre sur l'équitation des dames. 4º édit. Paris, 1870.
Joli vol. gr. in-8 avec portrait, planches et figures dans le
texte. 10 fr.
=CURNIEU= (le baron de).--=Leçons de science hippique générale=,
ou Traité complet de l'art de connaître, de gouverner et
d'élever le cheval. Paris, 1855-1860. 3 beaux vol. gr. in-8,
illustrés de plus de 200 figures gravées sur textes. 36 fr.
=DEBOST= (Émile), ancien instructeur de l'École de cavalerie,
etc. CINÉSIE ÉQUESTRE.--=Nouvelle étude du cheval= et principes
inédits d'équitation rationnelle et de haute école, etc. Paris,
1873. In-8º. 6 fr.
=GERHARDT= (A.), capitaine-instructeur des lanciers de la
garde.--=Manuel d'équitation=, ou essai d'une progression pour
servir au dressage prompt et complet des chevaux de selle, et
particulièrement des chevaux d'armes, précédé d'une analyse
raisonnée du Bauchérisme. Paris, 1859. In-8 avec planches par V.
Adam. 6 fr.
=LENOBLE DU TEIL= (Jules).--=Étude sur la locomotion du cheval=
et des quadrupèdes en général considérée dans ses rapports, avec
l'équitation et la représentation des quadrupèdes à toutes les
allures et à toutes les variétés de ces allures; ouvrage
complété par un atlas de 23 planches, indiquant les phases
successives d'appui et de soutien de chaque membre à toutes les
allures. 1 vol. in-4º et atlas. 12 fr.
=MÉGNIN= (J.-P.), vétérinaire en 2e.--=Dermatologie hippique=,
ou Traité de l'organisation et des maladies de la peau du
cheval. Paris, 1868, 1 vol. in-8 avec 12 planches gravées dont 8
en couleur. 5 fr.
=MÉGNIN=, vétérinaire en 2e.--=Essai sur les proportions du
cheval= et son anatomie externe comparée à celle de l'homme, à
l'usage des écuyers militaires ou civils et des artistes. Paris,
1860. Album in-folio jésus oblong, composé de 15 planches
coloriées avec texte. 20 fr.
=MERCHE=, officier de la Légion d'honneur, vétérinaire
principal, membre de plusieurs sociétés savantes, etc.--=Nouveau
traité des formes extérieures du cheval.= Paris, 1868. 1 fort
vol. in-8 avec figures dans le texte. 12 fr.
=MONTIGNY= (le comte de), chevalier de la Légion d'honneur,
ancien écuyer de 1re classe et ancien inspecteur général des
haras.--=Manuel des piqueurs, cochers, grooms et palefreniers=,
à l'usage des écoles de dressage et d'équitation de France. 3e
édit., revue et corrigée. Paris, 1873. 1 fort vol. in-12 avec 22
planches. 5 fr.
=MUSSOT= (P.), lieutenant-colonel de cavalerie, ancien
capitaine-instructeur à l'Ecole de Saumur.--=Manuel
d'hippiatrique=, d'équitation et d'hygiène à l'usage de tous, ou
Etude de la connaissance intérieure du cheval, de son
instruction et de son emploi, de sa conservation en l'état de
santé, de sa reproduction, de son élevage et de son
remplacement. Paris, 1856. 2 vol. in-8 avec planches. 12 fr.
=NOLAN= (L.-E.).--=Dressage des chevaux de remonte.=--Traduit de
l'anglais par Savin de Larclause, colonel du 14e dragons. Paris,
1872. Gr. in-8º avec 13 planches. 3 fr.
=VALLON= (A.), vétérinaire principal, professeur d'hippologie et
directeur de haras de l'Ecole de cavalerie, etc, etc.--=Cours
d'hippologie=, à l'usage de MM. les officiers de l'armée, de MM.
les officiers de haras, les vétérinaires, etc.; adopté pour
l'enseignement hippologique dans l'armée, par décision
ministérielle du 1er juin 1863. 2e édition. Paris, 1873. 2 forts
vol. in-8 avec planches et figures dans le texte. 14 fr.
=VALLON= (A.), vétérinaire principal, professeur d'hippologie,
etc., etc.--=Abrégé d'hippologie= à l'usage des sous-officiers
de l'armée. Adopté pour l'enseignement de l'hippologie dans
l'armée par décision ministérielle du 11 juin 1863. 4e édition.
Paris, 1873. 1 vol. in-12 avec planches. 3 fr. 50
Paris.--Imprimerie J. DUMAINE, rue Christine, 2.