s'agit pas de juger ici, laisse donc les nations hispano-américaines
dégagées des liens de la reconnaissance envers les États-Unis et par
conséquent tout à fait maîtresses de leurs destinées. Elles n'ont qu'à
suivre leur voie et à chercher leur idéal, sans trop s'inquiéter de
savoir si elles contribuent par leurs progrès à la consolidation de la
grande république du nord. C'est en elles-mêmes qu'elles trouveront
les élémens nécessaires pour le développement de leur puissance et de
leur prospérité. Déjà plusieurs d'entre elles, même isolées, font une
assez respectable figure dans le monde, et, toute proportion gardée,
elles n'ont guère progressé moins rapidement que les États-Unis. Depuis
1810, époque à laquelle les colonies commencèrent à secouer le joug
de l'Espagne, la population totale s'est beaucoup plus que doublée,
puisque l'accroissement probable a porté le nombre des habitans de 11 à
26 millions, et cependant les immigrans d'Europe ont été relativement
bien peu nombreux. Le commerce extérieur de l'Amérique du Sud, nul
pour ainsi dire au lendemain de la guerre de l'indépendance, est
actuellement de près d'un milliard, et dans certaines républiques il
dépasse même par tête de citoyen le commerce extérieur des États-Unis
et celui de la France. De nouvelles cités ont été fondées, de grandes
routes ont été ouvertes, les locomotives font leur apparition dans les
pampas, les forêts vierges et les vallées des Andes. A l'exception de
la Bolivie, de l'Équateur et des petits états de l'Amérique centrale,
il n'est pas un seul pays espagnol qui n'ait déjà son commencement de
réseau ferré.
Quant aux progrès intellectuels et moraux de ces jeunes états, ils ne
sont pas moins incontestables que les progrès matériels. Bien qu'on
affecte souvent de parler avec une sorte de commisération des jeunes
républiques hispano-américaines et de voir en elles des sociétés
condamnées à retomber dans la barbarie, il n'en est pas moins vrai
que l'instruction se répand de jour en jour dans les populations de
cette partie du Nouveau-Monde. Les journaux, jouissant de la plus
entière liberté dans presque tous ces pays, sont au nombre de plusieurs
milliers; les bibliothèques, les écoles se multiplient, et déjà
quelques-uns des états américains comptent parmi leurs citoyens une
plus forte proportion de personnes sachant lire et écrire qu'il n'en
existe dans les contrées de l'Europe occidentale, l'Espagne, la France
et l'Angleterre: au Paraguay notamment, il est à peine un descendant
des anciens Guaranis qui ne sache signer son nom. Les populations
d'origine colombienne se distinguent par une intelligence ouverte, et
peuvent s'assimiler toute nouvelle idée avec une singulière prestesse.
Quelles que soient les causes de cette facilité qui nous étonne,--le
mélange de races, les avantages du climat et l'abondance des produits,
la fréquence des voyages, ou bien encore les habitudes de liberté et la
contemplation des grands horizons de la nature,--il est certain qu'on
ne rencontre guère dans l'Amérique espagnole de ces exemples de crasse
ignorance si nombreux dans les foules européennes: le voyageur reste
confondu quand il voit combien le _vaquero_ des solitudes américaines
est supérieur en intelligence et en dignité au rustre de nos campagnes.
Ce n'est point que l'état social de ces peuples en formation du
Nouveau-Monde ne laisse encore beaucoup à désirer. Au contraire, il
est bien des causes qui doivent forcément retarder la marche de ces
jeunes républiques. La superstition et les vaines pratiques religieuses
ne cèdent que lentement à l'influence de l'éducation populaire; les
femmes, abandonnées à leur ignorance et à leurs futilités, ne sont
guère respectées dans leur dignité d'êtres moraux, et par suite les
mœurs sont en général très relâchées; si l'esclavage des noirs est
aboli depuis longtemps, il existe encore dans plusieurs républiques
une sorte de servage qui retient fatalement les Indiens en dehors de
toute civilisation. Enfin les guerres civiles éclatent souvent entre
les diverses républiques sœurs ou même entre deux partis d'un seul
état, des ambitions rivales se disputent le pouvoir, et des milliers de
jeunes gens avides de dépenser leur force, comme l'étaient autrefois
les citoyens remuans des républiques grecques, sont toujours prêts à se
jeter joyeusement dans la mêlée. Ces petites révolutions locales, ces
dissensions d'un jour, que viennent envenimer parfois les agressions du
dehors, sont les faits qui choquent le plus nos sociétés européennes,
accoutumées aux guerres stratégiques et aux massacres en grand; mais
cet état de choses ne peut manquer de disparaître graduellement, comme
il a déjà disparu au Chili, par suite des progrès de toute sorte et
de la solidarité des intérêts commerciaux et politiques. D'ailleurs
la création d'une grande ligue américaine, si heureusement inaugurée
par les états andins, contribuera certainement pour une forte part à
prévenir les insurrections et les luttes en introduisant la pratique
de l'arbitrage dans tous les différends. Déjà les républiques de la
Bolivie et du Chili, qui toutes les deux prétendaient à la possession
du gisement de guano de Mejillones, et qui se préparaient à une guerre
à outrance, ont accepté la médiation du Pérou, et se sont pleinement
réconciliées. Ce premier succès du conseil des amphictyons américains
est d'un heureux augure pour les destinées des républiques espagnoles.
Leur protestation solennelle contre l'envahissement du Paraguay par les
troupes brésiliennes n'est pas un événement de moindre importance.
Les progrès futurs des états sud-américains révéleront à la fois la
ressemblance et le contraste qui existe au point de vue historique,
de même qu'au point de vue géographique, entre la partie du continent
habitée par les Anglo-Saxons et les contrées du Nouveau-Monde peuplées
d'Hispano-Indiens. Dans les pays du nord, le climat est plus dur, le
sol est moins fertile, le labeur est plus rude, et l'homme est plus
énergique, plus tenace, plus vigoureusement trempé. Dans les régions
du sud, le climat, qu'il soit chaud ou tempéré, est toujours plus égal
qu'aux États-Unis, la terre y est en moyenne beaucoup plus riche, la
végétation plus abondante, la vie plus facile; mais le «fils du pays»
est en même temps plus passionné, plus capricieux, plus changeant que
le _Yankee_, il résiste beaucoup moins à l'influence du milieu qui
l'entoure. Toutefois, s'il n'a pas la vigueur de l'Anglo-Saxon du nord,
il a quelque chose de moins raide, de plus humain, de plus sympathique.
Dans les deux parties du continent, si bien équilibrées par l'harmonie
de leur relief et de leurs contours, les institutions politiques sont
analogues en apparence, mais elles diffèrent par les traits essentiels,
puisque les Hispano-Américains, blancs, rouges et noirs, jouissent
tous également, sans distinction de races, des mêmes droits civils,
politiques et sociaux. Les républiques du sud ont donc à remplir, dans
l'histoire future des nations, un rôle non moins beau que celui de leur
grande rivale du nord. C'est à elles qu'il incombe d'approprier à la
culture et à tous les besoins de l'homme un territoire deux fois plus
vaste que l'Europe; ce sont elles qui, par l'heureuse situation de
leur continent entre la lourde masse de l'Afrique et les archipels de
l'Océanie, ont pour mission spéciale de faciliter la complète fusion
des races, déjà commencée sur leur propre sol; ce sont elles enfin qui
se sont donné pour idéal politique de former une ligue permanente et de
plus en plus intime entre toutes les populations d'un continent. Tandis
que dans la vieille Europe on érige en loi providentielle de l'avenir
l'absorption des petits états par les grands royaumes, les républiques
du Nouveau-Monde posent un autre principe, plus conforme à la justice,
celui de la fédération entre peuples libres.
ÉLISÉE RECLUS.